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    - 1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    - émeutes à Lille au 18ème siècle lors du transfert des cimetières

     

     

     

     

     

     

     

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    Le 18ème siècle est, on l’a vu ici et ici, l’époque où, timidement mais sûrement, la question de la salubrité publique se pose avec une acuité toute nouvelle.

    Sous l’influence des Lumières, les premières notions d’hygiène publique (que l’on retrouve par exemple dans la volonté de conserver la santé des enfants scolarisés) commencent à être connues».

    On commence ainsi à se rendre compte que les pratiques mortuaires menacent l’hygiène publique même si le concept de contagion et de transmission par un agent extérieur reste encore très flou.

    La pestilence des cimetières et des églises suffit de toute façon à en révulser plus d’un !

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Eglise et cimetière de Violaine (62)

    Jusqu’à présent les morts en effet sont enterrés pour les plus chanceux dans les églises, car plus près de Dieu (être inhumé dans l’église est en quelque sorte « une prière perpétuelle ») et pour les autres dans des cimetières intra muros.

    Dans les églises, le risque de surpopulation est réel et assez facile à comprendre et surtout à sentir …

    Dans les cimetières, le risque est tout aussi avéré mais moins facile à mettre en évidence pour les contemporains.

    Le fait est que ces cimetières se trouvent dans l’enceinte des villes, qu’il y en a plusieurs et que les conditions d’inhumation laissent réellement à désirer comme on va le voir plus loin.

    De ce fait au 18ème siècle a lieu un grand débat qui se concrétise dans certains endroits par de véritables combats pour mettre fin aux coutumes antérieures et établir les cimetières hors des villes.

    Le chanoine Porée de Caen, écrivain français (1685-1770), a condamné la sépulture dans les églises « avec placidité et non sans esprit », au nom de la "santé" et de la "propreté" dans ses "Lettres sur la sépulture dans les Eglises" publiées en 1743 à Caen.

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Voltaire lui-même écrit sur la "pestilence" des églises de Persépolis « capables d’empoisonner le globe terrestre ». (à noter toutefois que celui-ci s’est tout de même fait enterrer dans l’abbaye de Scellières).

    Antoine Louis, médecin des Lumières (1723-1792) dénonce cette pratique nocive et ces exhalaisons dangereuses dans l’une de ses lettres sur la certitude des signes de la mort (1752).

    En attendant ces interdictions formelles, on essaie mais en vain de masquer l’odeur de mort dans les églises avec par exemple de l’encens brûlé à profusion.

    En Bretagne, la question s’est posée tôt (en 1719) car cette année-là sévit une épidémie de fièvre scarlatine qui désole en 3 mois (aout, septembre et octobre) la ville entière ; le nombre de sépultures s’accroit ainsi de 200% par rapport à l’année précédente et le taux de mortalité dépasse dans certaines paroisses 75 pour 1000 (notamment à St Etienne de Rennes).

    Le parlement de Bretagne interdit, face à l’urgence de la situation, dès le 16 août 1719, les sépultures dans les églises rennaises et celles de la province. « Pour la première fois la fonction de nécropole de l’église est dénoncée par une autorité laïque qui y voit un foyer d’épidémie et la source de contagion : l’infection d’un sol corrompu par la décomposition des cadavres sans cesse remodelé lors des funérailles, empeste l’atmosphère et finit par contaminer l’ensemble des fidèles ».

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Parlement de Bretagne

    Loménie de Brienne (1727-1794), archevêque de Toulouse, prend une ordonnance en ce sens à Toulouse mais plus tard en 1775.

    Ces diverses protestations provenant de l’ensemble du Royaume aboutissent ainsi à la Déclaration royale du 10 mars 1776 qui, entre autres dispositions, comporte deux mesures essentielles.

    - Désormais, sauf exceptions limitées et prévues, "nulle personne... ne pourra être enterrée dans les églises, même dans les chapelles publiques ou particulières, oratoires et généralement dans tous les lieux clos et fermés où les fidèles se réunissent pour la prière et célébration des saints mystères".

    - Et surtout il promulgue l'article 7 : "En conséquence des précédentes dispositions, les cimetières qui se trouveront insuffisants pour contenir le corps des fidèles seront agrandis ; et ceux qui, placés dans l'enceinte des habitations, pourroient nuire à la salubrité de l'air, seront portés, autant que les circonstances le permettront hors de ladite enceinte, en vertu des ordonnances des archevêques et évêques diocésains : et seront tenus les juges des lieux, les officiers municipaux et habitants d'y concourir chacun en ce qui les concernera"

    Toutefois ne nous y trompons pas : entre l'injonction royale et son application va s'écouler un laps de temps relativement long ...

    Ainsi, à Paris, le "charnier" des Innocents dénoncé depuis très longtemps n'est fermé que le 1er décembre 1780 suite à la catastrophe qui survint le 30 mai 1780. : une des fosses du cimetière s’éboula dans les deux étages de caves d’une maison de la rue de la Lingerie, les emplissant de plusieurs cadavres en décomposition à l’odeur méphitique. Le cimetière fut provisoirement fermé par un arrêt du premier décembre 1780. Un arrêt du Conseil d’Etat de 1785 prononça sa suppression définitive. En 1786, les ossements furent, de nuit, déblayés des fosses et amenés dans les futures Catacombes créées pour l’occasion.

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    Les Innocents au 16ème siècle

    Louis Sébastien Mercier, écrivain des Lumières (1740-1814) écrit dans son Tableau de Paris que « les connaissances nouvellement acquises sur l’air méphitique furent employées utilement. Il fut reconnu que l’air du cimetière des Innocents était le plus insalubre de Paris. Les caves adjacentes étaient méphitisées au point qu’il fallut en murer les portes ».

    A Toulouse, la déclaration royale ne sera appliquée qu’en 1783, et à Lyon rien n'est réglé avant la Révolution …

    Et pourtant à Lyon, une inspection des cimetières en 1777 et 1778 avait révélée des horreurs : les enquêteurs constatèrent en effet lors de leurs inspections que « tous les corps étoient sans bière, que les uns n’avoient que quatre pouces de recouvrement de terre, les autres un pouce seulement ». L’on procéda à l’exhumation du dernier décédé, et l’on trouva « un corps sans bière, et avec neuf pouces de recouvrement de terre ».

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    Lyon en 1860 vue de la Croix Rousse

    Pire encore fut la visite de Saint-Pierre et, surtout, de l’église Saint-Saturnin. Les médecins rapportèrent : « nous avons appercu [sic] un corps sans aucun recouvrement de terre ; au premier coup de pioche que nous fîmes donner au fossoyeur, il enleva le sternum : o res horrenda ! »

    Et que dire de ce qu’ils trouvèrent à la chapelle de l’Hôtel-Dieu « nous avons trouvé une tombe levée, mais quand un des frères de cette maison a voulu y descendre, la torche qu’il portait s’est éteinte en l’approchant du caveau et il s’est exhalé une odeur si fétide que nous avons été obligé de nous en éloigner et de faire replacer sur le champ la tombe... ».

    Pour information, les chirurgiens lyonnais estimaient qu’il était nécessaire pour assurer un minimum d’hygiène que la surface individuelle d’inhumation avoisine les 4m2 et non les 2.45m2 actuels dans le meilleur des cas ! De plus et toujours selon ces derniers, il fallait proscrire toute exhumation durant « trois années consécutives, temps nécessaires pour l’entière et parfaite destruction des cadavres ».

    Comment cela s’est-il passé à Lille ?

    Au 18ème siècle, Lille est une ville manufacturière, commerçante et militaire, sans doute de 60 000 habitants ; elle dépend de l’évêché de Tournai aux Pays-Bas autrichiens. Le pouvoir "laïque" y est donc traditionnellement très fort puisque cette ville n’est pas en elle-même siège d’un évêché.

    Le monde ecclésiastique est essentiellement représenté par les chanoines et les chapelains du riche chapitre collégial Saint-Pierre et par le clergé des six autres paroisses : St Etienne, St Maurice, Ste Catherine, St Sauveur, La Madeleine, St André.

    La ville même est administrée par "Messieurs" du Magistrat désignés par les commissaires royaux, aidés d'officiers permanents. Dans les paroisses, leurs interlocuteurs pour les affaires religieuses temporelles, sont les marguilliers.

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    Sceau des échevins de Lille en 1434

     

     Le Magistrat lillois va donc être au 18ème siècle également préoccupé par "les foyers d'infection" que constituent les inhumations dans les églises et par la présence de nombreux cimetières dans la cité. Il souhaite interdire les premières et si possible transférer les seconds hors de l'enceinte.

    Ce souhait va se transformer en urgence lors d’une grave épidémie de caractère typhique qui sévit en 1772-1773. En 1772 dans les six paroisses, sans compter les hôpitaux, on compte 2 875 morts contre 1 853 en moyenne les années précédentes.

    Suite à cette épisode brutal, le 6 octobre 1773 trois commissaires sont nommés par le Magistrat (les échevins De Druez et Bonnier et le conseiller pensionnaire De Madré des Oursins) : ils sont chargés, de concert avec les marguilliers, de "chercher dans l’étendue de chaque paroisse d'icelle ville des emplacemens suffisans pour pouvoir y établir quatre classes de sépulture... la première pour tenir lieu de place distinguée de l'église, la seconde pour remplacer le surplus de l'église, la troisième le cimetière ordinaire et la quatrième pour enterrer les enfans morts sans baptême".

    Les commissaires aidés d'arpenteurs mènent alors une enquête méthodique sur chaque cimetière :

    - sa situation précise,

    - sa superficie,

    - le nombre total des morts entre 1761 et 1770,

    - ceux ensevelis dans le cimetière ou dans l'église,

    - le délai de dissolution totale des corps et de réouverture des fosses au même endroit,

    - etc...

    Ils dressent finalement un sombre tableau de la ville. "Un fond marécageux et humide, un sol qui ne doit son élévation qu'à des canaux dont les eaux sont croupissantes et gattées par les manufactures, un peuple considérable resserré dans une enceinte trop bornée et enfoncée en quelque sorte au milieu des remparts fort élevés qui l'entourent, un clos dans lequel l'air toujours chargé d'évaporations de toute espèce est continuellement intercepté par des rues étroites ou mal percées. Tel est le premier coup d'oeil qu'on jette sur cette ville".

    "II y a continuellement dans cette ville 13 038 corps dont la putréfaction toujours présente infecte et soûle en quelque sorte habituellement l'air de molécules animales putrides et pestilentielles".

    Les "salloirs" en particulier, "quoique tolérés ou plutôt ignorés de la police ne paroissent pas devoir être soufferts davantage".

    Ils insistent particulièrement sur les affreuses conditions de vie qui règnent dans le quartier de Saint Sauveur, « temple de la misère et de la maladie ».

    Lors de la visite à Saint Etienne les commissaires notent : "on nous a assuré que dans le voisinage de ce cimetière les viandes ne se conservent point, surtout pendant l'été".

    Ils rappellent les pestes du passé : "En 1597 cette maladie enleva 42 000 hommes dans la ville de Lille et ses environs... Elle y régna encore en 1603, 1617, 1635 et 1667", sans oublier l'épidémie de 1772 qui a vu se développer "la maladie le plus à craindre après la peste... Pareils malheurs nous menacent chaque jour".

    Les cadavres sont "autant de foyers dont les exhalaisons destructives peuvent propager la désolation et la mort".

    Cette enquête sera renouvelée officiellement et judiciairement en 1776 : les nouvelles conclusions des commissaires confirment le rapport précédent. Les cimetières ont bien une capacité insuffisante pour accueillir et conserver dans un délai décent les cadavres. On y rémédie depuis longtemps d’ailleurs par l’utilisation de « salloirs" ou fosses communes contre lesquels le conseiller De Madre des Oursins dresse un violent réquisitoire cette même année : « les salloirs ou grandes fosses dans lesquelles on enterre trente , quarante corps dont les derniers ne sont couverts que d’un pouce ou deux de terre … sont un moyen affreux auquel on a dû avoir recours … les marguilliers de St Etienne ont fait creuser un grand salloir dans lequel ils se proposent de placer quatre-vingt corps … le fossoyeur s’y est précipité et y est resté avec la cuisse cassée pendant une heure sur les cadavres non recouverts. Cette fosse d’infection restera ouverte pendant 4 mois ».

