• Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance


    S’intéresser à nos aïeux implique nécessairement de se poser des questions assez triviales.

     

    Nous vivons dans un confort dont nous n’avons pas du tout conscience. Les toilettes par exemple ; cela semble tellement évident d’aller aux toilettes quand on en a envie. Evident d’utiliser un endroit spécifiquement dédié à cela, à l’abri des regards, propre, avec tout le confort moderne.

    Mais avant ? Comment ça se passait-il ? On imagine aisément que le confort que nous connaissons n’existait pas mais concrètement comment nos ancêtres s’y prenaient-ils pour satisfaire leurs besoins naturels ?

     

    Il n’existe pas sous l’Ancien Régime de pièce réservé à cet usage et encore moins de système organisé de collecte et d’évacuation des excréments.

    Concrètement, les personnes, chez elles, utilisaient souvent des pots de chambre (pour les moins riches, n’importe quel récipient en terre vernissée, en faïence ou en étain, ou dehors ou même la cheminée). Ces pots étaient parfois fermés et surmontés d'un siège percé plus confortable, vidés par les domestiques[ dans les rues avec les ordures ce qui n’est pas sans conséquences fâcheuses.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    La ville d’Angers par exemple connaît au 14ème siècle de « graves inconvénients de peste et de mortalité qui souvent ont affligé cette ville à l’occasion de ce que plusieurs manants et habitants en icelle n’ont nul retrait en leur maison et font mettre et jeter sur le pavé de soir et de nuit dégoûtantes et abominables immondices dont la ville est fort infestée ».

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    A la fin du 17è siècle, un vase de nuit un peu spécial fait son apparition : le bourdaloue : il s’agit d’un vase de nuit de forme ovale pour s’adapter à la morphologie féminine, petit, sur le fond duquel est peint un œil entouré parfois de légendes grivoises ; ce pot se fabriquait en divers matériau en verre, en étain ou en cuivre, plus léger pour le voyage. Louis XIV en possédait en argent gravé aux armes de la France.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  1831, Versailles

    Pourquoi bourdaloue ? A priori ce nom provient de Louis Bourdaloue (1632-1704), considéré comme étant de l'un des pères jésuites les plus illustres du règne de Louis XIV. Surnommé de son vivant « le roi des prédicateurs et le prédicateur des rois », Bourdaloue était un excellent orateur qui passionna la Cour et le tout Paris avec ses sermons éclairés. Et pour ne pas perdre une miette de ses prêches, les femmes venaient à la messe avec un pot de chambre qu'elles plaçaient sous leurs robes à panier. C'est ainsi qu'il se serait baptisé « bourdaloue ».

     

    Revenons à nos chaises percées, plus pratiques donc et plus « conviviales » que les pots de chambres classiques. De nombreux euphémismes sont utilisés selon les époques (pudiques ou moins pudiques) pour désigner la chaise percée : « French courtesy » en Angleterre, « chaise d'affaires », « chayère de retrait », « commodité », « secret », « selle» («aller à la selle ») ou « chaise nécessaire » en France. La garde-robe étant l'endroit où l'on plaçait généralement la chaise percée, « aller à la garde-robe » a fini par signifier « aller à la chaise percée ».

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  chaise percée rustique

    Ce sont des meubles en bois brut pour le commun des mortels, beaucoup plus luxueux pour la noblesse ou la bourgeoisie aisée. Ils sont, pour eux, le plus souvent recouverts de velours, rembourrés de foin, de crin ou de duvet, avec un bassin en faïence ou en argent et parfois ce meuble possède un guéridon pour lire ou écrire. N’oublions pas qu’à cette époque recevoir sur sa chaise percée était à la mode même si cela pouvait rebuter certains. Le bouffon de Louis XIII aurait d’ailleurs dit à son maître un jour : « il y a deux choses à votre métier dont je ne me pourrais accommoder : de manger seul et de chier en compagnie » …

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  1769, Versailles

     

    A ce propos, d'après l'historien Hans Peter Duerr, le fait d'utiliser une chaise percée en public serait une marque de puissance : « Il s'agissait, en fait, d'une forme moderne d'affirmation de sa puissance, destinée à montrer à son hôte le peu de cas que l'on faisait de lui ». 

