• Emeutes à Lille lors du transfert des cimetières au 18ème siècle

     

    Le 18ème siècle est, on l’a vu ici et ici, l’époque où, timidement mais sûrement, la question de la salubrité publique se pose avec une acuité toute nouvelle.

    Sous l’influence des Lumières, les premières notions d’hygiène publique (que l’on retrouve par exemple dans la volonté de conserver la santé des enfants scolarisés) commencent à être connues».

    On commence ainsi à se rendre compte que les pratiques mortuaires menacent l’hygiène publique même si le concept de contagion et de transmission par un agent extérieur reste encore très flou.

    La pestilence des cimetières et des églises suffit de toute façon à en révulser plus d’un !

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Eglise et cimetière de Violaine (62)

    Jusqu’à présent les morts en effet sont enterrés pour les plus chanceux dans les églises, car plus près de Dieu (être inhumé dans l’église est en quelque sorte « une prière perpétuelle ») et pour les autres dans des cimetières intra muros.

    Dans les églises, le risque de surpopulation est réel et assez facile à comprendre et surtout à sentir …

    Dans les cimetières, le risque est tout aussi avéré mais moins facile à mettre en évidence pour les contemporains.

    Le fait est que ces cimetières se trouvent dans l’enceinte des villes, qu’il y en a plusieurs et que les conditions d’inhumation laissent réellement à désirer comme on va le voir plus loin.

    De ce fait au 18ème siècle a lieu un grand débat qui se concrétise dans certains endroits par de véritables combats pour mettre fin aux coutumes antérieures et établir les cimetières hors des villes.

    Le chanoine Porée de Caen, écrivain français (1685-1770), a condamné la sépulture dans les églises « avec placidité et non sans esprit », au nom de la "santé" et de la "propreté" dans ses "Lettres sur la sépulture dans les Eglises" publiées en 1743 à Caen.

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    Voltaire lui-même écrit sur la "pestilence" des églises de Persépolis « capables d’empoisonner le globe terrestre ». (à noter toutefois que celui-ci s’est tout de même fait enterrer dans l’abbaye de Scellières).

    Antoine Louis, médecin des Lumières (1723-1792) dénonce cette pratique nocive et ces exhalaisons dangereuses dans l’une de ses lettres sur la certitude des signes de la mort (1752).

    En attendant ces interdictions formelles, on essaie mais en vain de masquer l’odeur de mort dans les églises avec par exemple de l’encens brûlé à profusion.

    En Bretagne, la question s’est posée tôt (en 1719) car cette année-là sévit une épidémie de fièvre scarlatine qui désole en 3 mois (aout, septembre et octobre) la ville entière ; le nombre de sépultures s’accroit ainsi de 200% par rapport à l’année précédente et le taux de mortalité dépasse dans certaines paroisses 75 pour 1000 (notamment à St Etienne de Rennes).

    Le parlement de Bretagne interdit, face à l’urgence de la situation, dès le 16 août 1719, les sépultures dans les églises rennaises et celles de la province. « Pour la première fois la fonction de nécropole de l’église est dénoncée par une autorité laïque qui y voit un foyer d’épidémie et la source de contagion : l’infection d’un sol corrompu par la décomposition des cadavres sans cesse remodelé lors des funérailles, empeste l’atmosphère et finit par contaminer l’ensemble des fidèles ».

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    Parlement de Bretagne

    Loménie de Brienne (1727-1794), archevêque de Toulouse, prend une ordonnance en ce sens à Toulouse mais plus tard en 1775.

    Ces diverses protestations provenant de l’ensemble du Royaume aboutissent ainsi à la Déclaration royale du 10 mars 1776 qui, entre autres dispositions, comporte deux mesures essentielles.

    - Désormais, sauf exceptions limitées et prévues, "nulle personne... ne pourra être enterrée dans les églises, même dans les chapelles publiques ou particulières, oratoires et généralement dans tous les lieux clos et fermés où les fidèles se réunissent pour la prière et célébration des saints mystères".