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    Fosse commune

    Les commissaires ajoutent également quelque chose de plus pragmatique: "la ville trouvera dans les cimetières actuels huit à neuf cens de terres qui rendus au commerce rempliront ce vide et procureront tout à la fois des maisons à imposer au vingtièmes et des logemens pour les contribuables".

    Ils attirent enfin l'attention sur l'élémentaire prudence qu'il faudra observer lors de la "profanation" des anciens cimetières pour ne pas heurter les sentiments de la population et accréditer les rumeurs. Elle devra "être remise dans six ans, époque où l'on prévoit qu'on pourra les rendre au commerce sans s'exposer à violer les cendres de ceux qui y sont enterrés".

    Les marguilliers de Saint Sauveur dans un contre rapport considèrent que leur cimetière, qui est le plus vaste de la ville, a une capacité suffisante et argumentent leur point de vue en soulignant que les populations les plus pauvres paient un lourd tribut à l'épidémie, puisque « cette paroisse (Saint Sauveur) est la seule à voir le nombre de ses morts doubler : 812 en 1772, pour 401,l’année précédente, progression tristement éloquente par rapport à Saint André » où se trouvent les belles résidences de l'agrandissement de1670 avec la rue Royale (291 morts en 1772 pour 230 en 1771).

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    Eglise St Sauveur

    Les édiles municipaux en sont d'ailleurs conscients. "Cet excédent considérable... ne peut provenir que de ce que dans celle-ci les habitants plus pauvres, plus nombreux et plus resserrés dans de petites maisons occupées souvent par plusieurs familles et situées dans des rues fort étroites connues sous le nom de ruelle ou de courettes respirent un air moins pur et propagent encore par la malpropreté presque inséparable de la misère toutes les maladies qui prennent au milieu d'eux."

    Les marguilliers de la paroisse font observer qu'on y enterre en 1772, pendant l'épidémie citée plus haut, 359 adultes et de 435 enfants alors qu'en 1770 étaient morts 132 adultes et 300 enfants et en 1771, 159 adultes et 298 enfants.

    Peu importe, « la messe est dite » : l'insuffisance des cimetières lillois est prouvée de l’avis du Magistrat et cette situation va être aggravée par l'interdiction souhaitée d'inhumer dans les églises qui, d'après eux, absorbent un sixième des corps (estimation généreuse... en fait 15%). Ils proposent donc d'y remédier en établissant des cimetières hors de l'enceinte. Ils préconisent également qu’on n'autorise la mise dans le cercueil que 24 heures après un décès normal et 48 heures après une mort subite, les signes de la mort étant parfois difficiles à identifier.

    La résistance s’organise : les marguilliers de certaines paroisses envisagent de conserver leur cimetière paroissial intra-muros pour les enterrements des 3 premières classes (Solennels, demi solennels, bourgeois) et de rejeter les autres dans les cimetières extérieurs. Il faut en effet trouver des solutions "à effet d'enterrer les morts de chaque paroisse chacun suivant l'état qu'ils ont tenu dans la société".

    Pour leur part les commissaires n'envisagent qu'une mesure générale et sans exception.

    La Déclaration royale du 10 mars 1776 est enregistrée par le Parlement de Douai le 12 novembre 1776, puis le Magistrat lillois fait constater judiciairement le 3 décembre 1776 l'insuffisance des cimetières intra-muros et le 14 décembre 1776 il ordonne aux marguilliers de désigner un représentant par paroisse pour venir arrêter avec lui les modalités du transfert ; en cas de refus, il passera outre.

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    Parlement de Douai avant la Révolution

     

    Quatre paroisses sur six refusent de désigner un délégué.

    Les marguilliers de Saint Etienne, la principale paroisse, firent circuler une pétition et allèrent porter leur affaire devant le Parlement de Douai qui les débouta en janvier 1777.

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    Eglise St Etienne

    Pendant ce temps, le Magistrat achète le terrain d'un cimetière extérieur, au faubourg de St Maurice, l'actuel cimetière de l'est : il s’agit d’un terrain de 2 000 verges (mesure de Lille), malheureusement très humide. Il procède aux premiers travaux : établissement d’un chemin pavé depuis la porte St Maurice, construction d’un mur de clôture …

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    Porte St Maurice

    Il demande également aux marguilliers de faire construire des chars funèbres conformes au modèle proposé, au plus tard pour le 1er septembre. En vain …

    Le Directeur des fortifications, Nicolas Larcher, transmet de son côté un rapport défavorable sur l'emplacement choisi, et ce, pour des raisons militaires : ce terrain est trop proche de la ville et en cas de siège, le mur du cimetière offrirait un abri de choix aux assaillants et gênerait la défense.

    Néanmoins le ministre de la Guerre, Philippe Henri, marquis de Ségur (1724-1801), donne son accord le 11 juin 1777 compte tenu que le Magistrat a accepté les deux conditions suivantes : "faire détruire à la première réquisition en temps de guerre le mur de clôture du cimetière... (et) la marche des enterremens se terminera aux églises paroissiales d'où les corps seront transportés au cimetière extérieur dans un carrosse ou chariot destiné à cet usage, sans autre appareil que celui d'être accompagné d'un seul ou de deux ecclésiastiques".

    Le Magistrat enfin compte prier l'évêque de Tournai, Guillaume-Florentin, prince du Saint Empire et de Salm-Salm de venir en personne bénir le nouveau cimetière, "ce qui ne contribuerait pas peu à ramener aux principes de l'ancienne discipline et de la saine raison ceux dont la piété s'alarme".

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    Plaque de garde aux armes du prince Guillaume Florentin

    La nouvelle réglementation des inhumations à Lille (1779).

    - Les anciens cimetières des paroisses seront totalement fermés et leurs portes murées dans les huit jours suivant la publication ; leur usage en sera interdit. Cette mesure est étendue à ceux des hôpitaux. Le nouveau cimetière commun est divisé en quatre parties "pour conserver aux différentes classes les rangs qui ont été observés de tout temps dans les enterrements et aux fabriques les profits qu'elles ont retiré de cette distinction". Les tarifs proposés le 7 décembre 1776 sont promulgués.

    - "Les corps seront transportés des maisons mortuaires à l'Eglise avec les convois ordinaires". Lorsque les prières et les cérémonies seront achevées les corps seront conduits au cimetière commun selon un trajet minutieusement précisé, "dans un char en forme de tombe, couvert d'un poêle noir avec la croix rouge et un Christ relevé sur le derrière de la tombe, accompagné d'un prêtre et traîné par un ou deux chevaux qui iront au pas". Les chars partiront tous les jours à 9 heures et les corps devront être prêts pour cette heure. Néanmoins l'usage du char commun n'est pas obligatoire ; les particuliers qui le souhaitent pourront faire transporter les corps à leurs frais, "dans un carosse particulier... immédiatement après la célébration de l'Obit ou des Prières, à telle heure que ce soit, pourvu cependant que ce soit une heure au moins avant la fermeture des portes". A cet effet les paroisses auront un carrosse qu'on pourra louer, "moyennant un écu de six francs" et qui sera accompagné de deux prêtres. Fiacres et loueurs de carrosses pourront également proposer des voitures identiques et spécifiquement affectées à cet usage.

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    - "Le cimetière commun sera continuellement fermé ; il ne sera ouvert que pour recevoir les corps... et durant le tem des inhumations". Les fosses auront au moins six pieds de profondeur. Le Magistrat pourra accorder sur requête l'autorisation d'y faire des caveaux. En revanche il défend "d'élever aucun monument et de rien placer dans le cimetière sur les fosses qui recèlent les corps tels qu'ils puissent être". Ces monuments ou les "pierres sépulchrales" pourront seulement être érigés contre la muraille ou dans l'église paroissiale (l’origine de cette mesure est certainement liée à la nécessité de répondre aux normes de la sécurité militaire exigées par le ministre : en cas de siège il faut tout pouvoir raser rapidement).

    - Pour conserver aux églises paroissiales les ressources suffisantes aucun obit ou aucune quarantaine ne peuvent être dits dans une autre église avant que la même mesure n'intervienne dans l'église paroissiale.

    - Enfin il est interdit de mettre dans le cercueil avant 24 heures les personnes décédées de maladie et avant 48 heures celles qui sont mortes subitement.

    Le 9 juillet 1779 un mandement de l'évêque de Tournai "agrée et approuve le Règlement et Ordonnance des Magistrats de la ville de Lille pour tous les points et articles qui pourraient dépendre de notre Ministère, Autorité et Juridiction". Il ordonne donc la bénédiction du nouveau cimetière et désigne à cette fin le doyen de chrétienté, Me Verdière, curé de la Madeleine, bénédiction qui interviendra le 14 août 1779.

    Rébellion : dès le 14 août les marguilliers de Sainte Catherine "au mépris de l'ordonnance municipale" laissent enterrer le cadavre de Béatrice Coquelle dans le cimetière paroissial. Le prévôt aussitôt demande au Magistrat de sévir.

    Celui-ci le 15 août ordonne l'exhumation du corps et son transfert par le char au cimetière commun. Les marguilliers pour leur part considèrent que "l'exhumation est impossible sans s'exposer à une rumeur publique, une bagarre, à des insultes, à une émotion populaire ou à une infection dans la ville".

    Le 16 août au matin les sergents aux causes criminelles constatent qu'"un cercueil dont l'extérieur rempli de terre marquoit qu'on l'avait tirez est dans le char aux côtés du cadavre de la femme du nommé Lorthioir".

    Le fossier avait exhumé le cercueil la nuit vers dix heures. Mais les sergents trouvent aussi "une multitude de personnes qui murmuroient beaucoup, disant qu'il étoit inhumain de traîner des corps".

    Le corbillard entouré de quatre fusiliers s'ébranle et son parcours est émaillé de multiples incidents : jets de pierres qui notamment cassent les lanternes du char. Un fusilier arrête un manifestant. "il fut assailli par plusieurs personnes qui le désarmèrent, brisèrent son fusil, mirent en liberté l'homme". La garde de la porte Saint Maurice est impuissante.

    Au cimetière commun, où la foule a accompagné le char malgré les interdictions, les troubles continuent. Des manifestants se précipitent vers la partie réservée aux enterrements bourgeois, "s'emparent des corps qui y étoient déposés et reconnaissant un cercueil qui avoit été exhumé à cause de la terre qui y étoit encore attachée, ils allèrent le placer dans une fosse destinée pour les services sollennele, sans assistances d'ecclésiastiques ny de fossoieur".

    Deux cavaliers de la maréchaussée de passage ne peuvent empêcher ces faits. Au retour le corbillard ne contient plus aucun corps, ce qui "libère" totalement les manifestants dont la fureur à l'aller était retenue par le respect envers les morts.

    Place aux Bleuets il est assailli ; le cocher risquant sa vie dételle et se sauve avec ses chevaux. Le char est alors brisé et les assaillants en jettent les morceaux à l'eau au pont Saint Jacques. Simultanément d'autres incidents sérieux se produisent en plein centre de la ville. Le char de Saint Maurice venu à Saint Etienne chercher un corps est lapidé. Des pierres sont aussi jetées du haut d'une maison de deux étages occupée par le nommé Gauvin. Des sergents sont malmenés, un d'entre eux est même blessé.

    Devant le désordre grandissant y compris à l'intérieur de l'église Saint Etienne, on renonce à prendre le corps. "La populace s'atroupant de plus en plus, le clergé leurs fit dire de reconduire le char parce que l'on ne s'en serviroit point". Bientôt la foule met en pièces le corbillard que le cocher blessé a dû abandonner. Seule l'arrivée de la troupe empêche que les manifestants ne fassent un feu de joie des débris.

    Les dégâts aux chars seront estimés à 644 florins. "Il y a eu hier en cette ville une mutinerie qui a duré une partie de la journée... deux chars funèbres furent assaillis en revenant du cimetière et presqu'entièrement brisés par la populace".

    Devant ces événements "Messieurs" vont faire preuve à la fois de fermeté et de souplesse. Dès le 16 août après-midi quatorze témoins sont entendus par l'échevin Beaussier et le greffier criminel Duquesne de Surparcq. L'interrogatoire est décevant. Ainsi les cinq sergents aux causes criminelles dont quatre ont plus de soixante ans "n'ont reconnu personne parmy la multitude qui s'est livré à ces excès". « Il y avait trop de monde », déclarent-ils.

