• Les actes violents au Moyen Age

      

    Il s'agit ici d'avoir une idée de ce qu'est un acte violent à cette époque, de la façon dont la société  perçoit ces actes et le caractérisent juridiquement et de la manière dont on essayait de les prévenir. Le sujet est vaste, très vaste. Ce qui suit donc est juste un "pense bête" des mentalités et actions de l'époque.

     

    Voir également un article sur la violence sous l'Ancien Régime ici et ici

     

    GRAVITE DE L'ACTE VIOLENT

    Comment fait-on sous l’Ancien Régime pour classer un acte frauduleux en délit ou en crime ? Plus précisément quels sont les critères de gravité d’un tel acte ?

    Rappelons auparavant que le terme « crime » désigne un manquement très grave à la loi, une infraction punie d'une peine afflictive ou infamante. Les juristes de l’époque parlent également forefactum, forfait.

    Ainsi forfaire son fief c’est, pour un vassal, se mettre en état de perdre son fief à la suite d'une félonie à l'égard de son seigneur, d'une violation du serment de foi et d'hommage et d'une forfaiture.

    Au final, forfait, forefactum, forisfactum, implique une gravité particulière du crime, ou bien la qualité sociale éminente de son auteur, ou encore le manquement à un engagement juré.

    D'autres textes sont plus précis et emploient d’autres à la place de « crime » : « violences, oppressions, voies de fait, homicides, meurtres, méfaits », termes qui démontrent bien la gravité de l'acte criminel.

     

    Les actes violents au Moyen Age

    Quid de la gravité de l’acte : la façon de procéder est très prosaïque en fait : le volume de sang versé permettra de définir la nature de l’acte : délit ou crime.

    Les pièces d'instruction tout comme les coutumiers notent en effet scrupuleusement si l'agression a donné lieu à une petite, une moyenne ou une grosse effusion de sang. Il arrive même que l’on précise la quantité de sang versé : « la valeur de deux écuelles pleines »

    Ainsi un certain Huguenin Joliet, compagnon couturier près de Dijon  accusé d'avoir fait couler en abondance le sang de deux bourgeois lors d'une bataille de rue, un dimanche soir de mars 1438, alors que la nuit était déjà tombée. Joliet a frappé « ung grand coup sur la teste dudit Jehan Varnier si grant qu'il le coulcha à terre tout plat. Et après quil fust abatuz, retourna et luy fist une tres grande playe en la partie darniere de la teste. Et depuis lui bailla de rechief ung aultre coup en la main .

    D’autres circonstances vont permettre de déterminer si l’acte est grave ou pas : l’acharnement, la préméditation, l’intention et la qualité des victimes.

    L’excès 

    L'excès de violence, l’acharnement, la gravité des blessures infligées révèlent une cruauté profonde qui sera retenue à l’encontre de l’auteur. Le 21 juin 1399, la cour du Parlement de Paris juge une affaire en appel du bailli de Mâcon. Ce dernier avait condamné deux frères, Clément et Germain Burnion à l'amputation pour chacun de la main droite et au bannissement du royaume, arguant de la très grande cruauté dont avaient fait preuve les agresseurs à l'égard de leur victime, Pierre Garvillon. Le rapport des médecins établissait en effet qu'après l'avoir châtré ils lui avaient arraché les yeux et « l'avaient d'autres manières inhumainement blessé ».

      

    La préméditation

    La qualification de l'acte en « meurtre ou homicide » dépend aussi de l’intention : la victime a-t-elle le temps de dénoncer la volonté meurtrière de son agresseur, de le désigner comme son assassin. Un nommé Pierre de Bucyreu, dépendant de la juridiction de Chazay d'Azergues, en Lyonnais, doit rendre compte d'une inculpation de ce type, en 1322. Il est accusé en effet d'avoir frappé et maltraité Jehan Verain dit Musart, « à tel point que, frappé à plusieurs endroits, Jehan l'accusa de l'avoir tué avant de trépasser ».

    Participant à une rixe dans une taverne d'Anse en 1412, Pierre Becio a fracassé le crâne de son adversaire d'une grosse pierre, le laissant « évanoui et quasi mort ». Le substitut du procureur doit se déplacer au chevet de la victime afin de recueillir sa déposition, accablante pour l'agresseur. En effet, « engageant son âme dans la damnation ou la gloire éternelle », le blessé jure sur les Évangiles que Becio l'a attaqué et il désire que « s'il lui arrivait de quitter ce monde comme il le craint, la faute en soit attribuée audit Pierre ».