    - Et surtout il promulgue l'article 7 : "En conséquence des précédentes dispositions, les cimetières qui se trouveront insuffisants pour contenir le corps des fidèles seront agrandis ; et ceux qui, placés dans l'enceinte des habitations, pourroient nuire à la salubrité de l'air, seront portés, autant que les circonstances le permettront hors de ladite enceinte, en vertu des ordonnances des archevêques et évêques diocésains : et seront tenus les juges des lieux, les officiers municipaux et habitants d'y concourir chacun en ce qui les concernera"

    Toutefois ne nous y trompons pas : entre l'injonction royale et son application va s'écouler un laps de temps relativement long ...

    Ainsi, à Paris, le "charnier" des Innocents dénoncé depuis très longtemps n'est fermé que le 1er décembre 1780 suite à la catastrophe qui survint le 30 mai 1780. : une des fosses du cimetière s’éboula dans les deux étages de caves d’une maison de la rue de la Lingerie, les emplissant de plusieurs cadavres en décomposition à l’odeur méphitique. Le cimetière fut provisoirement fermé par un arrêt du premier décembre 1780. Un arrêt du Conseil d’Etat de 1785 prononça sa suppression définitive. En 1786, les ossements furent, de nuit, déblayés des fosses et amenés dans les futures Catacombes créées pour l’occasion.

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    Les Innocents au 16ème siècle

    Louis Sébastien Mercier, écrivain des Lumières (1740-1814) écrit dans son Tableau de Paris que « les connaissances nouvellement acquises sur l’air méphitique furent employées utilement. Il fut reconnu que l’air du cimetière des Innocents était le plus insalubre de Paris. Les caves adjacentes étaient méphitisées au point qu’il fallut en murer les portes ».

    A Toulouse, la déclaration royale ne sera appliquée qu’en 1783, et à Lyon rien n'est réglé avant la Révolution …

    Et pourtant à Lyon, une inspection des cimetières en 1777 et 1778 avait révélée des horreurs : les enquêteurs constatèrent en effet lors de leurs inspections que « tous les corps étoient sans bière, que les uns n’avoient que quatre pouces de recouvrement de terre, les autres un pouce seulement ». L’on procéda à l’exhumation du dernier décédé, et l’on trouva « un corps sans bière, et avec neuf pouces de recouvrement de terre ».

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    Lyon en 1860 vue de la Croix Rousse

    Pire encore fut la visite de Saint-Pierre et, surtout, de l’église Saint-Saturnin. Les médecins rapportèrent : « nous avons appercu [sic] un corps sans aucun recouvrement de terre ; au premier coup de pioche que nous fîmes donner au fossoyeur, il enleva le sternum : o res horrenda ! »

    Et que dire de ce qu’ils trouvèrent à la chapelle de l’Hôtel-Dieu « nous avons trouvé une tombe levée, mais quand un des frères de cette maison a voulu y descendre, la torche qu’il portait s’est éteinte en l’approchant du caveau et il s’est exhalé une odeur si fétide que nous avons été obligé de nous en éloigner et de faire replacer sur le champ la tombe... ».

    Pour information, les chirurgiens lyonnais estimaient qu’il était nécessaire pour assurer un minimum d’hygiène que la surface individuelle d’inhumation avoisine les 4m2 et non les 2.45m2 actuels dans le meilleur des cas ! De plus et toujours selon ces derniers, il fallait proscrire toute exhumation durant « trois années consécutives, temps nécessaires pour l’entière et parfaite destruction des cadavres ».

    Comment cela s’est-il passé à Lille ?

    Au 18ème siècle, Lille est une ville manufacturière, commerçante et militaire, sans doute de 60 000 habitants ; elle dépend de l’évêché de Tournai aux Pays-Bas autrichiens. Le pouvoir "laïque" y est donc traditionnellement très fort puisque cette ville n’est pas en elle-même siège d’un évêché.

