• Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 6 - Les conséquences de la guerre

     

     

    Un homme meurt de faim dans le village - 1694

    « Un nommé Pierre du Gauquier qui demeurait vis-à-vis de l’image de la Vierge vers La Howardries ; ce pauvre homme était veuf ; on ne le croyait point si pauvre qu’il était ; il était chargé de trois enfants. Il devint malade ou plutôt il devint exténué et faible sans pourtant qu’on eusse averti le curé sinon que par un dimanche au dernier coup de de la messe paroissiale une de ses sœurs est venue dire au curé que son frère mourrait de faim sans dire autre chose. Le pasteur donna un pain pour lui porter incessamment mais on ne sait si la sœur en avait besoin elle-même comme il y a bien de l’apparence ; elle ne lui a point porté et au deuxième coup de vespres le même jour le pauvre est mort de faim ».

    Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - Les conséquences de la guerre

    La cause de cette mort est à chercher dans les nombreuses guerres que subit la région depuis des années et la mauvaise récolte de 1693 dont nous reparlerons prochainement.

     

    L'époque pendant laquelle vécut Alexandre Dubois n'est en effet qu'une période guerres entrecoupées de moment fort réduit de paix : la grande guerre (1635-1659) qui se conclut par le traité des Pyrénées, la guerre de Dévolution (1667-1668) qui se termine par le traité d’Aix la Chapelle, la guerre de Hollande (1672-1678) qui s'achève avec le traité de Nimègue, la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) et la paix de Ryswick et la guerre de sucession d’Espagne (1702-1713) qui finit sur le traité d'Utrecht.

     

    Or toutes ces guerres affaiblissent Rumegies et la région non point tant par l'obligation de livrer des soldats parmi les habitants (en 1702 par exemple "on a encore levé cinq garçons pour la milice. [...] Outre les cinq milices ci dessus , on a encore demandé le même an trois soldats à la communauté pour recruter") mais par les impositions qui s'alourdissent, destinées à financer les campagnes royales, par les diverses contributions à verser aux armées ennemies pour se protéger, par les pillages auxquels s'adonnent les armées en marche tant alliées qu'ennemies et la cherté des grains.

     

    Par exemple, en 1689 Louis XIV commença par dévaluer d’un 10ème la monnaie puis il créa un nouvel impot en 1695 : la capitation payée par tête et par tout le monde en principe. "le pasteur de Rumegies paie pour la sienne chaque année quatre écus. Cela a un peu criaillé mais on laisse ce qu'on voudra à l'oreille; on ne laisse point de payer".

    Annotation en 1696 : "le petit peuple souffre d'une manière extraordinaire car les grains pendant cette guerre sont toujours chers et les demandes que le roi fait chaque mois d'une taille et d'un quinzième ne manquent point d'un jour."

    Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - Les conséquences de la guerre

    Mais si ces guerres sont désastreuses pour la majorité, elles profitent à d'autres :

    "toutes ces impositions ruinent des personnes qui mangent tout le grains qu'ils dépouillent et qui n'en dépouillent point assez. mais pour les censiers qui ont quantité de grain à vendre ou des chevaux qui n'ont plus de prix, ces sortes de gens peuvent appeler cette guerre heureuse; de connaissance d'hommes jamais ils ne furent plus riches. On vendait à Rumegies l’an 1686, 1687et 1688 le seigle 5 patars le havot [le havot est une mesure de capacité équivalant à  17.454 litres et le patar valait 2 sols Flandres)] et depuis ce temps qu’il est en guerre il a valu 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80, 90 patars […] La richesse des censiers provient de la cherté du grain mais encore de la cherté des avoisnes, des pois, des fèves, des bestiaux, des poulets, du beurre, des œufs qui se vendent tous d’un prix excessifs »

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    Bataille de Louis XIV

     

    Il ajoute plus loin pour preuve des conséquences financières de la guerre et de l’émergence de nouveaux riches :

    «  Une autre marque de ce qu’on pose c’est de voir les enfans de ces personnes, qui ont des denrées à vendre, vestus d’une façon toute autre qu’il n’appartient aux paysans : les jeunes hommes avec des chapeaux galonnés d’or ou d’argent, et ensuite du reste ; les filles avec des coiffures d’un pied de hauteur et les autres habits à proportion. Et comme leur père et mère sont riches ils sont d’une insolence inoui à fréquenter les cabarets chaque dimanche malgré les statuts sinodaux et toutes les prédications qu’on leur fait assez souvent à ce sujet [depuis 1574 les synodes s’efforcèrent d’interdire aux jeunes filles de fréquenter les cabarets en compagnie des garçons ce sui était une occasion d’après eux de prostitution].

    On peut pourtant dire que toutes leurs richessses ne leur servent qu’à se vêtir au delà de elur état ; car car pour ce qui est de s'en faire du bien, Dieu ne leur fait point cette grâce. Ils vivent presque tous misérablement chez eux.

    On a vu les plus riches du village vendre un misérable cochon, et ainsi se passer de viande le reste de l'année. On les voit avoir plusieurs belles héritages, de belles grandes fermes, et n'oser brasser une ou deux fois chaque année. On les voit manger du mol fromage avec leur pain pour vendre leur beurre. Et pour ce qui est des autres commodités de la vie, ils n'en jouissent d'aucune. Ils sont chez eux d'une mal propreté insupportable. La plupart n'ont qu'une chemise sur le corps et l'aultre à la lessive. Et si on en excepte les dimanches quand ils sont ou à l'église ou au cabaret, ils sont d'une telle mal propreté que les filles deviennent un remède de concupiscence aux hommes, et les hommes aux filles. Ce qu'on dit ici n'est point si général qu'il n'admette quelque exception.

    On en pourrait nommer quelque uns qui sont plus propres chez eux, qui ne sont point si durs à eux mêmes et qui savent se faire du bien de ce que Dieu leur a prêté en ce monde ».

     

    Et que dire des contributions de guerre levées par l’ennemi ? En juillet 1693 les espagnols occupent la région et exigent 30 000 florins à Rumegies  (arrérages de 5 années d'un accord conclu en 1688 pour la contribution de guerre et jamais honoré) avec prélèvement d’otages jusqu’à complet paiement. La région tout entière fut soumise à contribution de guerre.

    "Mais le Roi qui est toujours le véritable père de ses peuples, y a eu égard. Il en a payé lui même deux années" .

    Le village est ruiné. A ce malheur s'ajoutera une mauvaise moisson ... on en verra les conséquences pour le village dans un prochain article

    Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - Les conséquences de la guerre

    Bataille de Tournai

     

     


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