    Manifestement ils estiment qu'il serait sans doute dangereux pour eux et leur famille de dénoncer des manifestants ; peut-être sont-ils également acquis à certaines revendications de la foule.

    Seul Antoine-Joseph Bonnet, âgé de 35 ans, garçon d'écurie, cocher du char parti de Sainte Catherine, qui n'a pas oublié la matinée qu'il vient de vivre, déclare avoir "reçu un soufflet d'un homme âgé de 50 ans, qui étoit blasé et vend des cendres aux blanchisseuses".

    Or Pierre François Le Saffre, âgé de 19 ans, maître tailleur "a ouï dire de son père qu'il lui avoit été rapporté que le nommé Gaussart, son facteur de cendres, s'étoit vanté dans un cabaret d'avoir insulté le conducteur d'un char funèbre".

    On arrête donc Louis-Joseph Gaussart, âgé de 46 ans, facteur de cendres, demeurant rue de la Halloterie, qui reconnaît avoir giflé le cocher mais parce qu'il avait reconnu en lui "un homme qui l'avoit baliné".

    Bien que Gaussart reconnaisse ne pas avoir été ensuite au cimetière mais au "Quatre couronnes", le cabaretier de cet établissement déclare ne pas l'avoir vu.

    Un garçon boucher de 14-15 ans qui aurait participé à la manifestation est vainement recherché.

    Le 19 août le Magistrat condamne Gaussart, reconnu coupable "d'avoir insulté le conducteur en lui donnant un soufflet après lui avoir demandé si c'était lui que devoit conduire le char, à être appliqué au carcan sur la place devant l'hôtel de cette ville et y demeurer attaché par le col l'espace de deux heures aiant sur la poitrine un écriteau... portant ces mots 'perturbateur de l'ordre public . Ce fait banni pour 5 ans de la ville et châtellenie' ".

    Or en appel le Parlement de Douai, jugeant immédiatement, aggrave considérablement cette sentence puisqu'il condamne Gaussart "à être battu de verges sur un échaffaut, marqué d'une fleur de lys et banni du royaume pour trois ans".

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    La sentence est exécutée le 21 août 1779 et le banni est conduit à la barrière de Lépine le 25 août. Manifestement on a voulu faire un exemple et Gaussart a payé pour tous.

    L'inondation du nouveau cimetière et l'interdiction de l'utiliser.

    Suite aux pluies diluviennes qui sont tombées, l’intendant de Calonne, le 19 décembre 1779 constate que "le terrain est si aquatique que lorsqu'on veut y ouvrir une fosse l'eau monte sur le champ et encouvre la superficie au point que les cadavres surnagent", et décide d'en interdire l'usage. Le procureur général fait remarquer que "les suites fâcheuses de l'inondation et la fermentation des esprits" justifient une décision que les échevins lillois auraient été bien inspirés de prendre eux-mêmes.

    En attendant qu'une solution durable soit trouvée, le cimetière extra-muros de La Madeleine doit être utilisé. On s'arrête finalement à un agrandissement provisoire du cimetière de La Madeleine en attendant que des travaux de drainage soient entrepris et achevés au cimetière commun du faubourg Saint Maurice.

    Nouvelles résistances :

    Le Magistrat doit affronter la colère du clergé qui le 3 mai 1783 dénonce au Parlement des pratiques qui lui portent préjudice : certaines personnalités lilloises font transporter parfois subrepticement à la campagne les corps de leurs parents défunts pour les y enterrer. De même elles se dispensent de faire célébrer prioritairement dans l'église paroissiale des services ou des messes. Les curés font observer qu'outre les inconvénients des transports clandestins (constatation légale de la mort, identité, etc.) ces faits privent les prêtres habitués "de la plus grande partie des émolumens qui fournissent à leur subsistance...les uns sont réduits à une indigence incompatible avec le caractère dont ils ont l'honneur d'être revêtus, les autres sont portés à des actions qui les dégradent encore plus".

    Quid du transport des défunts ? Le Magistrat, avec bien des difficultés, avait réussi à imposer l'usage des chars à compter du 1er décembre 1779. L'éloignement du cimetière de La Madeleine avait ensuite facilité l'application de cette décision. Cependant, à plusieurs reprises, des corps avaient été transportés sur des épaules d'hommes et le Prévôt avait condamné à une amende les marguilliers de Saint Maurice puis ceux de Saint Sauveur le 29 janvier et le 15 mars 1781 pour ces faits.

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Jusqu’à présent en effet le défunt était toujours transporté sur les épaules, mais de l’avis de certains commentateurs, c’était réalisé par « des porteurs particulièrement empressés d’arriver à l’église surtout quand le défunt est obèse ou la température inclémente ».

    Avec l’interdiction du transport sur les épaules, tout change : «désormais plus de porteurs ruisselant de sueurs pour se presser aux portes de l’église » !

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

    Mais la résistance de la population sur ce point relève d’un mélange de sémantique et de psychologie : le Magistrat a écrit en effet que « les corps seront trainés par un ou deux chevaux » ; or le terme « traîné » les renvoie au triste sort des corps des suppliciés qui sont trainés sur une claie dans toute la ville par des chevaux, jusqu’au lieu d’inhumation : ultime humiliation faite au corps du condamné dont on expose aux yeux de tous la culpabilité et l’infamie.

    Le Magistrat modifiera donc textuellement son propos et fera un effort d’explication de texte pour convaincre les marguilliers et les Lillois qu'il est plus décent et en aucune façon humiliant de transporter les corps par ce moyen.

    Par ailleurs d’un point de vue cette fois plus pragmatique, n’oublions pas que le transport sur l’épaule des corps de leurs défunts est gratuit pour les familles contrairement à l’utilisation d’un char destiné à cet effet …

     

    EMEUTES A LILLE LORS DU TRANSFERT DES CIMETIERES AU 18 EME SIECLE

     

    Sources

    Les morts chassés de la cité. ''Lumière et Préjugés" : les "émeutes" à Lille (1779) et à Cambrai (1786) lors du transfert des cimetières - Alain Lottin

    La pollution par les cimetières urbains - Pratiques funéraires et discours médical à Lyon en 1777 - Olivier Zeller

    L'Evolution des cimetières - Daniel Ligou

    Espace sacré et territoire vital au XVIIIe siècle : la régulation des lieux d'inhumation en Bretagne - Alain J. Lemaitre

    L’hygiène à l’école aux XVIIIe et XIXe siècles : vers la création d’une éducation à la santé

    Le XVIIIe siècle français au quotidien: textes tirés des mémoires, des ... Par Roland Mortier

    Pompes funèbres autefois et les métiers qui gravitaient autour

    Naissance, vie et mort des cimetières - Pascal Moreaux 


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    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Quand on pense à la Révolution et la période noire qui s’ensuivit, on pense de suite à la Terreur, à la guillotine … .

    On ne pense pas nécessairement, (de prime abord en tout cas), à la guerre contre les Autrichiens et les Prussiens qui débuta en 1792 et du coup on ne pense pas à ce que purent endurer les populations du Nord face aux troupes ennemies qui avancèrent lentement mais sûrement jusqu’aux portes de Lille.

    J’avoue ne pas très bien connaître cette période. Je découvre donc en même temps que vous …

    Le 20 avril 1792, à Paris, sur une proposition du roi Louis XVI, l'Assemblée législative déclare officiellement la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie », en fait l'archiduc d'Autriche François II de Habsbourg.

    La machine est lancée, l’ennemi, escorté de mercenaires et autre « brigands » va entamer sa traversée de la Flandre avec pour objectif Lille. La chute de la capitale des Flandres françaises aura en effet un effet psychologique considérable sur la nouvelle République et l’affaiblira.

    Leur avancée s’accompagne bien sûr de tout ce que l’on peut imaginer en terme de violences de campagne : massacres, viol, pillage, demande de contributions en nourriture, fourrage et monnaies trébuchantes …

    Je n’ai pas le détail de l’avancée des armées ennemies jour après jour mais

    Fin août, « un gros détachement d’impériaux d’environ 100 hommes armés de toutes pièces, se sont portés avec une fureur barbare sur les pauvres chaumières des habitans de Warneton-France et surtout de Deûlémont ; … ils ont pillé, dévasté, maltraité tout ce qui s’est présenté sans défense au-devant de leur brutalité et que secondés par des scélérats de Warneton –esclave ils ont chargé sur des chariots les effets, les outils, le linge et même les meubles de plusieurs indigens »

    Le 4 septembre Lannoy et Roubaix sont occupés : « une horde de misérables Autrichiens au nombre de 4 à 5000 dit-on, l’exécration humaine, mourant de faim et dépourvus de vêtemens, s’est portée sur Roubaix avec du canon, a tiré sur ce bourg comme s’il eut été fortifié, et l’a traité comme une ville prise d’assaut. Sans doute que son but étoit d’en faire fuir tous les habitans pour le piller avec plus de tranquillité et de sûreté ; dans ce cas les scélérats ont réussi en partie parce que ni le détachement peu nombreux qui y étoit cantonné ni la garde nationale ne pouvoient s’opposer au torrent de ces brigands avides de butin, ni résister à des volées de coups de canon chargé de mitraille, sans y trouver une mort certaine. […] sortant de Roubaix on dit qu’ils se sont portés sur Lannoy où ils ont commis les mêmes atrocités ». « on évalue les vols, les pillages et les dommages causés au bourg de Roubaix au moins à 600 000 livres ».

    Le 11 septembre les Autrichiens entrent dans Saint Amand Le 17 septembre ils sont aux portes de Pont à Râche

    Le 23 septembre, 1 300 impériaux commandés par Albert de Saxe-Teschen, gouverneur des Pays Bas autrichiens, mettent le siège devant Lille défendue par le général Ruault (à la fin du siège on recensera 32 000 soldats ennemis face à la ville).

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Albert Van Sachsen Teschen

    L’avancée se poursuit : le 25 septembre, les Autrichiens entrent dans Seclin et Haubourdin

    Le 24 septembre les hulans (lanciers allemands) sont à Noyelles et à Emmerin

    Le 26 septembre ils se logent dans le faubourg de Fives Le 28 septembre, ils évacuent Orchies et Saint Amand

    Pendant ce temps, « les intrépides et braves habitans de Santes, de Loos, d’Emmerin se sont levés, les uns avec des fusils, les autres avec des instruments de labourage et ont donné la chasse aux brigands ».

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Le siège de Lille - Nicolas François Joseph Masquelier

    Le 29 septembre 1792, le duc de Saxe-Teschen envoie une sommation à la place de Lille indiquant qu'il est disposé à épargner la ville contre reddition.

    Le major d'Hasper, porteur de la sommation, se présenta devant la porte Saint-Maurice accompagné d'un trompette et d'un porteur d'un drapeau blanc et il se soumit à l'obligation d'avoir les yeux bandés en pénétrant dans la ville :

    « Monsieur le Commandant,

    L’armée de Sa Majesté l’Empereur et Roi, que j’ai l’honneur de commander, est à vos portes ; les batteries sont dressées ; l’humanité m’engage, Monsieur, de vous sommer vous et votre garnison de me rendre la ville et la citadelle de Lille, pour prévenir l’effusion du sang. Si vous vous y refusez, Monsieur, vous me forcerez, malgré moi, de bombarder une ville riche et peuplée que j’aurois désiré ménager. Je demande incessamment une réponse catégorique.

    Fait au camp devant Lille, le 29 septembre 1792.

    Albert »

     

    Réponse de Ruault :

    « La garnison que j’ai l’honneur de commander, et moi, sommes résolus de nous ensevelir sous les ruines de cette place, plutôt que de la rendre à nos ennemis ; et ses citoyens, fidèles comme nous, à leur serment de vivre libres ou de mourir, partagent nos sentimens et nous seconderont de tous leurs efforts.

    Le maréchal de camp commandant à Lille, Ruault »

     

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Le siège de Lille - Watteau

     

    Une proclamation est affichée à trois heures de l’après-midi le samedi 30 septembre 1792, suite à la sommation faite par l’ennemi aux corps administratifs de livrer la ville aux Autrichiens.