    Le monde ecclésiastique est essentiellement représenté par les chanoines et les chapelains du riche chapitre collégial Saint-Pierre et par le clergé des six autres paroisses : St Etienne, St Maurice, Ste Catherine, St Sauveur, La Madeleine, St André.

    La ville même est administrée par "Messieurs" du Magistrat désignés par les commissaires royaux, aidés d'officiers permanents. Dans les paroisses, leurs interlocuteurs pour les affaires religieuses temporelles, sont les marguilliers.

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    Sceau des échevins de Lille en 1434

     

     Le Magistrat lillois va donc être au 18ème siècle également préoccupé par "les foyers d'infection" que constituent les inhumations dans les églises et par la présence de nombreux cimetières dans la cité. Il souhaite interdire les premières et si possible transférer les seconds hors de l'enceinte.

    Ce souhait va se transformer en urgence lors d’une grave épidémie de caractère typhique qui sévit en 1772-1773. En 1772 dans les six paroisses, sans compter les hôpitaux, on compte 2 875 morts contre 1 853 en moyenne les années précédentes.

    Suite à cette épisode brutal, le 6 octobre 1773 trois commissaires sont nommés par le Magistrat (les échevins De Druez et Bonnier et le conseiller pensionnaire De Madré des Oursins) : ils sont chargés, de concert avec les marguilliers, de "chercher dans l’étendue de chaque paroisse d'icelle ville des emplacemens suffisans pour pouvoir y établir quatre classes de sépulture... la première pour tenir lieu de place distinguée de l'église, la seconde pour remplacer le surplus de l'église, la troisième le cimetière ordinaire et la quatrième pour enterrer les enfans morts sans baptême".

    Les commissaires aidés d'arpenteurs mènent alors une enquête méthodique sur chaque cimetière :

    - sa situation précise,

    - sa superficie,

    - le nombre total des morts entre 1761 et 1770,

    - ceux ensevelis dans le cimetière ou dans l'église,

    - le délai de dissolution totale des corps et de réouverture des fosses au même endroit,

    - etc...

    Ils dressent finalement un sombre tableau de la ville. "Un fond marécageux et humide, un sol qui ne doit son élévation qu'à des canaux dont les eaux sont croupissantes et gattées par les manufactures, un peuple considérable resserré dans une enceinte trop bornée et enfoncée en quelque sorte au milieu des remparts fort élevés qui l'entourent, un clos dans lequel l'air toujours chargé d'évaporations de toute espèce est continuellement intercepté par des rues étroites ou mal percées. Tel est le premier coup d'oeil qu'on jette sur cette ville".

    "II y a continuellement dans cette ville 13 038 corps dont la putréfaction toujours présente infecte et soûle en quelque sorte habituellement l'air de molécules animales putrides et pestilentielles".

    Les "salloirs" en particulier, "quoique tolérés ou plutôt ignorés de la police ne paroissent pas devoir être soufferts davantage".

    Ils insistent particulièrement sur les affreuses conditions de vie qui règnent dans le quartier de Saint Sauveur, « temple de la misère et de la maladie ».

    Lors de la visite à Saint Etienne les commissaires notent : "on nous a assuré que dans le voisinage de ce cimetière les viandes ne se conservent point, surtout pendant l'été".

    Ils rappellent les pestes du passé : "En 1597 cette maladie enleva 42 000 hommes dans la ville de Lille et ses environs... Elle y régna encore en 1603, 1617, 1635 et 1667", sans oublier l'épidémie de 1772 qui a vu se développer "la maladie le plus à craindre après la peste... Pareils malheurs nous menacent chaque jour".

    Les cadavres sont "autant de foyers dont les exhalaisons destructives peuvent propager la désolation et la mort".