     

    Isabeau de Bavière en 1389 avait une chaise percée garnie de velours bleu ; et comme la reine avait l’habitude de l’emporter avec elle quand elle se déplaçait, on l’enfermait dans une gaine de « cuir de vache, garnie et estoffée de courroies de cuir et de crocs de fer ».

     

    Louis XI (15ème siècle), pudique, disposait d’une chaire de retrait entourée de rideaux. Il utilisait également de l’étoupe de lin en guise de papiers hygiénique.

     

    La cheminée est également un endroit prisé pour se soulager, que l’on soit noble ou manant. Envie pressante oblige !

     

    Une fois les besoins effectués, qu’en fait-on ?

    Des systèmes de fosse existaient mais cela reste peu fréquent sous l’Ancien Régime et même après d’ailleurs. Le mot d’ordre reste en effet de jeter tout dans la rue. Les châteaux et monastères semblent plus en avance sur leur temps puisqu’il existait des endroits spécifiques pour se soulager, le tout tombant dans le vide ou si possible dans un ruisseau.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  latrine du château de Peyrepertuse

     

    Il est à noter que cette promiscuité avec l’excrément en fait un sujet de littérature relativement fréquent. Pour preuve ce titre qui se suffit à lui-même : « La farce nouvelle et joyeuse du pet » (16è siècle) ; de même Rabelais et son Gargantua, Montaigne dans ses Essais et même Luther dans « Propos de table » ne se privent pas d’écrire sur le sujet.

     

    Pire, les médecins croyaient aux vertus thérapeutiques des excréments. Même Luther nous rappelle que Dieu a mis dans la fiente de truie le pouvoir d’arrêter le sang, dans la fiente de cheval de guérir de la pleurésie et dans la fiente d’homme de soigner les blessures et les pustules noires.

     

    Bref, de manière générale, pisser ou déféquer directement dans les rues, en public, dirons-nous car ils ne se cachaient pas nécessairement, est courant sous l’Ancien Régime qui n’est guère pudique, même si cela ne plaisait pas à tout le monde. Ainsi La Rochefoucauld au 17ème siècle se dit choqué par les mœurs anglaises, notamment par les pots de chambre près de la table que les gens utilisaient même pendant le repas, à la vue de tous…

     

    Quid des latrines publiques ?

    Elles existaient mais étaient très rudimentaires : ce sont des bancs percés de trous, au-dessus d'une large fosse, le tout dans une cabane.

    On préfère se soulager dans la rue dès qu’on a envie car se retenir n’est pas bon pour la santé d’après la science médicale de l’époque.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    Ceci étant cette liberté de se soulager n’importe où et n’importe comment n’est quand même pas du goût de tout le monde et déjà au 16ème siècle des manuels recommandent de rester discret : Erasme le premier nous explique dans son de « Civilitate morum puerilium » qu’ « il est mauvais pour la santé de retenir son urine  et honnête de la rendre en secret. Certains recommandent aux jeunes gens de retenir un vent en serrant les fesses. Et bien il est mal d’attraper une maladie en voulant être poli. Si l’on peut sortir, il faut le faire à l’écart ; sinon il faut suivre un vieux précepte : cacher le bruit par une toux ».

     

    De la discrétion en public comme en privé

    Bref on recherche un peu plus de discrétion dans l’art de déféquer et d’uriner : chez soi, on va se soulager dans un lieu choisi : au dernier étage (les déchets s’écoulant dans un tuyau donnant directement dans la rue ou plus rarement dans une fosse sous la maison) ou au fond du jardin. Voire même un lieu attenant à la cuisine, lieu quelque peu dévalorisé à l’époque.

     

    Le médecin Louis Savot au début du règne de louis XIII affirme en effet que « le siège et ouverture des privés sera au galetas d’autant que s’il était plus bas la puanteur se pourrait plus aisément répandre par le corps de logis : ce qui ne peut arriver sitôt quand ils sont situés aux lieux les plus hauts, le propre de l’odeur étant de gagner toujours le haut ».