    « De Lille, le 30 septembre 1792, PROCLAMATION du Conseil de guerre, tenu à Lille le 29 septembre 1792 à midi et l’an 1er de la République françoise.

    Citoyens, nos ennemis désespérant de s’emparer de cette place par les règles de l’art, vous menacent, pour parvenir au même but, de la bombarder : Citoyens, soyez calmes, souvenez-vous de vos sermens, soyez assurés que la République vous indemnisera de vos pertes, et nos ennemis éprouveront que c’est sans succès que l’on attaque un peuple libre.

    Par ordre du conseil de guerre,

    Signé Poissonnier, secrétaire-greffier ». 

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Le siège de Lille - Gaston Melingue

     

    Une seconde proclamation est affichée le lendemain, 1er octobre 1792, après une journée de bombardement.

    « Vous le voyez ! Un ennemi ne veut pas vous vous gouverner, il veut vous exterminer : courage ! redoublez de zèle contre les incendies : envoyez dans les campagnes libres vos tendres épouses, vos chers enfans, défendez vos habitations des flammes ; soyez assurés, soyez absolument certains que la république, riche de ses vastes domaines et des propriétés des infâmes émigrés, fera rebâtir vos maisons, vous indemnisera de toutes vos pertes ! Le conseil de guerre en prend derechef l’engagement au nom de la nation entière, libre enfin de ses tyrans. Par ordre du conseil de guerre. Signé : Poissonnier, secrétaire greffier. »

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Le 30 septembre donc les bombardements commencent à 3 heures et quart de l’après-midi; les casernes de Fives, Saint Etienne et Saint Sauveur sont incendiés.

    Plus précisément, durant la première journée « l’église de Saint Etienne, quelques petites maisons qui l’entouroient, deux dans la rue Esquermoise, l’extrémité de la rue de Fives, toutes les rues du Croquet, de Pois, du Curé St Sauveur, les Moulins de Garence et quelques autres maisons éparses dans différents quartiers ont été incendiées ».

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Ruault a pour se défendre quatre mille hommes plus six mille gardes nationaux et 132 canonniers. Il doit attendre le renfort des armées républicaines.

    Le maire de Lille, le 30 septembre, lance un appel désespéré aux villes voisines : "Exposés au bombardement le plus vif de la part de l’ennemi qui ne cesse de tirer sur notre ville à boulets rouges et à bombes, nous vous prions au nom de la Patrie de nous envoyer vos pompes... ".

     

    Le bombardement durera 185 heures quasi ininterrompues au cours desquelles 30 000 boulets rouges et 6 000 bombes tombèrent sur Lille. Pour rendre plus meurtrières ces « machines infernales », les Autrichiens y mirent «des clous et autres mitrailles mêlés dans la poudre ».

    « Quelques citoyens ont eu la bien louable audace d’empêcher l’éclat de plusieurs en arrachant la mèche avant qu’elle ait eu atteint l’ingrédient inflammable, auquel rien ne résiste. »

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Le siège de Lille - Watteau

    A noter que ces fameux «boulets rouges» sont restés dans le langage courant puisqu'on dit toujours: «Tirer à boulets rouges»!

    Que pensent les historiens de ces 30 000 boulets rouges ? En fait il s'agissait de boulets de 4 ou de 12 qu'on avait portés à la température du rouge cerise et ceci posait naturellement un problème de chargement du canon. Avec des projectiles habituels les canonniers devaient d'abord introduire au fond du tube la charge propulsive fréquemment constituée par des gargousses en papier; on enfournait ensuite le boulet en usant habituellement d'un refouloir pour que le projectile vienne au contact de la charge. Il est évident que l'introduction d'un boulet porté au rouge dans un tube où se trouvait déjà la charge eut provoqué aussitôt une explosion et il fallait donc interposer de part et d'autre du boulet une couche isolante; pour ce faire on utilisait deux tampons de foin mouillé ou même deux mottes de gazon. Le boulet était au préalable chauffé sur des grils placés à une certaine distance du canon et on le transportait avec des pinces. L'ensemble de l'opération était donc très long et, de plus, il fallait fréquemment refroidir le tube, ce qui augmentait encore les délais. Bref, il était impossible d'atteindre la cadence habituelle du tir avec des projectiles normaux, c'est-à-dire 10 à 12 coups à l'heure. Avec les boulets rouges, on devait pouvoir débiter un coup par quart d'heure, aussi faut-il penser que sur les 30 000 boulets tirés pendant le bombardement, le tiers tout au plus fut tiré pour provoquer des incendies.

    A noter que ce mode de tir n'était pas exempt de danger. Napoléon écrira "« Le service du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et difficile ; les canonniers y répugnent tellement, que, pour peu qu’il y ait encore d’autres dangers, ils y renoncent, et ne tirent qu’à boulets froids. »

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    À bout de munitions et sous la pression des armées révolutionnaires, accourues d'Aire, de Béthune, Saint-Omer et Dunkerque, les Autrichiens finissent par lever le siège le 6 octobre non sans avoir mis la place à feu et à sang.

     

    Verdict de ces quelques jours de bombardement : 500 maisons sont détruites, plus de deux mille maisons sont touchées (les historiens pensent toutefois que ces chiffres ont été grossis) ; le quartier St Sauveur n’est plus qu’un amas de ruines. La rue Royale et ses environs, habités par « l'aristocratie," ont été épargnés par l'ennemi. «Parmi les édifices, l'église Saint-Etienne, alors sur la Grande Place, avait été incendiée, en même temps qu'une douzaine de maisons qui l'entouraient. L'église Saint-Sauveur avait perdu sa flèche ; la tourelle de la Bourse et le clocher de l'église des Jésuites (Saint-Etienne actuelle), étaient gravement endommagés. Les rues de Fives, de Poids, du Croquet, St Sauveur n’étaient qu’un monceau de ruines ».

    On profita des destructions pour élargir et aligner la rue Saint -Sauveur. L'église Saint-Etienne resta en ruines pendant des années; de là le nom de la rue des Débris-Saint-Etienne. L'église fut déplacée dans le collège des Jésuite, rue de l'hôpital militaire à quelques mètres de là.

     

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Incendie de l'église St Etienne

     

    Quid des pertes humaines ? Aux dires d'un curé dont les paroissiens se trouvaient dans la zone la plus touchée, 150 personnes auraient été inhumées; mais un autre texte révèle qu'il y eut seulement une quarantaine de morts dans la population civile et parmi eux se trouvait un bébé de six mois. On ignore d'autre part le nombre des militaires tués.

     

    Le 8 octobre 1792, la Convention nationale décréta à cette occasion que « Lille et les Lillois ont bien mérité de la patrie ». Le vote de la Convention fit l’objet d’un poème révélateur de l’emphase d’alors :

    « Honneur à vous, Lillois. Françaises Thermopyles

    Vos murs, tout de granit, ont protégé nos villes

    Que la ligue des Rois menaçait en courroux.

    Ici l'ère nouvelle a reçu son baptême;

    Vous étiez sous le feu dans cet instant suprême,

    Républicains, Honneur à vous! »

     

    La colonne de la Déesse, sur la Grande place, commémore cette victoire de la ville sur ses assiégeants. Elle sera érigée en 1845.

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

     

    1792 - le siège de Lille - dommages de guerre

    Projet de Watteau

    Les Autrichiens ont battu en retraite mais continuèrent à rôder dans les villages alentours, portant des sommations aux municipalités pour les faire contribuer et en profitèrent pour dévaliser pour leur compte les passants sur les routes et prennent des à comptes dans les villages.

    « Les habitans de celui de Phalempin réunis à ceux de Gondecourt, Attiches, Garnin et autres, se sont armés pour repousser ces brigands, ce qu’ils ont fait avec succès. Mais le lendemain (5 octobre), ces monstres sont revenus en force, ils ont pillé Phalempin et brûlé 23 à 24 maisons et assassinés un grand nombre d’habitans ».

     

    Aide financière

    Dès le 12 octobre, pour venir en aide aux dentellières, nombreuses à Lille, la Municipalité leur fournit gratuitement un carreau, des fuseaux et du fil. On achète aussi cent pièces de toile pour faire des chemises et cinquante autres pièces pour des paillasses, ainsi que des bois de lits, pour les pauvres.

    Le Bureau de Charité générale a fait faire une distribution de secours par les ministres paroissiaux de Saint-Sauveur (1 000 livres), de Saint-Maurice (800 livres) de Sainte-Catherine (300) et de la paroisse Saint- Pierre (300).

    La glorieuse défense de Lille avait enthousiasmé toute la France : de nombreux dons affluèrent.

    Ainsi les citoyens de Rouen envoyèrent 2 270 livres, la société patriotique de St Quentin 1 706 livres, la commune d’Hondschoote 1 146 livres, la société des amis de la liberté et de l’égalité de Nancy 1 500 livres, les citoyens et la société patriotique de Lorient 3 085 livres …

    A ces dons volontaires, la Convention ajouta une somme de 2 969 044 livres, ce qui forme un total de 3 390 734 livres 15 sols, lequel suffit à dédommager complètement les sinistrés.

     

    Comment les indemnités furent elles réglées ?

    L'Etat, ayant pris la responsabilité des ruines, c'est à lui, qu'allèrent les réclamations. Il était représenté à Lille, par l'administration du District. Les demandes lui étaient envoyées sous forme de mémoires établis sur « papier ordinaire ». Chaque mémoire était signé de l'intéressé, et certifié par deux témoins qui étaient généralement des voisins. Préalablement, le sinistré prêtait serment :

    « Aujourd'hui le ......,.....,.le soussigné ......a prêté devant vous, officiers municipaux de Lille, le serment de n'augmenter en aucune manière le montant des pertes qu'il a essuyées par l'effet du bombardement de cette ville, et que l'état qu'il en donnera, sera sincère et véritable ».

    Le District adressait ensuite à la Municipalité chaque mémoire, en l'accompagnant d'une lettre-circulaire ainsi conçue :

    « Lille le ............ Citoyens, Nous vous adressons une requête présentée par le citoyen ...... Vous voudrez bien nous renvoyer cette requête le plus tôt possible avec les observations que vous croirez devoir faire sur la demande qu'elle a pour objet.

    Les administrateurs composant le Directoire du district de Lille,

    Signé : xxx, secrétaire ».

    Une commission extra-municipale dite «de liquidation des indemnités» donnait son avis sur chaque demande. Les demandes étaient instruites rapidement et l’indemnisation décidée tout aussi rapidement.

     

    Toutefois cela pouvait prendre plus de temps dans certains cas et là, l'intéressé s'adressait aux commissaires de la Convention, en mission à Lille, avec pleins pouvoirs.  Exemple du citoyen Chailly :

    « Aux citoyens représentants de la nation, députés de la Convention dans le département du Nord Citoyens, Chailly, marchand horloger, établi sur la Grande Place à Lille, implore votre justice pour obtenir les dédommagements et indemnités des pertes qu’il a éprouvées lors du bombardement de cette ville.

    Sa femme, se trouvant au fond de sa maison, a eu le malheur d'avoir une jambe emportée par un boulet de canon, et elle est morte après une maladie cruelle qui a duré plus de trois mois.

    La maison de Chailly a également souffert du siège; percée dans plus de dix endroits, il a été obligé de l'abandonner, les réparations qu'il a fait faire sont considérables ; l'état en a été remis à la Municipalité.

    Chailly lui a également remis celui de la maladie de sa malheureuse épouse, mais il n'a obtenu encore qu'un acompte sur les frais qu'elle lui a occasionnés.

    Dans ces circonstances, il vous prie, citoyens représentants, d'engager la Municipalité à lui accorder promptement les indemnités auxquelles il a droit. Sa fortune est plus que médiocre, et il ne sera jamais pleinement dédommagé des pertes qu'il a éprouvées ; celle de sa femme surtout, en est une inappréciable pour lui et pour ses enfants, dont deux sont encore en bas âge.

    Lille, le 12 avril 1793, l'an II de la République ».

    Une note, en marge de la supplique, indique que le citoyen Chailly obtint, le 29 avril 1793, une somme de 2.335 livres, y compris l'acompte de 1.000 livres qu'il avait reçu en janvier précédent.