    Cette enquête sera renouvelée officiellement et judiciairement en 1776 : les nouvelles conclusions des commissaires confirment le rapport précédent. Les cimetières ont bien une capacité insuffisante pour accueillir et conserver dans un délai décent les cadavres. On y rémédie depuis longtemps d’ailleurs par l’utilisation de « salloirs" ou fosses communes contre lesquels le conseiller De Madre des Oursins dresse un violent réquisitoire cette même année : « les salloirs ou grandes fosses dans lesquelles on enterre trente , quarante corps dont les derniers ne sont couverts que d’un pouce ou deux de terre … sont un moyen affreux auquel on a dû avoir recours … les marguilliers de St Etienne ont fait creuser un grand salloir dans lequel ils se proposent de placer quatre-vingt corps … le fossoyeur s’y est précipité et y est resté avec la cuisse cassée pendant une heure sur les cadavres non recouverts. Cette fosse d’infection restera ouverte pendant 4 mois ».

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    Fosse commune

    Les commissaires ajoutent également quelque chose de plus pragmatique: "la ville trouvera dans les cimetières actuels huit à neuf cens de terres qui rendus au commerce rempliront ce vide et procureront tout à la fois des maisons à imposer au vingtièmes et des logemens pour les contribuables".

    Ils attirent enfin l'attention sur l'élémentaire prudence qu'il faudra observer lors de la "profanation" des anciens cimetières pour ne pas heurter les sentiments de la population et accréditer les rumeurs. Elle devra "être remise dans six ans, époque où l'on prévoit qu'on pourra les rendre au commerce sans s'exposer à violer les cendres de ceux qui y sont enterrés".

    Les marguilliers de Saint Sauveur dans un contre rapport considèrent que leur cimetière, qui est le plus vaste de la ville, a une capacité suffisante et argumentent leur point de vue en soulignant que les populations les plus pauvres paient un lourd tribut à l'épidémie, puisque « cette paroisse (Saint Sauveur) est la seule à voir le nombre de ses morts doubler : 812 en 1772, pour 401,l’année précédente, progression tristement éloquente par rapport à Saint André » où se trouvent les belles résidences de l'agrandissement de1670 avec la rue Royale (291 morts en 1772 pour 230 en 1771).

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    Eglise St Sauveur

    Les édiles municipaux en sont d'ailleurs conscients. "Cet excédent considérable... ne peut provenir que de ce que dans celle-ci les habitants plus pauvres, plus nombreux et plus resserrés dans de petites maisons occupées souvent par plusieurs familles et situées dans des rues fort étroites connues sous le nom de ruelle ou de courettes respirent un air moins pur et propagent encore par la malpropreté presque inséparable de la misère toutes les maladies qui prennent au milieu d'eux."

    Les marguilliers de la paroisse font observer qu'on y enterre en 1772, pendant l'épidémie citée plus haut, 359 adultes et de 435 enfants alors qu'en 1770 étaient morts 132 adultes et 300 enfants et en 1771, 159 adultes et 298 enfants.

    Peu importe, « la messe est dite » : l'insuffisance des cimetières lillois est prouvée de l’avis du Magistrat et cette situation va être aggravée par l'interdiction souhaitée d'inhumer dans les églises qui, d'après eux, absorbent un sixième des corps (estimation généreuse... en fait 15%). Ils proposent donc d'y remédier en établissant des cimetières hors de l'enceinte. Ils préconisent également qu’on n'autorise la mise dans le cercueil que 24 heures après un décès normal et 48 heures après une mort subite, les signes de la mort étant parfois difficiles à identifier.

    La résistance s’organise : les marguilliers de certaines paroisses envisagent de conserver leur cimetière paroissial intra-muros pour les enterrements des 3 premières classes (Solennels, demi solennels, bourgeois) et de rejeter les autres dans les cimetières extérieurs. Il faut en effet trouver des solutions "à effet d'enterrer les morts de chaque paroisse chacun suivant l'état qu'ils ont tenu dans la société".

    Pour leur part les commissaires n'envisagent qu'une mesure générale et sans exception.

    La Déclaration royale du 10 mars 1776 est enregistrée par le Parlement de Douai le 12 novembre 1776, puis le Magistrat lillois fait constater judiciairement le 3 décembre 1776 l'insuffisance des cimetières intra-muros et le 14 décembre 1776 il ordonne aux marguilliers de désigner un représentant par paroisse pour venir arrêter avec lui les modalités du transfert ; en cas de refus, il passera outre.