     

    Jean Jacques Bouchard qui alla de Paris à Rome en 1630 explique dans son livre « Confessions de J. J. Bouchard » qu’à Aix, Marseille et Arles, « il faut faire ses affaires sur les toits des maisons, ce qui empuantit fort les logis et même toute la ville, principalement lorsqu’il pleut ».

     

    Mais quid de la collecte de nos excréments et autres déjections ? Les autorités commencent sérieusement à s’en préoccuper dès le 16ème siècle.

     

    Le Parlement de Paris par exemple en 1533 exige des fosses fixes sous chaque maison. En 1585 à Bordeaux, ordre est donné aux propriétaires de maisons d’établir « fosses et retraits pour servir de latrines. Est défendu aux habitants de ladite ville et à tous autres de jeter dans les rues d’icelle par les fenêtres ou autres lieux, ordures, urine et autres eaux infectes et corrompues ».

     

    Ces injonctions sont restées peu ou prou lettre morte …

     

    Ainsi en En 1668 les commissaires du Châtelet déclare qu’en la plupart des quartiers, les "propriétaires des maisons se sont dispensés d’y faire des fosses et latrines quoiqu’ils aient logés dans aucune desdites maisons jusqu’à 20 et 25 familles ce qui cause en la plupart de si grandes puanteurs qu’il y a lieu d’en craindre des inconvénients fâcheux ».

     

    Le « tout à la rue » reste à la mode.

     

    Théoriquement, les immeubles construits au 18ème siècle sont équipés en moyenne de 2 cabinets ; un au rez de chaussée ou près de l’escalier, le second au dernier étage. Souvent la cuvette est béante, elle a été fabriquée en fonte ou en poterie et on la scelle sur une pipe en plomb ; sous Louis XV il y aura parfois un couvercle ; ces cuvettes sont reliées à la colonne de chausse.

     

    Mais les architectes ne s’intéressent pas trop aux lieux d’aisance et pourtant certains d’entre eux ont compris l’intérêt de prêter une attention toute particulière à ces endroits intimes et à leur tuyauterie : Pierre Bullet, architecte de son état, précise par exemple en 1691 qu’il faut prendre grand soin des tuyaux de descente « car il n’y a rien de si subtil que la vapeur qui vient des matières et des urines, elle passe par la moindre petite ouverture et infecte les maisons ».

     

    Et pourtant un siècle plus tard, Sébastien Mercier, écrivain des Lumières, explique que les tuyaux sont mis un peu au hasard, sont trop étroit et s’engorgent vite, les matières fécales s’approchant dangereusement du siège ; une fois les tuyaux crevés car surchargés, la maison est inondée.

     

    Un architecte du 18ème siècle, Jean François Blondel, explique ce que doit être le cabinet idéal : équipé d’une sorte de bascule s’effaçant sous le poids des matières, ce qui évite toutes odeurs.

     

    Mais tout le monde, même un siècle plus tard d’ailleurs, n’est pas équipé de ce dispositif ingénieux.

     

    En attendant marcher dans les rues de Paris ou de toute autre ville de province relève de la gageure. Même au palais du Louvre où se croisent journellement des milliers de personnes, il faut faire attention où l’on met les bottes que ce soit dans les couloirs ou les escaliers.

     

    Au Palais Royal en été, on ne sait où se reposer sans respirer l’odeur de l’urine croupie : les arbres qui en sont perpétuellement arrosés périssent presque tous (« Essai sur la propreté de Paris » par un citoyen français 1797).

     

    Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris au 18ème siècle nous apprend que le jardin des Tuileries a longtemps été « le rendez-vous des chieurs » qui profitait des haies d’ifs pour « soulager leurs besoins », si bien qu’une odeur infecte se dégageait des Tuileries

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    Et que dire de Versailles ?

    Denis Turmeau, comte de la Morandière, écrivain du 18è siècle, dans son ouvrage « Police sur les mendiants » nous précise que le parc, les jardins, le château même de Versailles font soulever le cœur par leurs mauvaises odeurs ; les passages de communication, les cours des bâtiments en ailes, les corridors sont remplis d’urine et de matière fécale.