     

    Satisfaite des procédés de la nation, la commune voulut en conserver le souvenir. Elle donna le nom de «rue des Indemnités» à la rue des Bonnes-Filles, c'est-à dire à la partie de la rue Royale actuelle, qui s'étend de la rue Esquermoise à la rue d'Angleterre.

     

    Exemple de mémoires :

    Mémoire de Sabine Deswamme, dentelière chez le citoyen Alexandre Deswamme, son frère, rue du Croquez, paroisse Saint-Sauveur,

    Mémoire N° 1446 elle déclare avoir tout perdu par l'effet du bombardement de cette ville de Lille. Savoir :

    Une paillasse de toile 6 livres

    Un carreau et fuseaux à faire dentelle 4 livres

    Six aunes de dentelle 1,2 livres

    Une coiffure à dentelle 12 livres

    Une chemise demi-neuve 3 livres

    Trois bonniques ou bonniquets 3 livres

    Un coffre de bois blanc 3 livres

    Quatre mouchoirs de poche 2 livres 10 sols

    Total 45 livres 10 sols

    (Certifié par deux témoins qui, ne sachant pas écrire, ont tracé des croix).

     

    Mémoire de Aimable- Joseph Delannoy, ouvrier de sayetteur, demeurant dans la rue de Malpart,

    Mémoire N° 399 : brûlés dans la maison de Jean-Baptiste Becquart, maître sayetteur dans la rue du Croquez Savoir :

    Une navette 5 livres

    Nafteaux (?) 0 livre 2 sols 6d

    Ciseaux 0 livre 6 s.

    Raucher ( ?) 0 livre 2 s. 6d

    Une lampe 0 livre 7 d.

    Un coussin 3 livres

    Total 8 .liv.res 17 s. 12 d.

    (Lacroix, qui sert de signature à Delannoy, est certifiée par deux témoins).

     

    Mémoire de Charles-Louis-Joseph Delerue, mécanicien, demeurant en cette ville, rue Saint-Sauveur, cour Lottin, section première,

    Mémoire N° 1.050 : bombardement qui a tout fracassé ce qui suit, savoir :

    Pour une garde-robe en bois de chêne 6 livres

    Pour un mécanisme à retordre le coton 60 livres

    Pour deux armoires 15 livres

    Pour un tonneau à la farine y contenant encore deux avots de farine, de plus un met à pétrir le pain 15 livres

    Un cabinet d'autel et quantité de cadres 10 livres

    Quatre chaises tournées et un tabouret 5 livres

    Une pendule et une table 4 livres

    Pour poteries, faïences et huit pots à cornichons 15 livres

    Pour trois chaises, de fenêtres à moi appartenant 4 livres

    Total 134 livres

    (La signature de Delerue, qui est une simple croix, est certifiée par un voisin, nommé André Rogez).

     

    Exemple de quelques-unes des sommes qui furent allouées aux sinistrés :

    Les religieuses de La Madeleine 1.300 livres

    L'Hôpital de la Charité 1.275 livres

    L'Hôpital Comtesse 3 734 livres

    L'Église Saint-Sauveur 31 376 livres

    Cuisine des pauvres malades de Saint-Sauveur 5 053 livres

    Pour le moulin de la porte de Fives 1 650 livres

    La réparation des lanternes servant à l'éclairage public, coûta 787 livres 13 sols.

     

    Un certain nombre de lillois refusèrent les indemnités auxquelles ils avaient droit et en firent don à la République. L'historien Dérode cite l'apothicaire Carette, qui avait vu son officine de la rue des Chats-Bossus détruite par des boulets rouges. C'était une perte de 2.000 livres. Carette n'était pas riche mais il refusa toute indemnité, et demanda en échange, à la municipalité, le don de deux boulets autrichiens qu'il fit enchâsser dans la façade de sa maison.

    Le paiement des indemnités se faisait à la Maison commune, dans le bureau dit des Patentes.

    Au mois d’aout 1793 tout était liquidé.

     

    Sources

    Les dommages de guerre à Lille en 1792 de Edmond Leleu Revue du Nord Année 1925

    http://nordnum.univ-lille3.fr/ark:/naan/a011455718610RtsIih/75b9bc20c0

    Le siège de Lille en 1792 Pierre Rocolle


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    Comment vivaient une famille paysanne aisée dans le Hainaut à la fin de l'Ancien Régime?

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Cense de la Rocq (Hainaut)

     

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Ferme du Mont à Thorembais les Béguines (Hainaut)

    Si l'on regarde l'ouvrage de Monsieur Delleaux sur les inventaires des censiers du Hainaut au 18ème siècle, paysans aisés dans le Nord Pas de Calais, il apparaît que le 18ème siècle est vraiment le siècle du raffinement : les gens recherchent un certain confort, consomment davantage, sont de plus en plus dans le paraître et au final possèdent des biens dont ils n’ont pas nécessairement besoin mais qui font « bien » dans une maison ou même sur soi …. En tous les cas ce qui suit est à mettre en parallèle avec les articles que j’ai écrits intitulés « Habitat et intérieur lillois » et « Habitat et intérieur intérieur toulousain » qui montrent également à la même époque cette recherche de confort, d’aisance dans les intérieurs et dans le même temps le besoin de paraître.

    C’est ainsi que les inventaires de cette époque montrent que les censiers du Hainaut adoptent progressivement de nouveaux meubles de rangement : volonté croissante de consommation et nouveau mode de vie : verrier, buffet, ménagers …

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Verrier du 18ème siècle

    Ainsi Nicolas Godin à Courbois, hameau de Condé, possède en 1739 « une garde-robe de bois de chêne à fiche de cuivre » estimée à 72 livres ; Charles Lefebvre censier à Thivencelle, à l’est de Condé, possède quant à lui une armoire en bois de noyer sculptée 

    L’armoire se répand en effet dès la fin du 17ème siècle dans la plupart des logements et  remplace ou cohabite encore avec l’incontournable coffre. La commode, quant à elle, meuble plus raffiné et d’ordinaire réservé aux élites citadines, fait son apparition tardivement, à la veille de la Révolution, chez Louis Dupriez à Hergnies en 1787.

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Coffre du 18ème siècle

    Petits signes de richesse jusque-là quasiment inconnus à la campagne :

    • la pendule : dès 1736 chez Marie Chantreau, qui occupe une ferme à trois charrues à Haulchin. Armand Lequipart en 1781 laisse trôner dans la cuisine de sa ferme à Orsinval, une pendule estimée à 24 livres et une autre dans sa chambre évaluée à 30 livres .
    • Un baromètre à Poix-du-Nord en 1739 chez François Crapet

     

    Au sein des intérieurs, la multiplication des salles et leur spécialisation se développent au 18ème siècle. Le mobilier se diversifie également : les traditionnels bancs ou « escabelles » sont troqués, petit à petit, pour des fauteuils « garnis de clous jaunes » chez Marie Jeanne Hautecoeur, recouverts parfois de tapisserie de laine, pour des chaises en cuir ou couvertes de moquette, pour une bergère également que l’on découvre chez Pierre Manesse en 1770. 

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    banc coffre du 18ème siècle

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Bergère du 18ème siècle

     

    Les points d’éclairage sont maintenant plus nombreux. Les traditionnels « crassets » ou lampes à l’huile et chandeliers de cuivre et d’étain laissent place pour les plus aisés à des lustres. Frédéric Cousin possède à Happegarbes, hameau de Landrecies, « un lustre de fer blanc » suspendu au plafond d’une des pièces de sa ferme en 1739 

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Lustre en bois doré du 18ème siècle

    Chaleur et intimité deviennent importants : Le rideau apparaît aux fenêtres de Louis Dupriez en 1787.

    Le poêle à charbon marque une véritable révolution dans les conditions d’existence à la ferme, en y diffusant une chaleur régulière et uniforme. On rencontre le premier « fer à bruller de la houille » chez Pierre Tel en 1742, censier à Denain. En 1762, François Gilman en possède même deux, un dans sa cuisine et un plus petit dans sa chambre.

    Commodités : Quelques privilégiés disposent d’une fontaine intérieure. Un exemple à Thivencelle en 1760 où Madeleine Willaume s’est fait installer une fontaine de cuivre chez elle. De même Claude Thomast dispose en 1752 d’un urinoir en verre.

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    urinoir en verre

    L’adoption des nouvelles modes alimentaires entraîne un élargissement de la batterie de cuisine et l’arrivée d’une nouvelle manière d’accueillir ses voisins, proches ou amis.

    • Ainsi la nourriture crue remporte un franc succès parmi les censiers du Hainaut dès les années 1760 : en témoigne le nombre de saladiers, de bouteille d’huile et de vin « aigre » recensés dans les inventaires.
    • Pierre Couteau possède quant à lui plus d’une douzaine de fourchettes et de couteaux en argent, ainsi qu’une salière de même nature.
    • Apparition des tourtières, poissonnières, tourne-broches et coquemars ou encore assiettes à dessert, que l’on repère chez Jean Cazier à Sainte-Calix, hameau de Condé, Jacques Dessigner à Avesnes-le-Sec ou Marie Bar à Marly 
    • la veuve de Martin Macarez en 1752 ou Marie Broutin qui possède en 1767 « huit tasses au thée avec leurs soucoupes » et un jeu de cartes sur un tapis vert que l’on retrouve chez Marie Hautecœur en 1733
    • Pierre Manesse possède des « tasses capucinnes », dans lesquelles on verse le café que l’on sucre à volonté à l’aide d’une pince, raffinement oblige, tout en fumant le tabac, conservé dans une tabatière en argent.

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    Tasse, sous tasse et cafetière du 18ème siècle

    La garde-robe des fermiers du Hainaut n’a rien à envier à celle de certains bourgeois, voire même d’aristocrates de Valenciennes : habits de draps d’Elbeuf (1762) ou de Silésie (1780), tabliers de Guyenne (1731) et de Perse (1750), jupes d’étamine et de taffetas « fleuragées » ou « a petit bouquet » (1787), siamoises (1739) sont le lot quotidien de bon nombre d’entre-eux. Les couleurs sombres du début du siècle disparaissent au profit de teintes chatoyantes, telle cette « juppe de cotton cadrillier bleu et jaune » portée par Anne Donvillers en 1780 

    La pierre tombale du riche laboureur Philippe Carette et de son épouse Marguerite de Ribeaucourt (décédée en 1628) à Bussus Bussuel (Somme) montre une certaine aisance déjà au 17ème siècle : cape à épaulette et  bottines à fleurs pour Philippe.

    À la fin du 17ème siècle d'ailleurs, Alexandre Dubois, curé de Rumégies près de Saint-Amand, observait déjà, et non sans critique, l’écart social qui s’opérait quotidiennement entre les censiers et le reste de ses ouailles : « les enfants de ces personnes [les censiers], (…) vêtus d’une façon tout autre qu’il n’appartient aux paysans : les jeunes hommes avec des chapeaux galonnés d’or ou d’argent, et ensuite du reste ; les filles avec des coiffures d’un pied de hauteur et les autres habits à proportion. Et, comme leurs pères et mères sont riches, ils sont d’une insolence inouïe »  H. Platelle, Journal d’un curé de campagne au xviie siècle, Paris, Le Cerf, 1965, réed. Septentrion, 1997, p. 105

     

    La vie des censiers du Hainaut au 18ème siècle

    "La nouvelle maison rustique", ouvrage largement diffusé chez les notables ruraux : gros fermiers, riches propriétaires, bourgeois cultivateurs, curés, notaires ...

     

    Sources

    Fulgence Delleaux : Progrès agricoles et modernisation culturelle au xviiie siècle. Les campagnes du Hainaut au miroir des inventaires de censiers

    Thierry Sabot : hiérarchie et ascension sociale de nos ancêtres paysans du 16 au 18ème siècle

     

     


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    Le monde paysan de l’Ancien Régime est un monde assez complexe tant dans sa hiérarchie que dans son monde de fonctionnement interne ; complexité accrue du fait de la multitude de nuances locales qui viennent parfois jusqu’à contredire ce que l’on pensait être un principe de base (la définition de laboureur par exemple).

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Pour le moment nous nous en tiendrons à la hiérarchie sociale du monde paysan.

    Avant toute chose il est nécessaire de recenser les différentes appellations qui pouvaient exister : tâche difficile au regard d’une part du nombre important de métiers gravitant dans le giron paysan et d’autre part des différentes significations données à un même nom en fonction des localités et des régions.