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    Parlement de Douai avant la Révolution

     

    Quatre paroisses sur six refusent de désigner un délégué.

    Les marguilliers de Saint Etienne, la principale paroisse, firent circuler une pétition et allèrent porter leur affaire devant le Parlement de Douai qui les débouta en janvier 1777.

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    Eglise St Etienne

    Pendant ce temps, le Magistrat achète le terrain d'un cimetière extérieur, au faubourg de St Maurice, l'actuel cimetière de l'est : il s’agit d’un terrain de 2 000 verges (mesure de Lille), malheureusement très humide. Il procède aux premiers travaux : établissement d’un chemin pavé depuis la porte St Maurice, construction d’un mur de clôture …

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    Porte St Maurice

    Il demande également aux marguilliers de faire construire des chars funèbres conformes au modèle proposé, au plus tard pour le 1er septembre. En vain …

    Le Directeur des fortifications, Nicolas Larcher, transmet de son côté un rapport défavorable sur l'emplacement choisi, et ce, pour des raisons militaires : ce terrain est trop proche de la ville et en cas de siège, le mur du cimetière offrirait un abri de choix aux assaillants et gênerait la défense.

    Néanmoins le ministre de la Guerre, Philippe Henri, marquis de Ségur (1724-1801), donne son accord le 11 juin 1777 compte tenu que le Magistrat a accepté les deux conditions suivantes : "faire détruire à la première réquisition en temps de guerre le mur de clôture du cimetière... (et) la marche des enterremens se terminera aux églises paroissiales d'où les corps seront transportés au cimetière extérieur dans un carrosse ou chariot destiné à cet usage, sans autre appareil que celui d'être accompagné d'un seul ou de deux ecclésiastiques".

    Le Magistrat enfin compte prier l'évêque de Tournai, Guillaume-Florentin, prince du Saint Empire et de Salm-Salm de venir en personne bénir le nouveau cimetière, "ce qui ne contribuerait pas peu à ramener aux principes de l'ancienne discipline et de la saine raison ceux dont la piété s'alarme".

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    Plaque de garde aux armes du prince Guillaume Florentin

    La nouvelle réglementation des inhumations à Lille (1779).

    - Les anciens cimetières des paroisses seront totalement fermés et leurs portes murées dans les huit jours suivant la publication ; leur usage en sera interdit. Cette mesure est étendue à ceux des hôpitaux. Le nouveau cimetière commun est divisé en quatre parties "pour conserver aux différentes classes les rangs qui ont été observés de tout temps dans les enterrements et aux fabriques les profits qu'elles ont retiré de cette distinction". Les tarifs proposés le 7 décembre 1776 sont promulgués.

    - "Les corps seront transportés des maisons mortuaires à l'Eglise avec les convois ordinaires". Lorsque les prières et les cérémonies seront achevées les corps seront conduits au cimetière commun selon un trajet minutieusement précisé, "dans un char en forme de tombe, couvert d'un poêle noir avec la croix rouge et un Christ relevé sur le derrière de la tombe, accompagné d'un prêtre et traîné par un ou deux chevaux qui iront au pas". Les chars partiront tous les jours à 9 heures et les corps devront être prêts pour cette heure. Néanmoins l'usage du char commun n'est pas obligatoire ; les particuliers qui le souhaitent pourront faire transporter les corps à leurs frais, "dans un carosse particulier... immédiatement après la célébration de l'Obit ou des Prières, à telle heure que ce soit, pourvu cependant que ce soit une heure au moins avant la fermeture des portes". A cet effet les paroisses auront un carrosse qu'on pourra louer, "moyennant un écu de six francs" et qui sera accompagné de deux prêtres. Fiacres et loueurs de carrosses pourront également proposer des voitures identiques et spécifiquement affectées à cet usage.