     

    A noter tout de même que Louis XVI fit installer dans le palais de Versailles une cuvette avec abattant à charnières, l’ensemble doté d’un mécanisme permettant de déverser de l’eau après utilisation ; on appelle cette cuvette « lieux à l’anglaise » (le précurseur de cette cuvette innovante est le poète anglais John Harington, filleul de la reine Elisabeth 1ère qui inventa en 1595 le mécanisme en question ; l’invention ne fut guère prisée par ses contemporains mais fut reprises avec plus de succès en 1775 avec Alexander Cummings, horloger écossais.

     

    Mais manifestement cette cuvette à l’anglaise n’existait pas en nombre suffisant …

     

    En tous les cas le progrès commence à arriver. Ainsi la famille Mozart au 18ème siècle, de passage à Paris, découvre un lieu d’aisance tout à fait inédit : « Avez-vous déjà entendu parler de cabinet d’aisance anglais ? - On en trouve ici dans presque tous les hôtels particuliers. Des deux côtés, il y a des conduites d’eau que l’on peut ouvrir après s’être exécuté ; l’une envoie l’eau vers le bas, l’autre, dont l’eau peut être chaude, l’envoie vers le haut. Je ne sais comment mieux vous expliquer cela avec des mots polis et bienséants, je vous laisse le soin d’imaginer le reste ou de me poser des questions lorsque je serai de retour. Ces cabinets sont en outre les plus beaux qu’on puisse imaginer. Généralement, les murs et le sol sont en majolique, à la hollandaise ; à certains endroits construits à cet usage, qui sont soit laqués en blanc, ou en marbre blanc ou même en albâtre, se trouvent les pots de chambre de la porcelaine la plus fine et dont le bord est doré, à d’autres endroits il y a des verres remplis d’eau agréablement parfumée et aussi de gros pots de porcelaine remplis d’herbes odorantes ; on y trouve aussi généralement un joli canapé, je pense pour le cas d’un évanouissement soudain. »

     

    Ce cabinet reste bien sûr rare car le prix de l’eau est très élevé, et on doit donc précieusement l’économiser. Le commun des mortels continue donc à utiliser des pots de chambres et des chaises percées.

     

    Des idées fusent ceci étant, pour permettre aux gens de se soulager proprement et discrètement : Monsieur Cadet de Gassicourt, pharmacien de son état, vit à Vienne un spectacle curieux au 18ème siècle : " Un usage fort bizarre consistait à entretenir la propreté dans les rues de Vienne. Quelques spéculateurs philanthropes avaient imaginé de se tenir près des places et des édifices publics, dans des lieux écartés, avec des seaux de bois couverts et un grand manteau. Le seau servait de siège, et le manteau, cerclé dans sa partie inférieure, s’éloignait assez du corps de celui qui le portrait, pour permettre au client de se débarrasser sans être vu des vêtements particuliers qu’il devait écarter ». La même chose se retrouve à la même époque en France moyennant 4 sous par « séance »

     

    Revenons à la collecte et l’évacuation : des règles précises régissent la construction des fosses mais c’est tellement strict que de nombreux propriétaires préfèrent enfouir dans leur cave ou leur jardin d’énormes futailles destinées à leurs déchets organiques.

    D’où fatalement un problème d’’infiltration dans les caves voisines surtout si la vidange n’est pas faite ou rarement faite. Les matières vont suinter et envahir la cave, remonter dans les tuyaux, s’insinuer jusque dans les puits …

     

    Justement la vidange : comment cela se passait-il ?

    Avant la vidange, la fosse doit rester ouverte pour que les gaz délétères se dissipent. Précisons que ce que l’on appelle alors la basse œuvre s’effectue de nuit obligatoirement.