    Reprenons les termes les plus courants :

    • le laboureur :
      • en Picardie le laboureur est le plus souvent un gros paysan, tout en haut de l'échelle
      • En Flandres maritime (Dunkerque, Bergue, Cassel) et en Flandres wallonne, le laboureur est un petit propriétaire indépendant avec quelques employés
      • On va parler aussi en Touraine ou en Bourbonnais de laboureur à bras : un homme à gage, simple domestique qui tient la charrue chez un propriétaire
      • En Savoie le laboureur est un journalier ; le rôle des pauvres et misérables de la paroisse de Veyrier près d’Annecy le Vieux en Haute Savoie montre que de nombreux laboureurs figuraient parmi les indigents
      • Dans la vallée de l’Adour (dans les Pyrénées) on était laboureur quand on avait au moins 5ha sinon on était juste un ménager - En Albigeois c’est l’inverse : le ménager possède davantage que le laboureur
      • En Lorraine le laboureur est en haut de l’échelle sociale : en 1775 le Parlement de Nancy précise que « chaque village contient presque toujours dix manœuvres pour un laboureur »
      • A noter que le terme laboureur va progressivement disparaitre au cours des 18 et 19ème siècle au profit du terme de cultivateur.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Labours et semences en Auvergne

    • le censier : Dans le nord de la France et en Belgique, ce terme désigne celui qui tient une cense à ferme ainsi qu’une métaierie (la cense signifiait fermage à l’origine puis est devenue le nom de la ferme) 

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Cense abbatiale de Mons en Pévèle (59)

     

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Cense au pigeonnier près d'Orchies (59)

     

    • le bordier : paysan qui tient une petite ou moyenne exploitation de 2 à 15ha : la borderie ou la borde ; on rencontre ce terme dans l’ouest et le sud ouest
    • le closier est un vigneron qui occupe une petite exploitation de 6 ou 7 ha, la closerie dans l’ouest : il dispose d’une maison louée ou gratuite, d’un jardin, de bâtiments d’exploitation, d’une ou deux vaches ; il est salarié de son propriétaire et travaille au forfait : environ 20 livres par arpent de vigne travaillé ; il ne dispose pas de la récolte qui revient en totalité au propriétaire
    • le haricotier du Beauvaisis est un petit laboureur propriétaire de sa maison et d’un petit jardin, et qui possède en propre 3 à 4ha tout en louant la même surface en fermage
    • le journalier ou manouvrier ou brassier : personne pauvre qui vit du travail de ses bras et qui n’a aucun bien, qui est payée à la journée ou à la tâche ; parfois il s’agit de petits ou moyens propriétaires victimes d’une régression sociale brutale suite à une crise économique

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    • le ménager : petit paysan propriétaire du nord de la France à peine mieux loti qu’un manouvrier alors que dans le sud il est un laboureur souvent aisé mais pas toujours (cela dépend des localités)
    • le jardinier : employé par un grand propriétaire ; le rang social de ce dernier influera sur la condition du premier ; on trouve également des jardiniers maraichers qui sont de très petits paysans qui se livrent à des cultures délicates demandant beaucoup de travail sur une toute petite surface et qui travaillent dans les faubourgs des ville
    • le coquetier ou cocognier est un éleveur de poules et de pigeons qui écoule sa production d’œufs sur les marchés urbains locaux 
    • le régisseur ou intendant : paysan salarié recruté par un grand propriétaire pour gérer l’exploitation 
    • le laboureur receveur organise la levée de droits seigneuriaux (redevances ; dimes inféodées, amendes …) 
    • le laboureur fermier exploite la terre en fermage 
    • le rentier vit des redevances prélevées sur les produits de la terre

     

    Il faut avoir en tête que ces « catégories » ne sont pas hermétiques – on peut avoir le meunier souvent riche qui exploite la ferme du moulin  ou le ménager qui est aussi marchand …

     

    La classification qu’il est possible de proposer va finalement opposer ceux qui ont des attelages de labour (chevaux, ânes, bœufs) et ceux qui n’ont que leurs bras : les  laboureurs contre les brassiers.

    A noter toutefois que parmi les laboureurs tous ne sont pas égaux : on a des paysans qui ont « charrue entière » d’autres une « demi charrue » seulement ; mais ce n’est pas là l’essentiel car l’opposition principale reste laboureur contre brassier.

    La question de la propriété importe peu ici car un brassier a souvent quelques lopins de terre et quelques bêtes et le laboureur n’est pas nécessairement propriétaire car  il se peut fort bien qu’il ne tienne son exploitation, au moins en grande partie, qu’à titre de fermage temporaire et c’est d’ailleurs souvent le cas. N’oublions pas à ce propos que si sous l’Ancien Régime 80% de la population vit et travaille dans les champs rares sont les exploitants qui sont réellement propriétaires de la terre.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme de Lucien Deswarte à Zuydcoote (59)

    Il faut en fait retenir comme critères :

    • la surface de l’exploitation (à ce titre le seuil de l’indépendance économique est en moyenne de 5 à 10ha : selon Pierre Goubert le paysan indépendant est « celui qui quelle que soit la conjecture va assurer grâce à ses terres, la subsistance des siens, le paiement des impôts et faire des ventes parfois fructueuses»
    • le capital d’exploitation : plusieurs charrues, l’outillage, le cheptel (une charrue vaut en moyenne 30ha quand elle est mise en valeur par un attelage de 3 chevaux donc le nombre de charrue donne ainsi une idée de la surface exploitée) 

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

     

    De façon générale on peut dégager le schéma pyramidal suivant en tenant compte bien sûr des spécificités locales.

    Les paysans dominants, minoritaires dans la population; ce sont les gros laboureurs, les fermiers, les censiers, les laboureurs marchands. Ils ont des exploitations de 30 à 100 ha, plusieurs train de charrue (charrue + bœufs ou chevaux) et emploie une main d’œuvre importante. Ne nous y trompons pas : même eux ne sont pas nécessairement propriétaires de l’ensemble des terres qu’ils exploitent : souvent elles sont louées à un grand propriétaire non résident (seigneur, noble, bourgeois ou religieux) qu‘ils représentent aux yeux des villageois

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme de Ponceaux en Picardie

    Les paysans indépendants ou paysans moyens sont les ménagers du Midi et du Languedoc les métayers de l’Ouest et du Centre,  les laboureurs du bassin parisien et du Centre. Ils exploitent de 10 à 30ha et ont une main d’œuvre essentiellement familiale plus des saisonniers ; au moins un train de labour (2 chevaux de trait et une charrue dans le Nord par exemple) ;  souvent un revenu supplémentaire venant d’un métier artisanal ou d’un petit commerce local

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme réhabilitée près de Toulouse

    Les petits laboureurs sont les ménagers du Nord, des paysans semi indépendants qui exploitent entre 5 et 10 ha parfois un peu plus. Ils ont souvent un train de culture incomplet et doivent s’associer avec d’autres pour le compléter. Ce sont aussi les closiers de l’Ouest, les haricotiers du Beauvaisis et les bordiers de l’Ouest et du Centre et du Sud Ouest qui eux, exploitent de 3 à 10 ha, sans train de labour, et sans réelle indépendance économique.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme à Sotteville sur mer en Normandie

    Les paysans dépendants regroupent quant à eux de 35 à 50% des paysans : ce sont sont les manouvriers, brassiers, journaliers, charretiers, domestiques agricoles qui ne possèdent pas de terres  ou qui exploitent un jardin ou une micro exploitation de 2 ou 3ha.

    Hiérarchie sociale dans le monde paysan sous l'Ancien Régime

    Ferme près de Lille

     

    Sources

    Paul Leuilliot : Au 18ème siècle : histoire agraire, histoire sociale

    Marc Bloch : Les caractères originaux de l’histoire rurale française

    Thierry sabot : hiérarchie et ascension sociale de nos ancêtres paysans du 16 au 18ème siècle

    Nos Ancêtres, Vie et Métiers n°5

     

     


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    Au 16ème siècle le visage de la charité va changer dans toute l’europe occidentale. Pourquoi ? Est-ce dû à une aggravation de la situation économique (hausse importante du prix du blé notamment), aux déplacements en augmentation de familles entières du fait des guerres ou des difficultés économiques, aux réformes humanistes tant catholiques que protestantes … ? En tous les cas on assiste, à la même époque et dans plusieurs pays, à une centralisation des aides par le pouvoir laïc et une organisation optimisée, en principe, des distributions.

    Perception des mendiants

    Ce qui est certain c'est que les mendiants ont toujours eu mauvaise presse de par les siècles. Ainsi un édit de 1515 promulgué par le futur Charles Quint est très clair sur ce point : les mendiants sont des parasite et dénonce en terme véhément leur comportement : « pareillement les blîtres, truans et gens dessusdits, avec leurs filles de légère vie et leur secte se retirent aussi bien souvent vers le soir, les aucuns ès hospitaulx et aultres ès tavernes, cabaretz et lieux deshonnestes, où ilz font grosse chère, jouent, s’estrivent et combattent, menans vie dissolute et deshonneste ; à cause de quoy advient chascun jour que plusieurs compaignons de mestiers, conséderans la vie desdits blîtres, truans et vagabonds, se mettent à ladite blîtrerie, habandonnans et délaissans leurdit mestier, en manière que les censiers et aultres ne sçaivent recouvrer verletz, meschines, ne ouvriers pour labourer leurs terres, ny en temps d’esté aider à mettre leurs foings, bledz, avoines et aultres grains en granges ».

    Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres

    Ils sont également dangereux pour la santé d’autrui. « Comment empêcher, demande Juan Luis Vivès (théologien et  philosophe espagnol et juif converti au catholicisme ; 1492-1540), qu’en un temple quelconque quand s’y célèbre quelque cérémonie solennelle, il ne soit possible d’entrer sinon entre deux files et escadrons de maladies : tumeurs putrides, plaies et autres maux, que l’on a même dégoût à nommer et que ce soit le seul chemin par où doivent passer les enfants, les jeunes filles, les viellards et les femmes enceintes ? »

    Déjà, à la fin de 1525, la foule des mendiants pullulante autour des églises et à l'intérieur était devenue tellement importune que la mendicité fut interdite et beaucoup de pauvres furent chassés de la ville.

    Charles Quint avait d’ailleurs trouvé une occupation pour les « oiseux » et autres vagabonds de Dunkerque, lesquels furent réquisitionnés pour l’expédition organisée contre les barbaresques en 1535 …

    Il est à noter que si la mendicité est mal vue, on tolérait toutefois les mendiants pensionnaires des institutions décrites entre autre dans l’article précédent : lutter contre l’indigence à Lille, les hôpitaux, hospices et maisons charitables.

    Pour éviter d'être chassé hors de la ville, les « pensionnaires » de ces institutions devaient porter sur eux l’insigne de leur établissement, insigne que l’on appelait « plommet ». Le registre des ordonnances de Lille précise en effet en 1531 qu’il était interdit « aux concierges des hôpitaux » de loger les « brimbeurs » (mendiants) s’ils ne portent pas « un plommet de ceux à ce commis qui sera marqué assavoir pour l’hôpital des Grimaretz de l’image de la benoite vierge Marie, ceux de Saint Julien de l’image dudit saint, ceux de l’hôpital Saint Jacques de l’image dudit saint ». 

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    La carité

    Ceci étant, venir en aide aux pauvres est un acte chrétien, une condition du Salut qui est mis en avant depuis les débuts du christianisme.. Déjà sous Clovis nous retrouvons cette attention pour les indigents avec le concile d’Orléans qui, en 511, prescrit aux évêques d’assigner le quart de leur revenu aux besoins des pauvres. Principe qui fut rappelé tout au long des siècles par divers conciles.

    Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres

    Par ailleurs, les prédicateurs, écrivains, confesseurs et théologiens de tout bord dénoncent l’amour excessif de d’argent. Le père Bridoul (écrivain ascétique français 1595 – 1672) rappelle que le Christ a déclaré « qu’il serait plus aisé à un chameau de percer trou d’une éguille qu’à un homme riche d’entrer au Paradis. »

    Le père de Bonnyers au début du 17ème siècle  interpelle lui aussi les riches : « je vois dans vos coffres de vieux escus, par trop d’habits, la table si chargée de viandes qu’elle vous peuvent suffir pour trois jours et là-dessus je m’escrie : une partie aux pauvres, aux hospitaux, à la prison : on y meurt de faim. Vous croyez que je suis fort en peine pour eux ; il y a du subject. Je le suis encore davantage pour vous : car ce que vous retenez ou prodiguez sans en faire du bien, selon st jacques est capable de vous faire condamner au jugement de Dieu ».