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    - "Le cimetière commun sera continuellement fermé ; il ne sera ouvert que pour recevoir les corps... et durant le tem des inhumations". Les fosses auront au moins six pieds de profondeur. Le Magistrat pourra accorder sur requête l'autorisation d'y faire des caveaux. En revanche il défend "d'élever aucun monument et de rien placer dans le cimetière sur les fosses qui recèlent les corps tels qu'ils puissent être". Ces monuments ou les "pierres sépulchrales" pourront seulement être érigés contre la muraille ou dans l'église paroissiale (l’origine de cette mesure est certainement liée à la nécessité de répondre aux normes de la sécurité militaire exigées par le ministre : en cas de siège il faut tout pouvoir raser rapidement).

    - Pour conserver aux églises paroissiales les ressources suffisantes aucun obit ou aucune quarantaine ne peuvent être dits dans une autre église avant que la même mesure n'intervienne dans l'église paroissiale.

    - Enfin il est interdit de mettre dans le cercueil avant 24 heures les personnes décédées de maladie et avant 48 heures celles qui sont mortes subitement.

    Le 9 juillet 1779 un mandement de l'évêque de Tournai "agrée et approuve le Règlement et Ordonnance des Magistrats de la ville de Lille pour tous les points et articles qui pourraient dépendre de notre Ministère, Autorité et Juridiction". Il ordonne donc la bénédiction du nouveau cimetière et désigne à cette fin le doyen de chrétienté, Me Verdière, curé de la Madeleine, bénédiction qui interviendra le 14 août 1779.

    Rébellion : dès le 14 août les marguilliers de Sainte Catherine "au mépris de l'ordonnance municipale" laissent enterrer le cadavre de Béatrice Coquelle dans le cimetière paroissial. Le prévôt aussitôt demande au Magistrat de sévir.

    Celui-ci le 15 août ordonne l'exhumation du corps et son transfert par le char au cimetière commun. Les marguilliers pour leur part considèrent que "l'exhumation est impossible sans s'exposer à une rumeur publique, une bagarre, à des insultes, à une émotion populaire ou à une infection dans la ville".

    Le 16 août au matin les sergents aux causes criminelles constatent qu'"un cercueil dont l'extérieur rempli de terre marquoit qu'on l'avait tirez est dans le char aux côtés du cadavre de la femme du nommé Lorthioir".

    Le fossier avait exhumé le cercueil la nuit vers dix heures. Mais les sergents trouvent aussi "une multitude de personnes qui murmuroient beaucoup, disant qu'il étoit inhumain de traîner des corps".

    Le corbillard entouré de quatre fusiliers s'ébranle et son parcours est émaillé de multiples incidents : jets de pierres qui notamment cassent les lanternes du char. Un fusilier arrête un manifestant. "il fut assailli par plusieurs personnes qui le désarmèrent, brisèrent son fusil, mirent en liberté l'homme". La garde de la porte Saint Maurice est impuissante.

    Au cimetière commun, où la foule a accompagné le char malgré les interdictions, les troubles continuent. Des manifestants se précipitent vers la partie réservée aux enterrements bourgeois, "s'emparent des corps qui y étoient déposés et reconnaissant un cercueil qui avoit été exhumé à cause de la terre qui y étoit encore attachée, ils allèrent le placer dans une fosse destinée pour les services sollennele, sans assistances d'ecclésiastiques ny de fossoieur".

    Deux cavaliers de la maréchaussée de passage ne peuvent empêcher ces faits. Au retour le corbillard ne contient plus aucun corps, ce qui "libère" totalement les manifestants dont la fureur à l'aller était retenue par le respect envers les morts.

    Place aux Bleuets il est assailli ; le cocher risquant sa vie dételle et se sauve avec ses chevaux. Le char est alors brisé et les assaillants en jettent les morceaux à l'eau au pont Saint Jacques. Simultanément d'autres incidents sérieux se produisent en plein centre de la ville. Le char de Saint Maurice venu à Saint Etienne chercher un corps est lapidé. Des pierres sont aussi jetées du haut d'une maison de deux étages occupée par le nommé Gauvin. Des sergents sont malmenés, un d'entre eux est même blessé.

