• Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

     

    Le monde paysan de l’Ancien Régime est un monde assez complexe tant dans sa hiérarchie que dans son monde de fonctionnement interne ; complexité accrue du fait de la multitude de nuances locales qui viennent parfois jusqu’à contredire ce que l’on pensait être un principe de base (la définition de laboureur par exemple).

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Pour le moment nous nous en tiendrons à la hiérarchie sociale du monde paysan.

    Avant toute chose il est nécessaire de recenser les différentes appellations qui pouvaient exister : tâche difficile au regard d’une part du nombre important de métiers gravitant dans le giron paysan et d’autre part des différentes significations données à un même nom en fonction des localités et des régions.

    Reprenons les termes les plus courants :

    • le laboureur :
      • en Picardie le laboureur est le plus souvent un gros paysan, tout en haut de l'échelle
      • En Flandres maritime (Dunkerque, Bergue, Cassel) et en Flandres wallonne, le laboureur est un petit propriétaire indépendant avec quelques employés
      • On va parler aussi en Touraine ou en Bourbonnais de laboureur à bras : un homme à gage, simple domestique qui tient la charrue chez un propriétaire
      • En Savoie le laboureur est un journalier ; le rôle des pauvres et misérables de la paroisse de Veyrier près d’Annecy le Vieux en Haute Savoie montre que de nombreux laboureurs figuraient parmi les indigents
      • Dans la vallée de l’Adour (dans les Pyrénées) on était laboureur quand on avait au moins 5ha sinon on était juste un ménager - En Albigeois c’est l’inverse : le ménager possède davantage que le laboureur
      • En Lorraine le laboureur est en haut de l’échelle sociale : en 1775 le Parlement de Nancy précise que « chaque village contient presque toujours dix manœuvres pour un laboureur »
      • A noter que le terme laboureur va progressivement disparaitre au cours des 18 et 19ème siècle au profit du terme de cultivateur.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Labours et semences en Auvergne

    • le censier : Dans le nord de la France et en Belgique, ce terme désigne celui qui tient une cense à ferme ainsi qu’une métaierie (la cense signifiait fermage à l’origine puis est devenue le nom de la ferme) 

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    Cense abbatiale de Mons en Pévèle (59)

     

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Cense au pigeonnier près d'Orchies (59)

     

    • le bordier : paysan qui tient une petite ou moyenne exploitation de 2 à 15ha : la borderie ou la borde ; on rencontre ce terme dans l’ouest et le sud ouest
    • le closier est un vigneron qui occupe une petite exploitation de 6 ou 7 ha, la closerie dans l’ouest : il dispose d’une maison louée ou gratuite, d’un jardin, de bâtiments d’exploitation, d’une ou deux vaches ; il est salarié de son propriétaire et travaille au forfait : environ 20 livres par arpent de vigne travaillé ; il ne dispose pas de la récolte qui revient en totalité au propriétaire
    • le haricotier du Beauvaisis est un petit laboureur propriétaire de sa maison et d’un petit jardin, et qui possède en propre 3 à 4ha tout en louant la même surface en fermage
    • le journalier ou manouvrier ou brassier : personne pauvre qui vit du travail de ses bras et qui n’a aucun bien, qui est payée à la journée ou à la tâche ; parfois il s’agit de petits ou moyens propriétaires victimes d’une régression sociale brutale suite à une crise économique

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    • le ménager : petit paysan propriétaire du nord de la France à peine mieux loti qu’un manouvrier alors que dans le sud il est un laboureur souvent aisé mais pas toujours (cela dépend des localités)
    • le jardinier : employé par un grand propriétaire ; le rang social de ce dernier influera sur la condition du premier ; on trouve également des jardiniers maraichers qui sont de très petits paysans qui se livrent à des cultures délicates demandant beaucoup de travail sur une toute petite surface et qui travaillent dans les faubourgs des ville
    • le coquetier ou cocognier est un éleveur de poules et de pigeons qui écoule sa production d’œufs sur les marchés urbains locaux 
    • le régisseur ou intendant : paysan salarié recruté par un grand propriétaire pour gérer l’exploitation 
    • le laboureur receveur organise la levée de droits seigneuriaux (redevances ; dimes inféodées, amendes …) 
    • le laboureur fermier exploite la terre en fermage 
    • le rentier vit des redevances prélevées sur les produits de la terre

     

    Il faut avoir en tête que ces « catégories » ne sont pas hermétiques – on peut avoir le meunier souvent riche qui exploite la ferme du moulin  ou le ménager qui est aussi marchand …

     

    La classification qu’il est possible de proposer va finalement opposer ceux qui ont des attelages de labour (chevaux, ânes, bœufs) et ceux qui n’ont que leurs bras : les  laboureurs contre les brassiers.

    A noter toutefois que parmi les laboureurs tous ne sont pas égaux : on a des paysans qui ont « charrue entière » d’autres une « demi charrue » seulement ; mais ce n’est pas là l’essentiel car l’opposition principale reste laboureur contre brassier.