    Puis une échelle est plantée dans la fosse et un compagnon descend un seau par une corde qu’il remontera et videra dans la hotte d’un camarade lequel en déversera le contenu dans des tonneaux ; une fois fait les gadouarts comme on les appelle attaquent à la bêche et à la houe le « gratin », couche qui adhère fortement aux parois de la cuve. Les tonneaux sont ensuite transportées jusqu’aux voieries (à Paris il y en avait 3 : Montfaucon au pied des Buttes Chaumont, le faubourg St Germain et le faubourg St Marceau).

     

    collecte des pots de chambre (début du 20è)

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

     

    Il est bien évident que rejeter tout ça dans la seine est interdit mais …

     

    Des accidents arrivent assez fréquemment pendant les travaux de vidange, vu les conditions de travail : les ouvriers peuvent suffoquer sous les vapeurs sulfureuses, être atteints de cécité temporaire suite aux vapeurs d’ammoniaque …

    Il est évident que pendant ce temps les habitants sont privés de toilettes et jettent le tout à la rue …

     

    Si l’on regarde ce qui se passe à Lille : le 28 septembre 1730 une ordonnance fut promulguée par la municipalité de Lille :  les habitants se voient interdire de « jeter par les portes, fenêtres ou autrement aucunes ordures, immondices, cendres, lessives, feuilles de vignes, écorces de fruits , paille, gravois, terreaux, tuileaux, ardoises et toutes sortes de crons, raclure de cheminées, fumiers». ils devront mettre ces immondices ans les chariots dédiés à ca ; chariots qui d’après l’article 4 de ladite ordonnance, doivent être munis d’une « sonnette assez forte pour se faire entendre dans le fond des maisons pour avertir les habitants d’apporter leurs immondices".

     

    Bien sûr cette ordonnance n’est pas ou peu respectée.

     

    Au 19ème siècle, la situation n’a pas changé d’un iota

    Un lecteur de la Gazette Municipale de Paris écrivait à son journal en précisant :

    « Les parisiens transforment en urinoir tous les intervalles qui séparent les boutiques, tous les angles de portes cochères, toutes les bornes de rue, tous les arbres des promenades publiques ».

     

    Au niveau public, il existe en 1819 au Palais Royal « des cabinets d’une propreté extrême, des glaces, une jolie femme au comptoir, des préposés plein de zèle, tout enchante les sens et le client donne 10, 20 fois plus que ce qu’on ne lui demande ».

    Ce lieu paradisiaque est bien sûr une exception dans le paysage urbain. Car s’il existe en effet depuis peu des latrines publiques un peu moins rustiques qu’auparavant, elles n’en restent pas moins insalubres.

     

    Les toutes premières vespasiennes apparurent en 1841. Il s’agit de colonnes à double usage : urinoir et affichage publicitaire qui sont édifiées sur les boulevards parisiens. On appellera ce nouveau mobilier urbain «colonne rambuteau » du nom du préfet qui en ordonna la mise en place.

     exemples de colonnes rambuteau :

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance     

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

     

    La province aura aussi ses vespasiennes mais plus tardivement et avec moins de succès : à Lille par exemple, au milieu du 19è siècle, des urinoirs sont installés contre le théâtre : 18 stalles exposés au soleil, sans entretien et exhalant d’épouvantables odeurs, l’urine s’écoulant directement dans le caniveau ; les Lilllois, peu habitués à cela, appelleront cette manière de faire « pisser à l’mode de Paris »

    Toutefois notons que la pudeur de l’époque souffre de ces édicules où l’on peut voir ce qui s’y fait et où il s’y passe des choses peu respectables…

     

    En matière de vidange des fosses, le 19ème siècle ne connaitra pas de profonds changements : on n’utilise plus de seaux, certes, mais une pompe. Le travail se fait toujours de nuit.

    Le transport s’effectue toujours au moyen de tinettes. Chaque charrette contient 32 tinettes faisant un vacarme considérable du fait des cahots et durant le parcours, les bouchons recouvrant les tinettes sautent fréquemment permettant aux matières de se répandre sur la voie publique.

    Les charrettes, aux dires des contemporains, ébranlent les maisons riveraines, dégradent les trottoirs et causent la rupture des conduites d’eau.