     

    Les actes violents au Moyen Age

     

    L’intention

    Si la mort ne résulte que d'un malheureux accident et que nulle intention meurtrière n'y a participé, le degré d'inculpation se trouve très réduit. Tel est le raisonnement tenu dans plusieurs lettres de rémission. Un boucher de Dijon, meurtrier de sa femme, Huguette, explique les circonstances qui ont fait de lui un criminel en rappelant qu'au cours d'une scène de ménage il a jeté à la tête de sa femme un couteau qui l'a malencontreusement « feri et blessé, tellement que par ce coup ladite Huguette alla assez tôt de vie à trépassement ».

    Un artisan poulailler, Oudot Regnault, se justifie d'avoir tué sa propre fille en racontant qu'il s'agit d'un coup qui « pour male adventure » a atteint celle-ci alors qu'il était destiné à sa femme avec qui il se querellait. l'acte perpétré ne saurait passer pour un meurtre car — avance le coupable : « il n'est pas vraisemblable qu’il ait voulu avoir blessé son dit enfant ».

     

    Tous les moralistes dès la fin du Moyen Âge distinguent également entre le résultat d'un malheureux hasard où nulle responsabilité des protagonistes ne peut être mise en cause et les conséquences non volontaires d'une faute préalable. Les subtilités sur le degré d'intention du crime se trouvent ainsi multipliées.

     

    Les exemples privilégiés sont les suivants :

    • si quelqu'un par jeu, jette une pierre sur autrui et que cette pierre frappe une autre personne, provoquant sa mort, celui qui a lancé la pierre est homicide car le jeu était pervers.
    • En revanche si quelqu'un répare une maison ou scie un arbre ou déverse le foin d'une charrette et qu'il ait pris toutes les précautions possibles, avertissant haut et fort et en temps utile les passants et qu'un accident mortel intervienne cependant, « talis nullam culpam an penam incurrit » (il n'encourt aucune inculpation ni aucune peine). Il en est de même pour les parents qui provoquent la mort d'un nouveau-né en le serrant avec eux dans le lit. La fréquence de ce cas de mortalité infantile donne à l'exemplum toute sa signification.

      

    Le pénitentiel de l’évêque Burchard de Worms au xe siècle reprend ce raisonnement :  

    •  « As-tu commis un homicide pour venger tes parents ? As-tu commis un homicide sans le vouloir, ayant seulement l'intention dans ta colère, de frapper autrui — sans l'intention de tuer ?
    • As-tu tué à la guerre, sur l'ordre d'un prince légitime ?

    • As-tu conseillé de commettre un homicide, sans l'accomplir toi-même ?

    • As-tu, en compagnie d'autres personnes, attaqué un homme, dans sa propre maison ?

    • A-t-il été tué par quelqu'un de ta bande, sans que toi-même le blesses ou le tues ? ».

     

    Les actes violents au Moyen Age

    La réponse pour chacune de ces questions était une pénitence très lourde et quasiment identique dans tous les cas : 40 jours de jeûne et 7 années de pénitence (jeûne et mise à l'écart de la communauté). L'homicide involontaire n'engageant pas l'intention de l'auteur était puni d'un carême également et de 5 ans de pénitence.

     

    La qualité des victimes

    Les actes de violence sur les jeunes enfants, viols ou coups, ou les agressions contre des femmes enceintes qui mettent en péril l'enfant à naître reçoivent un traitement très sévère. Les officiers de justice du chapitre cathédral de Lyon mènent une enquête serrée dans une affaire qui se déroule à Anse et dans laquelle on fait mal la différence entre un accident malheureux et un attentat volontaire. La victime en est un enfant nouveau-né, qui fut blessé mortellement sous le poids de l'accusé, tombé sur son berceau. Le prévenu plaide bien sûr l'accident, mais « la rumeur publique et les plaintes » - précise l'exposé préliminaire à l'instruction, « ont fait connaître à la cour qu'il avait commis des crimes et délits et qu'il était conscient de ces grands crimes et délits 

     

    L’âge de la victime est également prise en compte : ainsi en en 1482, un notable de la cité de Metz, l'aman Martin Carel, « fut banis et forjugiez à tousjamaix d'icelle cité, pour tant qu'il estoit acusé d'avoir enforcier et despuceller un jonne fillette de l'eaige de 9 ans ».