    Devant le désordre grandissant y compris à l'intérieur de l'église Saint Etienne, on renonce à prendre le corps. "La populace s'atroupant de plus en plus, le clergé leurs fit dire de reconduire le char parce que l'on ne s'en serviroit point". Bientôt la foule met en pièces le corbillard que le cocher blessé a dû abandonner. Seule l'arrivée de la troupe empêche que les manifestants ne fassent un feu de joie des débris.

    Les dégâts aux chars seront estimés à 644 florins. "Il y a eu hier en cette ville une mutinerie qui a duré une partie de la journée... deux chars funèbres furent assaillis en revenant du cimetière et presqu'entièrement brisés par la populace".

    Devant ces événements "Messieurs" vont faire preuve à la fois de fermeté et de souplesse. Dès le 16 août après-midi quatorze témoins sont entendus par l'échevin Beaussier et le greffier criminel Duquesne de Surparcq. L'interrogatoire est décevant. Ainsi les cinq sergents aux causes criminelles dont quatre ont plus de soixante ans "n'ont reconnu personne parmy la multitude qui s'est livré à ces excès". « Il y avait trop de monde », déclarent-ils.

    Manifestement ils estiment qu'il serait sans doute dangereux pour eux et leur famille de dénoncer des manifestants ; peut-être sont-ils également acquis à certaines revendications de la foule.

    Seul Antoine-Joseph Bonnet, âgé de 35 ans, garçon d'écurie, cocher du char parti de Sainte Catherine, qui n'a pas oublié la matinée qu'il vient de vivre, déclare avoir "reçu un soufflet d'un homme âgé de 50 ans, qui étoit blasé et vend des cendres aux blanchisseuses".

    Or Pierre François Le Saffre, âgé de 19 ans, maître tailleur "a ouï dire de son père qu'il lui avoit été rapporté que le nommé Gaussart, son facteur de cendres, s'étoit vanté dans un cabaret d'avoir insulté le conducteur d'un char funèbre".

    On arrête donc Louis-Joseph Gaussart, âgé de 46 ans, facteur de cendres, demeurant rue de la Halloterie, qui reconnaît avoir giflé le cocher mais parce qu'il avait reconnu en lui "un homme qui l'avoit baliné".

    Bien que Gaussart reconnaisse ne pas avoir été ensuite au cimetière mais au "Quatre couronnes", le cabaretier de cet établissement déclare ne pas l'avoir vu.

    Un garçon boucher de 14-15 ans qui aurait participé à la manifestation est vainement recherché.

    Le 19 août le Magistrat condamne Gaussart, reconnu coupable "d'avoir insulté le conducteur en lui donnant un soufflet après lui avoir demandé si c'était lui que devoit conduire le char, à être appliqué au carcan sur la place devant l'hôtel de cette ville et y demeurer attaché par le col l'espace de deux heures aiant sur la poitrine un écriteau... portant ces mots 'perturbateur de l'ordre public . Ce fait banni pour 5 ans de la ville et châtellenie' ".

    Or en appel le Parlement de Douai, jugeant immédiatement, aggrave considérablement cette sentence puisqu'il condamne Gaussart "à être battu de verges sur un échaffaut, marqué d'une fleur de lys et banni du royaume pour trois ans".

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    La sentence est exécutée le 21 août 1779 et le banni est conduit à la barrière de Lépine le 25 août. Manifestement on a voulu faire un exemple et Gaussart a payé pour tous.

    L'inondation du nouveau cimetière et l'interdiction de l'utiliser.

    Suite aux pluies diluviennes qui sont tombées, l’intendant de Calonne, le 19 décembre 1779 constate que "le terrain est si aquatique que lorsqu'on veut y ouvrir une fosse l'eau monte sur le champ et encouvre la superficie au point que les cadavres surnagent", et décide d'en interdire l'usage. Le procureur général fait remarquer que "les suites fâcheuses de l'inondation et la fermentation des esprits" justifient une décision que les échevins lillois auraient été bien inspirés de prendre eux-mêmes.