    Le père Saint Antoine de Balinghem tempère en précisant que « il ne faut pas penser que l’aumosne délivrera d’enfer celuy qui persévère et meurt en un seul péché mortel »

    Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres

     

    La table des pauvres

    Cette aide charitable va ainsi se développer par de multiples moyens : aumônes, quêtes, dons, table des pauvres, œuvre du bouillon …

    La table des pauvres ou « pauvreté » ou « charité » : dans les anciens Pays Bas et l’empire, l’expression  table ou taule des pauvres désignait le meuble placé près de la porte de l’Eglise à l’usage des distributions.

    On trouvait une table des pauvres dans chaque paroisse, géré par des paroissiens que l’on appelait les gardes de la charité, pauvriseurs ou pourveurs des povres, caritables ou encore ministres des pauvres. On remonte la trace de ces associations caritatives dès 1236. Leur mission était de distribuer des secours aux pauvres « honteus et disiteus » dans les limites du territoire de la paroisse.

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    L'aumône

    Les ressources de cette table des pauvres et ensuite on le verra plus loin de la Bourse commune des pauvres, provenaient des dons et legs, du produit des quêtes, du secours ordinaire alloué par le Magistrat de Lille mais également d’amendes diverses, des taxes sur les récoltes, du denier à Dieu accompagnant tout acte de vente ou location de propriété et laissé à la générosité de chacun, des taxes sur les spectacles, la guède, la bière et le vin.

    Ainsi par exemple la Bourse perçut en 1585, 9 livres 6 sols pour quart de la recette d’un forain qui montrait au peuple un mouton d’une excessive grandeur. En 1587, la Bourse reçut 16 livres d’un homme sans bras faisant « plusieurs industries de ses pieds ».

    Les « pourchats » ou quêtes à domicile et à l’église alimentaient également la table des pauvres (les Lillois étaient invités à chaque semaine à donner anonymement une aumône au « caritable » qui les sollicitait à domicile « avec la boite »  ou les dimanche et fêtes à l’église avec le « platelet ».

    Malheureusement la multiplicité des moyens ne permet pas, paradoxalement, d’atteindre l’objectif final : à savoir que le maximum d’indigents ait accès à ces générosités. En effet ces aides sont ponctuelles, les distributions désorganisées, éparpillées , voire dévoyées …

     

    La bourse commune des pauvres

    Aussi la ville d’ypres fait figure de modèle en 1525 en prescrivant une nouvelle organisation qui va bientôt être reprise par d’autres villes de l’empire , Lille notamment, en 1527.

    Le règlement de la ville d’Ypres précise en effet : « l’histoire a été écrite à plusieurs reprises. Qu’il suffise de dire ici que le règlement en question a concentré en une unique institution autonome toutes les institutions charitables qui existaient dans la ville. L’autorité municipale devait désigner quatre représentants par paroisse, chargés d’administrer la caisse commune, de pourvoir aux besoins des assistés d’après les renseignements reçus de personnes choisies par les administrateurs pour mener ces enquêtes, de passer au crible chaque cas afin que nul ne refusât de travailler ni ne restat oisif . des prescriptions détaillées fixaient la distribution des secours, les moyens d’écarter les ivrognes et ceux qui menaient une vie dissolue (ces gens-là pouvaient recevoir uniquement des secours en nature, jamais en argent), d’éviter l’afflux de mendiants étrangers à la ville ; elle fixait aussi la contrepartie des subsides distribués et qui consistait en une formation professionnelle, en une vie plus honnête, et en une plus scrupuleuse obéissance au devoir du culte catholique ».

    Désormais l’assistance aux pauvres est prise en charge par le pouvoir civil, les ressources sont centralisées et le travail va devenir le remède à la mendicité. Du fait de l’existence de cette nouvelle organisation il devient interdit de donner directement aux pauvres ou aux ordres mendiants sous peine d’une amende de 1 écu.

    Lille emboite donc le pas d’Ypres en 1527 essentiellement pour remédier à un défaut important des tables des pauvres : les paroisses qui avaient le moins de ressources avaient naturellement le plus grand nombre de pauvres. Ainsi la paroisse de St Etienne donnait à elle seule 73% des subsides et la paroisse pauvre de St Sauveur absorbait au contraire 45% des distributions.

    Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres

    Eglise St Sauveur

    Dès 1526 il est prévu que désormais « les clairs deniers des charités des pauvres existant dans chaque paroisse (c’est-à-dire l’excédent des ressources de ces charités) se bailleront aux ministres des pauvres honnêtes ménages » : première étape dans la centralisation de la charité mais rien d’obligatoire encore.

    Ce sera réellement l’ordonnance du 30 avril 1527 qui rendra obligatoire le versement dans une caisse centrale de ces excédents des charités ou tables des pauvres paroissiales.

    Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres

    Sceau de Lille

    Dans le préambule de cette ordonnance, les échevins énoncent les raisons qui les avaient amenés à transformer l'assistance aux pauvres, et expriment également de façon indirecte leur avis sur les causes de la pauvreté et ses effets sur toute la société aussi bien que sur les pauvres. L'un des buts principaux du gouvernement était de mettre fin à la pratique en cours qui permettait à chacun "indifferement de brimber et demander l'aumosne journellement". La mendicité, affirmaient les autorités, n'avait aucune valeur ni pour l'individu ni pour la société. D'une part, elle incitait les mendiants en bonne santé mais paresseux à l'oisiveté — "mère de tous maux" — et au crime. Résolus, donc, de vaincre les mauvais effets que ce choix avait eus sur les pauvres eux-mêmes et sur tous les Lillois, et convaincu que l'on pouvait facilement faire la distinction entre les pauvres dignes ou non de recevoir de l'assistance, les échevins décident qu'il est urgent d'établir un programme qui aurait deux objectifs. La pauvreté méritante allait être "nourrie et substené", tandis que d'une façon ou d'une autre, les autres formes de mendicité allaient être réprimées.

     

    Organisation de la Bourse des pauvres de Lille : on a désormais un organe central avec cinq commis, cinq « gens de bien », qui seront appelés ministres généraux « ayant superintendance de tous les pauvres dans la ville ».

    Ces derniers seront aidés dans chaque paroisse (St Etienne, St Maurice, St Sauveur, St Pierre et Ste Catherine, ainsi qu'à St André et à La Madeleine, qui étaient à l'extérieur des murs de la ville) par « quattre personnes, gens de bien, dont l’un d’iceulx sera ministre de la carité des povres de sa paroisse » .

    L’idée est d’établir une liaison avec les différentes « carités » paroissiales qui vont désormais reverser leur « boni » à la Bourse après avoir exécuté uniquement les charges auxquelles elles sont expressément tenues par les fondations (voir ci après). De même le produit des « pourchas » (quête) faits dans l’église ou dans la paroisse celui des « troncs et blocqs » seront versés à la Bourse.

    Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres

    Tronc d'église

    Les ministres des pauvres seront quant à eux aidés par une bureaucratie élémentaire de « clerq », de sergents et de « varlet » et devront réunir et maintenir une liste des personnes éligibles à la carité de la Bourse, écouter les plaintes qui concernent le fonctionnement de ce système et les résoudre, surveiller la collecte et le paiement des fonds, et "faire statuts et ordonnances telles que bien leur semblera".

    Ils recherchent les bénéficiaires récemment retenus ou ceux qui devaient être rayés des listes, et ils reçoivent et distribuent l'assistance en argent ou en nature. Ils veillent aussi à ce que les enfants des pauvres pussent fréquenter les écoles, apprendre un métier, ou se mettre en service.

    Il fut demandé aux curés et aux prédicateurs d'encourager les contributions, de canaliser les plaintes et de faire connaître aux officiels les besoins de ceux qui ne s'étaient pas présentés à cause de "honte ou simplesse".

     

    Concrètement,

    • les ministres des pauvres de chaque paroisse ramassaient et distribuaient chaque semaine les fonds nécessaires : Ils vont quêter et relever les donc faits dans les « troncs et blocqs » : ils font cela deux par deux chaque dimanche et jour de fêtes Le semainier quant à lui s’occupe des dons de la semaine à l’église e matin ; il est chargé également de d’assurer la quête « avec la boite » dans les maisons de la paroisse les jeudis, vendredis et samedis.

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    Tronc d'église

    • tandis que les ministres généraux rassemblaient toutes les collectes en une somme commune qu'ils redistribuaient ensuite, ceci pour éviter les inégalités traditionnelles dues à la variation des richesses dans chaque paroisse

     

    En résumé : Ils administrent la carité c’est-à-dire les terres, maisons, droits détenus par elle, et toutes les rentes en nature ou en argent perçus par elle et ils gèrent les dépenses à faire.

    Ainsi en 1572 on peut estimer que la carité de St Etienne a un revenu annuel d’environ 5 000 livres parisis, celle de St Sauveur 3 000 et celle de Ste Catherine 4 000.

     

    Les listes de ministres des pauvres ou « pauvrieurs » que l’on a sur Lille indiquent que ceux-ci sont assez aisés : homme de loi, médecins, marchands, maître artisan. Ainsi Guillaume le Veau, pauvrieur et receveur de la carité de st Etienne vers 1600, est un marchand de garance (poudre rouge extrait d'une plante appelée la garance des teinturiers) ; Jacques Waresquiel, receveur de celle de St Sauveur est notaire.

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    A Saint Sauveur en 1624 il y a six pauvrieurs , certainement des maîtres sayetteurs ou bourgeteurs:

    • Paul Becque
    • Charles Bonnier
    • Gilles Mannier
    • Jacques le Roy
    • Crespin Poutrain
    • Pierre du Saultoir

     

    Ces hommes sont les intermédiaires entre les pauvres de la paroisse et les ministres généraux de la Bourse commune.

     

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    Marchand drapier

    Justement qui sont les ministres généraux chargés de gérer la Bourse commune ? Ils sont majoritairement liés au Magistrat de Lille (le conseil municipal en quelque sorte  constitué par un mayeur, son adjoint, le cottereau, et 10 échevins) et sont donc issus des grandes familles de marchands ou de rentiers.

    Ainsi en 1612, six d’entre eux sont échevins ou conseillers :

    • Jean Le Vasseur, mayeur
    • Jacques Castellain, marchand de sayetterie et seigneur d’Ascq
    • Michel Cardon, marchand de draps de soie
    • Jean Mahieu, mrchand et auparavant rewart
    • Hugues de Lobel, marchand de drap en gros
    • André de Fourmestraux, marchand « puissant et riche »

    Six autres ont appartenu ou appartiendront au Magistrat :

    • Pierre Desbuissons, marchand
    • Jacques Fasse, marchand
    • Jean Castellain, marchand
    • François Muette, mrchand, minsitre général de 1581 à 1627
    • Auguste Petitpas, écuyer, seigneur de warcoing
    • Martin du Rivaige, licencié en droit et beau frère du Mayeur, ministre général de 1591 à 1625

     

    Les fondations

    Les Lillois aisés utilisent souvent une autre voie charitable : les fondations ; ils vont donner un capital (terres, maisons, titre de rente) qui va garantir un revenu avec en contrepartie des obligations à respecter. C’est ce que l’on appelle une fondation. Si la bourse commune des pauvres est le destinataire de ces fondations, ce seront les ministres généraux qui en seront les gestionnaires directs ; elles peuvent aussi être placées sous la tutelle des ces ministres en conservant ainsi une cetaine autonomie. ; ces fondations pouvaient également aboutir à la création d’hôpitaux, de monts de piété … dont la gestion est alors confié au Magistrat.

    Ainsi par exemple en 1624 le marchand Adrien Desquien donne 26 000 livres parisis pour assurer 2 livres parisis par semaine à « 12 pauvres et anchiens hommes, francques tondeurs, ayant estées maistres audict still ».