     

    Il arrive qu'on insiste sur l'âge avancé de la victime qui en fait une proie facile pour souligner davantage l'acharnement pervers du coupable ou sa totale absence de révérence familiale. Telle est la relation que le greffier de Rive-de-Gier fait en 1456 d'une agression de Pierre Vergay contre son beau-père Etienne Revol, notaire de la localité. Il mentionne que Revol a plus de soixante ans et que l'autre l'a jeté à terre, et piétiné de tout son poids lui donnant plusieurs coups dans la tête et sur tout le corps et le blessant gravement.

     

    La condition sociale va également jouer pour déterminer la gravité ou pas d'un acte violent : les atteintes portées à un personnage qui par sa fonction ou son titre symbolise l'autorité locale se chargent d'une signification politique qui font apprécier plus lourdement le dommage physique ou moral. Lourdes sont les condamnations pour quelques paroles imprudemment critiques ou injurieuses à l'égard des princes ou des magistrats. Les verges puis le bannissement sanctionnent en général de telles attitudes.

     

     

    Il est à noter que les affaires domestiques n'intéressent guère la justice qui laisse la part large à une discipline interne. Ainsi, comme le rappellent nombre de chartes de franchises, au sein du foyer le père dispose d'un pouvoir de correction fort étendu qui justifie les coups donnés à l'épouse oublieuse de ses devoirs ou les châtiments infligés aux enfants récalcitrants. Philippe de Valois confirmait en 1337 aux habitants de Bergerac ces coutumes qui donnaient au père pouvoir de justice « sur sa femme, sur son fils, quoique émancipé, sur sa fille, quoique mariée, et enfin sur tous les domestiques et sur ceux qui demeureraient chez lui ». Seule la mort d’un membre de la famille, victime de la discipline paternelle, peut faire intervenir la justice. Les chartes de Villefranche sur Saône prévoient en effet que « si un bourgeois a frappé sa femme, le seigneur ne devra accueillir aucune plainte à raison de ce fait, ni percevoir aucune amende, à moins que mort ne s'en soit suivie » 

     

    Les actes violents au Moyen Age

     

    AUTRES ACTES FRAUDULEUX

    Le vol

    Il faut ici distinguer entre l’acte commis furtivement (le furtum) et l’acte commis publiquement et avec violence (la rapine) qui est une circonstance aggravante.

    Un vol avec effraction entraîne plus de sévérité dans le jugement qu'un simple larcin. Un certain Perrin Cholet de Ligney-sur-Marne, cordonnier demeurant à Gevrey-en-Montagne, est pris en flagrant délit de vol avec effraction par ses voisins, un jour de janvier 1429. Les témoins le décrivent « rompant l'huis a un sien coustel transcherot en entention de entrer dedens led. hostel pour prandre ou embler furtivement des biens estans en icelli hostel".

     

    Le suicide

    Il figure parmi les crimes gravissimes, comme le rappelle Beaumanoir qui classe l'homicide de soi-même, « si comme celui qui se tue a escient » parmi les grands méfaits. Le châtiment des suicidés est en général identique à celui des meurtriers. Toutefois il arrive que l’on épargne ce sort à certains suicidés (essentiellement en cas de démence notoire avant les faits).

     

    PREVENTION

    Interdiction de port d'arme

     Pour prévenir la criminalité on désarme les populations.  

    En effet, ceux dont on redoute les armes sont principalement les « étrangers », les gens de bas estât, les jeunes hommes célibataires, comme les valets et les serviteurs, et bien sûr tous ceux que l'on qualifie de « gens vagabonds ». L'archevêque de Lyon leur en-joint ainsi de ne pas « porter dagues, espées, braquemards et autres couteaux et ba-tons... sous peine d'estre mis en prison et de perdre lesdits dagues, espées et cou-teaux et de soixante sous pour une chascune fois qu'ils seront trouvés, faisant le contraire".