    La question de la propriété importe peu ici car un brassier a souvent quelques lopins de terre et quelques bêtes et le laboureur n’est pas nécessairement propriétaire car  il se peut fort bien qu’il ne tienne son exploitation, au moins en grande partie, qu’à titre de fermage temporaire et c’est d’ailleurs souvent le cas. N’oublions pas à ce propos que si sous l’Ancien Régime 80% de la population vit et travaille dans les champs rares sont les exploitants qui sont réellement propriétaires de la terre.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme de Lucien Deswarte à Zuydcoote (59)

    Il faut en fait retenir comme critères :

    • la surface de l’exploitation (à ce titre le seuil de l’indépendance économique est en moyenne de 5 à 10ha : selon Pierre Goubert le paysan indépendant est « celui qui quelle que soit la conjecture va assurer grâce à ses terres, la subsistance des siens, le paiement des impôts et faire des ventes parfois fructueuses»
    • le capital d’exploitation : plusieurs charrues, l’outillage, le cheptel (une charrue vaut en moyenne 30ha quand elle est mise en valeur par un attelage de 3 chevaux donc le nombre de charrue donne ainsi une idée de la surface exploitée) 

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

     

    De façon générale on peut dégager le schéma pyramidal suivant en tenant compte bien sûr des spécificités locales.

    Les paysans dominants, minoritaires dans la population; ce sont les gros laboureurs, les fermiers, les censiers, les laboureurs marchands. Ils ont des exploitations de 30 à 100 ha, plusieurs train de charrue (charrue + bœufs ou chevaux) et emploie une main d’œuvre importante. Ne nous y trompons pas : même eux ne sont pas nécessairement propriétaires de l’ensemble des terres qu’ils exploitent : souvent elles sont louées à un grand propriétaire non résident (seigneur, noble, bourgeois ou religieux) qu‘ils représentent aux yeux des villageois

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme de Ponceaux en Picardie

    Les paysans indépendants ou paysans moyens sont les ménagers du Midi et du Languedoc les métayers de l’Ouest et du Centre,  les laboureurs du bassin parisien et du Centre. Ils exploitent de 10 à 30ha et ont une main d’œuvre essentiellement familiale plus des saisonniers ; au moins un train de labour (2 chevaux de trait et une charrue dans le Nord par exemple) ;  souvent un revenu supplémentaire venant d’un métier artisanal ou d’un petit commerce local

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme réhabilitée près de Toulouse

    Les petits laboureurs sont les ménagers du Nord, des paysans semi indépendants qui exploitent entre 5 et 10 ha parfois un peu plus. Ils ont souvent un train de culture incomplet et doivent s’associer avec d’autres pour le compléter. Ce sont aussi les closiers de l’Ouest, les haricotiers du Beauvaisis et les bordiers de l’Ouest et du Centre et du Sud Ouest qui eux, exploitent de 3 à 10 ha, sans train de labour, et sans réelle indépendance économique.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme à Sotteville sur mer en Normandie

    Les paysans dépendants regroupent quant à eux de 35 à 50% des paysans : ce sont sont les manouvriers, brassiers, journaliers, charretiers, domestiques agricoles qui ne possèdent pas de terres  ou qui exploitent un jardin ou une micro exploitation de 2 ou 3ha.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme près de Lille

     

    Sources

    Paul Leuilliot : Au 18ème siècle : histoire agraire, histoire sociale

    Marc Bloch : Les caractères originaux de l’histoire rurale française

    Thierry sabot : hiérarchie et ascension sociale de nos ancêtres paysans du 16 au 18ème siècle

    Nos Ancêtres, Vie et Métiers n°5

     

     


  • Commentaires

    1
    Michèle
    Lundi 30 Janvier à 12:46
    Michèle

    Super article !! J'ai appris des tas de choses :)
    Bonne journée !

      • Lundi 30 Janvier à 21:29

        Merci beaucoup !!

    2
    Brigit
    Dimanche 19 Février à 15:44
    Brigit

    Article très bien rédigé et clair merci beaucoup, cela donne des indications indispensables pour la généalogie familiale. Dans les mienne, une branche de Ménagers dans les Hautes-Alpes, l'on s’aperçoit sur les actes d'état civil que la plupart savent écrire et signer leur nom voire ont des fonctions "communales" au XVI siècle, ce qui à mon avis, corrobore ce que vous expliquez à propos des ménagers. Par contre comment savoir de quelle manière était donnée cette instruction aux enfants de paysans à cette époque qui ne devait pas être gratuite. Par ailleurs vous parlez d'haricotiers, j'ai des haricandiers dans ma génélogie (Ile de France et Pays de la Loire surtout) est-ce une autre appellation ? Merci

      • Lundi 20 Février à 08:32

        Bonjour, merci pour votre commentaire

        Il me semble avoir vu le terme haricandier quelque part dans mes notes ; je vais regarder et je reviens vers vous très vite. Quant à leur instruction, c'est effectivement une bonne question . Je sais que certains de mes ancêtres paysans "aisés" ont bénéficié de l'instruction donnée à l'abbaye de Licques. Il existait également dans les grandes villes comme Lille par exemple des institutions financées par des bourgeois et notables fortunés qui accueillaient des enfants le plus souvent pauvres pour leur donner une instruction. En revanche je ne sais pas comment cela se passait dans les campagnes.  Je vais faire des recherches dessus et j'espère pouvoir apporter un début de réponse dans un prochain article.

        Bien à vous

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