    Destination Montfaucon toujours, gigantesque fosse à ciel ouvert dans lequel les matières y séjournent sans que personne ne s’en préoccupe guère, une partie s’engageant dans les tuyaux qui conduisent à l’égout latéral au canal St Martin et qui viennent se mélanger aux eaux de la Seine, une autre partie s’infiltrant dans le sol et se répandant dans les puits du faubourg du temple, causant de multiples infections et épidémies en tout genre.

    N'oublions pas toutefois que ces fosses servent à fabriquer de l'engrais humain : la poudrette.  

    Pour faire la poudrette, on construit des bassins peu profonds en pierre ou en argile, on les dispose en étages, de manière à ce qu'ils puissent s'écouler les uns dans les autres. Le produit des fosses étant déposé dans les bassins supérieurs on fait écouler la partie liquide dans ce qui est immédiatement inférieur, aussitôt que les matières solides se sont déposées; on opère de même pour le second bassin, dont les liquides se versent plus tard dans le troisième, et ainsi de suite. Les dernières eaux se perdent dans des égouts . C'est par ce procédé que l'on finit par n'avoir dans chaque bassin que des matières pâteuses que l'on extrait avec des dragues, pour les placer sur un terrain en dos d'âne, où, à mesure qu'elles se sèchent, on les retourne à la pelle. 

     

    Voici la description que fait J .B. DUVERGER de la voierie de Montfaucon en 1834 dans "Nouveau tableau de Paris au XIX siècle" :

    « Montfaucon s’appuie sur Les buttes Saint Chaumont, au dessous de Belleville ; il forme un vaste plateau qui comprend plusieurs bassins, Les séchoirs de poudrette et Le clos d’équarrissage… Sur cet immense foyer fermentent pêle-mêle des graisses en ébullition, des chairs et des intestins putréfiés, des masses de sang, des lacs d’urine et d’eaux ménagères, plus de cinquante mille mètres de matières desséchées dont le soleil, ainsi que la pluie, raniment L’ardeur toujours renaissante. Des miasmes impurs s’élancent du cratère à large bouche et se promènent au grès des vents, sur la Villette, la Chapelle ou Belleville, retombent et s’appesantissent sur Paris, portant L’infection jusqu’au delà des boulevards. Les bassins sont étagés et descendent graduellement jusqu’à la petite Villette, dont ils ne sont séparés que par une faible digue de dix pieds d’élévation. Malheur à la petite Villette si des malveillants s’avisaient de rompre la digue. Un long repos donne le temps aux matières en suspension de se précipiter ; elles donnent alors un engrais que Les agronomes regardent comme Le meilleur (La poudrette). Toutes les nuits, une partie des eaux est rejetée dans un conduit de plomb qui, de l’ancienne route de Meaux, les reporte à l’égout latéral du Canal Saint Martin, et, de là, à la rivière, à la hauteur du pont d’Austerlitz… »

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

     

    Au niveau privé les appartements bourgeois s’organisent désormais en un espace privé (les chambres) et un espace public (le salon et la salle à manger), plus un espace de rejet (la cuisine et les lieux d’aisance).

    La cuisine est en effet rejetée à l’extrémité des appartements, devenant un repaire de mouches et de saleté auprès duquel peut dans problème être installés les cabinets d’aisance : la vague hygiéniste n’a pas encore frappé.

    Notons l’existence un peu plus fréquente, mais néanmoins bien insuffisante, des gardes robes hydrauliques ou water closet, invention purement anglaise. Cela reste marginal, le commun des mortels devant se contenter de lieux infects recouverts d’«ordures pétrifiées » ou liquides, les débordements étant fréquents ; ces lieux n’avaient pas de couvercle, les sièges étaient souillés, les murs salpêtrés ; quant aux bourgeois ils préfèrent malgré tout l’ancien matériel (pot de chambre ou chaise percée) puisqu’ils disposent du personnel pour l’entretenir.

     

    Qu’en est-il en province à cette époque ? A Lille, le privilège de la vidange des fosses revenait aux bernatiers ou berneux qui avant 8h du matin parcouraient la ville en traînant une charrette sur laquelle trônaient des tonneaux de cuivre et criaient « 4 sous pour un tonniau » ; ils revendaient le purin humain aux cultivateurs de Lille et de la banlieue pour être utilisé en engrais.