     

    Les actes violents au Moyen Age

     

    Surveillance du guet

    Pour veiller au respect des ordonnances sur le port d'armes les gouvernements urbains mettent au point un système de police ; le guet, dont le responsable est le prévôt. Les effectifs du guet restent cependant très réduits puisque n'y participent que les sergents officiellement rattachés à la juridiction seigneuriale ou échevinale.

     

    Qu'est ce que le guet? C'est un service que chaque membre d'une commune ou d'une ville franche doit à l'intérêt général qui consiste en une garde nocturne des fortifications, des portes, des ponts et une patrouille dans les rues. Les chefs de famille ont obligation d'envoyer à tour de rôle un ou deux éléments de leur famille. Mais, il est vrai que la motivation de chacun est moindre par temps froid ou si il y a un danger imminent

     

    Bref, à noter que le service du guet des bourgeois se dégrade aux xive et xve siècles et que, plus souvent qu'il ne le faudrait, les artisans ou les notables délèguent à cette corvée un serviteur ou quelque jeune de leur parenté qui ne trouvent dans cette nuit passée dehors qu'occasion de délinquance personnelle.

      

    Eviction des marginaux

    Les criminels potentiels se trouvent là clairement désignés : « gens vagabonds, gens de bas estat », « vagabonds qui n'auraient maison ou ouvroirs » et « tous coquins estrangers », « gens estrangeres qui ne servent de riens, qui n'ont maîtres ni advocat".

      

    L’éducation

    L'éducation de l'enfant est primordial : de nombreux prédicateurs du xiiie siècle au xvie siècle ont repris le même exemplum de « l'enfant au gibet », afin de démontrer combien la faiblesse des parents à l'égard des petits larcins commis par leur fils en son jeune âge, a conduit celui-ci, une fois adulte et expert au vol, à périr pendu.

     

    Les prédications et sermons religieux

     

    Les actes violents au Moyen Age

    Certains lieux sont à proscrire définitivement au vu de ce que nous décrivent les documents judiciaires.

    On a vu que la taverne est le lieu de toutes les damnations, là où la violence s’exprime le plus facilement. Les étuves sont aussi dans le collimateur des prédicateurs car ces lieux sont souvent, et à raison,  associées aux bordels.

    Il est conseillé également d’éviter les fêtes profanes ou à tout le moins s’y montrer très prudent.

    Il est un point sur lequel les sermons se font très virulents  : les moeurs sexuelles

    Il est à noter que le vocabulaire des confesseurs est très riche et très précis pour dénoncer la luxure sous tous ses aspects : peccatum fornicationis, vel adulteri, vel stupri, vel incestus vel raptus vel sacrilegi velpec-catum contra naturam.

    Il existait « une grille détaillée des comportements luxurieux » où entrent en compte, comme pour les crimes de violence, la préméditation, l'engagement volontaire, le dommage causé à autrui et dans ce cas la qualité de la personne.

    La sodomie et la bestialité ne trouvent aucune circonstance atténuante, les pécheurs qui s'y livrent sont voués aux flammes de l'Enfer tandis que les termes de ribaud et ribaude concernent ceux qui commettent l'adultère, ou s'adonnent à des pratiques luxurieuses dans le mariage.

    Pour détourner de l'adultère les moralistes usent d'exempla qui font appel à la raison : les jeûnes répétés, l'éloignement de toutes les possibilités de tentation : pas de fêtes, de danses, de compagnies joyeuses, de taverne, d’étuves, de bordel.

     

    Les actes violents au Moyen Age

    Le couvre feu

    De multiples édits de police instituent un couvre-feu qui, à la ville, comme à la campagne oblige les honnêtes gens à se claquemurer dans leurs demeures, à l'abri des mauvaises rencontres et les empêchent ainsi de se livrer à des tentations nocturnes coupables...

     

    La législation de couvre-feu faisait interdiction également aux taverniers de « tenir taverne ouverte après le gros séral... sous peine de soixante sous ». Si jamais un crime arrivait de nuit, il y aurait là nécessairement une circonstance aggravante démontrée par la volonté de nuire de son auteur (volonté inhérente au fait que cela se soit produit de nuit).

      

    SUITE  : voir article sur les peines appliquées au Moyen Age

     

    Sources

    Le châtiment du crime au Moyen Age (12 au 16ème siècle) de Nicole Gonthier

    Violence et ordre public au Moyen Age de Claude Gauvard

     

     

     

     


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