    En attendant qu'une solution durable soit trouvée, le cimetière extra-muros de La Madeleine doit être utilisé. On s'arrête finalement à un agrandissement provisoire du cimetière de La Madeleine en attendant que des travaux de drainage soient entrepris et achevés au cimetière commun du faubourg Saint Maurice.

    Nouvelles résistances :

    Le Magistrat doit affronter la colère du clergé qui le 3 mai 1783 dénonce au Parlement des pratiques qui lui portent préjudice : certaines personnalités lilloises font transporter parfois subrepticement à la campagne les corps de leurs parents défunts pour les y enterrer. De même elles se dispensent de faire célébrer prioritairement dans l'église paroissiale des services ou des messes. Les curés font observer qu'outre les inconvénients des transports clandestins (constatation légale de la mort, identité, etc.) ces faits privent les prêtres habitués "de la plus grande partie des émolumens qui fournissent à leur subsistance...les uns sont réduits à une indigence incompatible avec le caractère dont ils ont l'honneur d'être revêtus, les autres sont portés à des actions qui les dégradent encore plus".

    Quid du transport des défunts ? Le Magistrat, avec bien des difficultés, avait réussi à imposer l'usage des chars à compter du 1er décembre 1779. L'éloignement du cimetière de La Madeleine avait ensuite facilité l'application de cette décision. Cependant, à plusieurs reprises, des corps avaient été transportés sur des épaules d'hommes et le Prévôt avait condamné à une amende les marguilliers de Saint Maurice puis ceux de Saint Sauveur le 29 janvier et le 15 mars 1781 pour ces faits.

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Jusqu’à présent en effet le défunt était toujours transporté sur les épaules, mais de l’avis de certains commentateurs, c’était réalisé par « des porteurs particulièrement empressés d’arriver à l’église surtout quand le défunt est obèse ou la température inclémente ».

    Avec l’interdiction du transport sur les épaules, tout change : «désormais plus de porteurs ruisselant de sueurs pour se presser aux portes de l’église » !

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Mais la résistance de la population sur ce point relève d’un mélange de sémantique et de psychologie : le Magistrat a écrit en effet que « les corps seront trainés par un ou deux chevaux » ; or le terme « traîné » les renvoie au triste sort des corps des suppliciés qui sont trainés sur une claie dans toute la ville par des chevaux, jusqu’au lieu d’inhumation : ultime humiliation faite au corps du condamné dont on expose aux yeux de tous la culpabilité et l’infamie.

    Le Magistrat modifiera donc textuellement son propos et fera un effort d’explication de texte pour convaincre les marguilliers et les Lillois qu'il est plus décent et en aucune façon humiliant de transporter les corps par ce moyen.

    Par ailleurs d’un point de vue cette fois plus pragmatique, n’oublions pas que le transport sur l’épaule des corps de leurs défunts est gratuit pour les familles contrairement à l’utilisation d’un char destiné à cet effet …

     

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

     

    Sources

    Les morts chassés de la cité. ''Lumière et Préjugés" : les "émeutes" à Lille (1779) et à Cambrai (1786) lors du transfert des cimetières - Alain Lottin

    La pollution par les cimetières urbains - Pratiques funéraires et discours médical à Lyon en 1777 - Olivier Zeller

    L'Evolution des cimetières - Daniel Ligou

    Espace sacré et territoire vital au XVIIIe siècle : la régulation des lieux d'inhumation en Bretagne - Alain J. Lemaitre

    L’hygiène à l’école aux XVIIIe et XIXe siècles : vers la création d’une éducation à la santé

    Le XVIIIe siècle français au quotidien: textes tirés des mémoires, des ... Par Roland Mortier

    Pompes funèbres autefois et les métiers qui gravitaient autour

    Naissance, vie et mort des cimetières - Pascal Moreaux 


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