     

    Certains maraichers se ravitaillaient directement en ville, leurs charrettes transportant les légumes à l’avant et le tonneau à l’arrière.

    A Moissac dans le 82, des observateurs nous expliquent que la ville est constituée d’un lacis de petite rues, passages et culs de sac encombrés de fumier et de décombres de toute sortes ; à chaque angle de rue on bute sur des dépôts de matière fécale.

    A Pamiers dans le 09, le Dr Allaux précise en 1866 que « la majorité des maisons étant dépourvues de latrines les matières fécales sont délayées et répandues dans les ruisseaux ; le sang et les débris de porc égorgés dans les maisons particulières faute d’abattoirs portent le mal à son comble et viennent augmenter les causes d’infection »

     

    Fin du 19ème siècle et la vague hygiéniste

    Les hygiénistes de la fin du XIXème siècle grâce notamment aux travaux de Pasteur, déplorent que de nombreuses maisons n’aient pas l’eau courante. Et encore moins de de cabinet en nombre suffisant.

    Ainsi le témoignage de René Michaud, ouvrier parisien né en 1900 ; il habitait rue Bertheau. Dans son immeuble, les 60 habitants disposent d’un seul cabinet au fond du corridor d’entrée. «La porte à peine entrouverte l’odeur s’engouffrait dans les logements se mêlant aux odeurs de cuisine, aux remugles de lessive chaude, de charbon gras, et d’urine empestant ces réduits où s’entassaient des familles faméliques proliférant d’abondance ».

    N’oublions pas que les propriétaires étant soucieux d’économiser le prix de la vidange (8 francs en moyenne par m3 de matière en 1875) ils interdisaient l’utilisation d’eau dans les cabinets ce qui permettait de retarder la vidange.

    Et que dire des terrains vagues que l’on rencontre à Paris et sa banlieue, squattées par des miséreux chassés par le prix des loyers et les démolitions de bâtiments : des masures sans hygiène, des ruelles sans trottoirs, des constructions insalubres.

     

    Dans de tels milieux les épidémies se répandent facilement.

    En 1873, 869 victimes de la fièvre typhoïde, 3352 personnes en 1882

    En 1886, 986 décès du choléra à Paris

    En 1896, 906 personnes mortes du choléra à Paris

    Etudiant les causes des épidémies, on note l’incurie et la négligence des compagnies fermières des eaux qui distribuent fort cher un liquide impropre à la consommation.

     

    Les logements insalubres en province ne sont pas en reste.

    A Nancy par exemple, au recensement de 1886, 79 071 individus. Les petits logements sont constituées de 2 pièces maximum et dans chacune couchent une moyenne de 3 personnes ; l’alimentation en eau est presque exclusivement assurée par des bornes fontaines publiques, les latrines sont au fond des cours mais pas en nombre suffisant (8 cabinets pour 110 logements par exemple).

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    Pendant que nos ancêtres font comme ils peuvent, la bataille fait rage entre les tenants des wc à chasse d’eau (ça gaspille de l’eau et ça pourrait a priori entrainer la syphilis du fait de lunettes mal nettoyées) et les wc à la turque plus pragmatique et a priori plus hygiénique (qui plus est l’équilibre instable de la position accroupie ne permet pas de rester longtemps et n’incite donc pas aux mauvaises pensées…).

     

    N’oublions pas en effet que nous sommes en plein à l’époque de la campagne antimasturbatoire et le simple effleurement de certains organes peut conduire aux plus graves désordres …

    Cette pudibonderie excessive implique que s’essuyer n’est pas de rigueur. Seul un certain Dr Richard aurait évoqué le papier en 1881 dans son traité d’hygiène appliqué : « dans tous les cabinets d’aisance il est indispensable qu’il se trouve une boite renfermant le papier nécessaire au visiteur pour s’essuyer ; sans cette précaution, la propreté des parois n’est pas respecté et le linge devient rapidement d’une saleté repoussante ».