    Wallerand Hangouart, doyen du chapitre, donne à sa mort en 1565 ,39 808 livres parisis dont le revenu devait servir à payer chaque samedi 18 prébendes de 36 sols à 18 « gens anchiens, nullement suspects d’hérésie ne ayant esté reprins de justice » et qui devaient chaque jour entendre « la messe de prime » à st Pierre afin de prier Dieu pour son âme et celle de sa famille.

    André de Fourmestraux, marchand, donne en 1604, 12 000 livres parisis pour fournir 200 livres parisis par an à 3 pauvres personnes déchues de leurs biens.

    En 1607 Madeleine Dumortier cède 22 252 livres parisis dont le revenu permettra de donner 24 sols par semaine à 13 pauvres veuves « afin de prier Dieu pour mon âme ».

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    En 1644 les époux Frémault-Leroy lèguent 30 petites maisons pour y loger gratuitement des pauvres et fondent 30 prébendes de 6 livres parisis par an pour 30 ménages différents des premiers.

    D’autres vont léguer tout ou partie de leur fortune pour créer un établissement chargé de recueillir ceux qui ne peuvent plus vivre dans leur milieu habituel.

    Comme nous l’avons vu dans l’article sur la lutte contre l’indigence à Lille , il existe fin 16ème siècle deux grands hôpitaux (Comtesse et St Sauveur) avec une capacité qui varie selon les époques mais qui tourne autour de 60 lits chacun ; à côté de ces grosses strutures,  de nombreux petits établissements existent, plus spécialisés et tous créés par le biais de fondations (accueil des pèlerins de St Jacques avec les Grimarets, accueil des vieillettes avec Ste Catherine de Sienne, accueil des orphelines chez les Bonnes Filles , accueil des chartrières (impotentes) à la Charité , accueil des femmes en gésine à St Jacques, accueil des vieilles à Ganthois).

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    Sans vouloir reprendre la liste des établissements cités dans cet article, il est intéressant de voir les conditions dans lesquelles certains d’entre eux ont été fondés :

    Ainsi en 1650 Jérôme Segon, seigneur de Wionval et sa sœur Françoise cèdent tous leurs biens évalués à 200 000 livres parisis pour fonder l’hôpital du Saint Esprit destiné à accueillir 14 malades, 10 religieuses et un chapelain. Pendant 10 ans le Magistrat lutte pour obtenir que cette fondation soit exécutée car en effet des héritiers dépités de voir cette fortune leur glisser entre les doigts, font valoir que Jérôme Segon n’avait pas toutes ses facultés quand il a fait ce testament.

    En 1633 le marchand François Heddebaut donne les fonds nécessaires pour la construction de l’hôpital de la Charité rue Notre Dame où l’on accueillera des femmes « chartrières les plus débiles et abandonnées de secours humain que l’on pourra trouver » qui seront soignées par des religieuses augustines issues de l’hôpital ganthois. De 1635 à 1663 des personnes charitables, essentiellement des femmes, fondent 12 lits qui s’ajoutent aux 2 premiers créés par François Heddebaut .

    L’hospice de la Conception Notre Dame dit des Bleuettes fut fondé en 1648 par le chanoine Jean Dubus, « meu en considération que nostre Sauveur at tant estimé les œuvres de charité allendroit des pauvres malades qu’il les at tesmoingnez estre faictes à sa propre personne », lequel donne « une maison et héritage rue Saint Sauveur … qui servira de commencement à un nouveau hospital jugé … totalement nécessaire pour y recevoir charitablement toutte sorte de pauvres femmes et filles malades, affin qu’ayant une maison de refuge en leurs infirmitez, Jésus Christ ne soit abandonné en ses pauvres, lesquels se trouvans en leurs maladies réduits aux malheurs d’une dernière nécessité, sans aucune assistance humaine, directement contre les ordonnances divines, sont obligées de finir misérablement leur vie par le désolé trespas d’une mort cruelle et douloureuse ».

    En 1622 le marchand François Van Hoyqueslot, seigneur de la Hallerie, ennuyé que rien ne soit prévu pour les « vieux hommes » lègue 6 400 livres parisis pour fonder chez les Bapaumes 3 places réservées à 3 « hommes anciens devant aller ouyr la messe en la chapelle Sainte Barbe en l’église Saint Etienne le mardi et le vendredi », messes qu’il avait également fondées. Mais les Bapaumes sont réservés initialement à des jeunes donc la solution trouvée ne peut être que provisoire. Les ministres généraux de la Bourse vont donc encourager les bourgeois de Lille à créer une « maison des vieux hommes », le futur hôpital Saint Charles Borromée. En 1623 Marguerite du Hot, veuve de Jean Mahieu, membre du Magistrat et ministre général des pauvres, donne 22 550 livres parisis pour faire construire cet établissement. Les ministres des pauvres organiseront un « pourchas » exceptionnel qui rapportera 3 549 livres parisis pour mener à terme la construction.

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    Une fois achevé, les fondations « d’un lit » se succèdent : ainsi le sayetteur Mathias Deleporte et son épouse Catherine Leplat en fondent un pour un vieux sayetteur « qui soit bon et fidel catholique, apostolique et romain et nullement suspecté d’hérésie ». Jean Lequien, boulanger rue des Cabochus, lègue à l’établissement tous ses biens évalués à 32 000 livres parisis à condition de faire dire 3 obits par an à St Etienne « pour le repos de son âme ». Au final en 1640 il y a 15 lits fondés par des particuliers ; 5 autres lits s’y ajouteront en 1679.

     

    Evolution de la carité

    Jusqu’en 1630 à peu près, « pourchas » et offrandes dans les troncs rapportent de 6 000 à 6 500 livres parisis par an. A partir de 1630 le produit des quêtes diminuent jusqu’à atteindre moins de 3 000 livres parisis en 1661. Depuis 1647 on ne quête plus avec la boite à domicile que dans les paroisses St Etienne et St Maurice où le milieu social est assez aisé.

    En revanche la charité publique va se manifester plus généreusement lors de calamités comme la peste de 1597 et de 1598 où les « pourchas » ont rapporté respectivement 8 996 livres parisis et 7 326 livres parisis au lieu de 6 000 livres parisis de l’année précédente.

    De même de 1590 à 1629, chaque année 15 à 20 Lillois faisaient un legs par voie testamentaire à la Bourse ; de 1630 à 1649 il ne sont plus que 11 , 8 de 1650 à 1659 et 5 de 1660 à 1670.

    Pourquoi cette diminution importante de la carité ? Peut-être le conflit franco espagnol y est pour quelque chose : Jean de le Barre nous dit en 1656 en parlant de Lille, sa ville natale : « les rentiers étoient puissans en revenus annuels, qui maintenant sont presque réduits sans aulcuns moiens et revenus ».

    Notons tout de même qu’en 80 ans ces généreux donateurs ont fourni près de 265 000 livres parisis à la Bourse qui a pu placer une partie de ce capital en rentes.

     

    Nature des secours

    La table des pauvres et la bourse commune des pauvres venaient au secours des personnes sans ressources, du placement des vieillards et des orphelins que l’on mettait en pension chez des particuliers, du placement des filles « débiles » chez les Repenties, de l’achat de draps et souliers, de l’instruction des enfants pauvres et des soins médicaux gratuits. Il ne fallait pas en oublier car des indigents ont quand même intenté des actions en justice contre des « pauvretés » qui les avaient écartés de leurs secours…

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    Distribution de nourriture

     

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    Ecole sous l'Ancien Régime

    Les médecins ou mires qui s’occupaient des indigents étaient rémunérés par la ville ; par exemple à Roubaix ils étaient rémunérés 6 livres et 5 sols l’année pour « remuer et visiter les pauvres » ; en 1579, 60 livres et 70 livres en 1669.

    A Armentières en 1598/1599, Jéhenne Soutil (ou Subtil) « malade de maladie estrange », fut trois fois exorcisée par le curé de Nieppe. A chaque venue, ce dernier mangeait avec les ministres de la table des pauvres à l’auberge « du bel imaige » ou celle de l’« escu de Bourgogne », (toutes deux sur la place). Il en coûta 60 livres dont 6 livres et 6 sols audit ecclésiastique, 17 livres 16 sols échurent à Jacques Subtil (frère de la malade) pour garde de celle-ci et 6 livres et 2 sols à Maître Ernoult Bartier et sa femme qui s’en étaient chargés également.

     

    A certains moments des aides spéciales sont nécessaires :

    En 1558, 1572-73, entre 1575 et 1584, et de nouveau en 1587, la Bourse accorda des paiements spéciaux aux victimes de la peste, riches et pauvres, qui durent cesser leur travail et rester chez eux, ou bien s'installer dans un lieu de refuge pour les victimes de la peste situé dans la banlieue de Lille, appelé le "Riez de Canteleu".

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    Ce qui reste de la maladrerie du Canteleu dans l'ancienne commune de Lomme :

    la chapelle, au 253 avenue de Dunkerque à Lille

     

    Chaque pestiféré qui devait rester isolé chez lui recevait cinq sols parisis par semaine, ou un peu plus d'une livre parisis par mois. Pour ceux qui s'étaient réfugiés au "Riez de Canteleu" l'indemnité s'élevait à 6 sols par semaine, soit 1,3 livres par mois.

     

    De même, le nombre des orphelins augmentait de façon importante quand la peste se déclarait. Alors que la Bourse commune était venue en aide à 71 enfants trouvés au début de 1554 par exemple, elle en avait 381 à sa charge à la fin de 1558.

     

    La Bourse commune dirigea à partir de 1584 les écoles du dimanche de la ville. Ce système scolaire municipal, établi grâce aux donations d'un montant de 12.800 livres parisis de Hubert Déliot et de son père Guillaume, fut destiné, dès 1554, à apprendre à cent enfants de pauvres à lire, à écrire, à calculer et à avoir de bonnes moeurs. Par la suite, il s'adressa à tous les jeunes de 8 à 18 ans.

     

    Quant aux secours par le travail, il ne semble pas que ce fut un moyen très utilisé : en deux occasions seulement, et de façon temporaire, Lille employa directement de grands nombres de pauvres. A la fin de décembre 1565, pour aider "la grand foulle des povres" à survivre, les échevins appelèrent tous les chômeurs "d'aige competent" à s'inscrire chez le greffier municipal qui devait ensuite leur assigner un emploi dans les projets municipaux. En retour, les pauvres devraient renoncer à la mendicité.

    De même, le Magistrat, en juillet et août 1586, employa environ 1 800 hommes par jour pour nettoyer les rivières, les canaux et les fossés.

     

    Il est à noter que lors de circonstances malheureuses (des batailles par exemple) le pape tout comme le roi accordent des libéralités au peuple : ainsi en 1340 le pape Benoit XII demanda à l’un de ses chapelains de se rendre dans le nord de la France et plus précisément dans le Cambrésis, le Vermandois, le Thiérache pour répartir entre les sinistrés les plus pauvres des premières batailles de la guerre de Cent ans 6 000 florins d’or soit 8 900 livres tournois, aumône qui fut complétée par le roi de France Philippe VI et l’évêque de Laon.

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    Louis XVI distribuant l'aumône aux pauvres de Versailles durant l'hiver 1788

    De même Mahaut de Bourgogne princesse d’Artois distribua en 1306 à Calais des secours après enquête aux plus nécessiteux, victimes de l’hiver rude. 

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    Sources

    Les pauvres au Moyen Age de Michel Mollat

    Les premiers budgets municipaux d’assistance : la taxe des pauvres au 16ème siècle de Marcel Fosseveux (revue d’histoire de l’église de France – 1934, volume 20 n° 88 p 407)

    Histoire de Llle depuis les origines jusque 1830 de Lucien de Rosny

    Au cloître et dans le monde : femmes, hommes et sociétés (9è-15ème siècle) de Patrick Henriet et Anne Marie Legras

    La campagne dans la chatellenie de Cassel

    Nord généalogie n°199 – 2007/2 p 104

    La bourse des pauvres d’Aire sur la Lys à la fin de l’Ancien Régime de Jean Imbert

    Les origines de la Bourse commune des pauvres à Lille au 16ème siècle de Scrive-Bertin

    Charité municipale et autorité publique au 16ème siècle : l’exemple de Lille de Robert Saint Cyr Duplessis

    La vie à Lille de 1667 à 1789 d’après le cours de Monsieur de Saint Léger de Aristote Crapet

     


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