     

    Notons que le papier hygiénique a été inventé par Joseph Cayetty en 1857 aux usa ; il ne s’imposera que tardivement en France ne serait-ce que par ce que le papier journal est pas mal aussi !

     Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  papier hygiénique, 1960

    En 1883 le docteur Napias recommande que chaque logement, aussi révolutionnaire soit cette idée, puisse être équipé de wc. Cette idée fit son chemin en partie du moins puisque les autorités administratives, dix ans plus tard, exigèrent que « dans toute maison à construire il devra y avoir un cabinet par appartement, par logement ou par série de 3 chambres louées séparément ; lesdits cabinets seront munis d’un réservoir à eau ».

     

    Quid maintenant de la collecte des eaux usées ? Le tout à l’égout n’est pas encore généralisé à cette époque. A Toulon par exemple en 1894 le « tout à la rue » est toujours le mode de vidange à la mode.

     

    Le tout à l’égout fait en effet peur car on s’imagine des ruisseaux fétides s’écoulant devant les maisons et les industriels craignent de ne plus pouvoir utiliser cet engrais si précieux.

     

    En 1852 un décret rend obligatoire à Paris le raccordement à l’égout des eaux ménagères des constructions nouvelles et laisse 10 ans aux constructions anciennes pour faire de même mais la portée de cette décision est limitée car elle ne peut être appliquée qu’aux rues disposant d’un égout.

     

    Ce n’est qu’une loi de 1894 qui imposera dans un délai de trois ans, le système du tout-à-l'égout à tous les propriétaires de Paris (ce sera généralisé plus tard) sous peine de sanction financières.

    Notons que les égouts sont encore fort peu nombreux au début du 19ème siècle : moins de 50 kilomètres contre 26 km en 1715 alors qu’à la fin du 19ème siècle, on en sera à 600 km.

     

    Ce ne fut quand même pas un succès franc car en 1960, 12 % seulement des Français sont reliés au tout-à-l'égout.

     

     

    Sources

    La vie quotidienne au Moyen Age de Jean Verdon

    Vivre à Lille sous l’Ancien Régime de Philippe Guignet

    Les lieux de Roger Henri Guerrand

    Quartier est au 19ème siècle

    Faire caca à paris au 18ème siècle

    Les latrines au Moyen Age

    Mozart W.A. Correspondance, tome I à VI. Edition de la Fondation Internationale Mozarteum Salzbourg, réunie et annotée par W. A. Bauer, O.E. Deutsch et J.H. Eibl. Edition française et traduction de l’allemand par Geneviève Geffray.

     

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 2 Août 2016 à 09:25

    Article très fourni, bravo !

    Cela me rappelle que c'est l'origine de l'expression "crier gare !" car, quand on jetait par la fenêtre ce que l'on avait à vider, la courtoisie voulait qu'on prévienne d'éventuels passants, en criant gare ("attention").

    Dans la même veine : "tenir le haut du pavé". Les rues étaient en effet plus creusées au centre pour laisser couler les déchets et autres immondices. On marchait donc sur les côtés, plus hauts. Mais si d'aventure on rencontrait quelqu'un de plus aisé que soi, il fallait lui lui céder le pas et descendre dans le canal. Lui, tenait le haut du pavé...

    Mélanie - Murmures d'ancêtres

      • Jeudi 4 Août 2016 à 15:13

        Bonjour

        Je ne connaissais pas l'origine de la seconde expression. Effectivement tout s'explique.

        Merci bcp !!

    2
    Vendredi 3 Mars à 14:33
    It's very simple to find out any topic on net as compared
    to textbooks, as I found this article at this website.
    3
    Perivol
    Lundi 6 Novembre à 23:05

    A Brest Le témoignage d'une personne née en 1895, me disait que lorsqu'elle allait à Brest avec sa mère lorsque elle était petite, il y avait dans la rue des femmes à la profession des plus curieuses.  Elles étaient recouvertes d'une grande cape noire et munie d'un seau.  Si une femme avait un besoin pressant, elle pouvait se réfugier sous la cape pour se soulager. Alors vrai ou faux ?

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :