• Les épidémies et diverses autres calamités (2)

    HIVER 1709

    "Le lundi 7 janvier 1709, lit-on dans une chronique de l'époque, commença une gelée qui fut ce jour-là la plus rude et la plus difficile à souffrir : elle dura jusqu'au 3 ou 4 février. Pendant ce temps là, il vint de la neige d'environ un demi-pied de haut : cette neige était fort fine et se fondait difficilement. Quelques jours après qu'elle fût tombée, il fit un vent fort froid d'entre bise et galerne (c'est-à-dire d'entre N et NW) qui la ramassa sur les lieux bas, ils découvrirent les blés qui gelèrent presque tous".

    Les céréales manquèrent, en effet, dans la plus grande partie de la France, et il n'y eu guère qu'en Normandie, dans le Perche et sur les côtes de Bretagne qu'on pût juste récolter la quantité de grain nécessaire pour assurer les semences ; aussi dans la région parisienne le prix du pain atteignit-il, en juin 1709, 35 sous les neuf livres au lieu de 7 sous, prix ordinaire. De nombreux arbres furent gelés jusqu'à l'aubier, et la vigne disparut de plusieurs régions de la France. Du 10 au 21 janvier, la température sous abri se maintint à Paris aux environs de -20°, avec des minima absolus de -23.1° les 13 et 14 janvier ; le 11, le thermomètre s'abaissa jusqu'à -16.1° à Montpellier et -17.5° à Marseille.

    → Les prix grimpèrent en flèche (multiplication par 4 entre janvier et juillet 1709) ce qui entraîna une grave crise frumentaire. Conséquences de nombreuses épidémies (notamment la fièvre typhoïde) sévirent provoquant une surmortalité importante.

    → La France subira ainsi une crise démographique sans pareil puisque l'on constate qu'entre le premier janvier 1709 et le premier janvier 1711, la population diminua de 810.000 habitants sur une population globale de 22 millions de Français! Sur ces 810 000 morts, "seulement" 200 à 300 000 moururent de la faim ou du froid.


    L'hiver de 1709 fit ressentir ses effet sur une grande partie de l'Europe. L'Ebre, la Garonne, le Rhône et la Meuse gelés, mais la Seine resta libre ; au début d'avril, la Baltique était encore couverte de glaces. Aux dires de Réaumur et de Lavoisier, on n'avait jamais encore observé en France de froids aussi rigoureux que ceux de 1709.

    Toutefois la crise démographique ne toucha pas le royaume de France de la même manière : elle frappa durement surtout le nord et l'est du pays.

      

    Au château de Versailles, Louis XIV se voyait contraint d'attendre que son vin daigne bien dégeler près du feu, ce dernier se figeant rien qu'en traversant une antichambre ! Les oiseaux tombaient en plein vol, les animaux succombaient de froid au sein des étables et le prix du blé ne cessait de grimper. Il valait huit fois plus cher que l'année précédente.

     

    Saint-Simon constatait lui aussi :
    " un faux dégel fondit les neiges ... ; il fut suivi d'un subit renouvellement de gelée aussi forte que la précédente, trois semaines durant. La violence fut telle que l'eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles dans les armoires de chambres à feu et environnées de tuyaux de cheminées, dans plusieurs appartements du château de Versailles ..."

    «Un vertueux ecclésiastique, qui a voulu être témoin oculaire de ce qu’on disait, écrit de Blois, du 5 mai, qu’il a trouvé, en passant par Étampes et par Angerville, quatre cents pauvres; que la forêt d’Orléans en est pleine; qu’à Orléans même il se trouva accablé de plus de deux mille, que les portes de son hôtellerie furent enfoncées, les murailles escaladées, quelques-uns blessés, pour avoir quelque morceau de pain qu’il faisait distribuer; qu’à la Chalerie il fut investi de plus de deux cents, à à Meun de plus de cinq cents, lesquels étaient tous languissants, comme à l’agonie, et à Beaugency de même; qu’à Blois il en trouva un dans la rue qui tirait la langue d’un demi-pied de long et qui expirait de faim; qu’à Onzain il prêcha à quatre ou cinq cents squelettes, des gens qui, ne mangeant plus que des chardons crus, des limaces, des charognes et autres ordures, sont plus semblables à des morts qu’à des vivants; que la misère passe tout ce que l’on en écrit, et que sans un prompt remède il faut qu’il meure dans cette province seule vingt mille pauvres

     

    Le curé de Colombier en Bryonnais (Saône et Loire) écrit en 1709 :

    "Dans l'année 1709 le fort de l'hyvert se prit la veille des roys par une rigoureuse bize et par une forte gelée qui dura le reste du mois et davantage. Le froid fut si terrible et si cruel que les noyers, cerisiers, chataigniers et quantité d'autres arbres moururent : mais le plus grand mal fut que les froments et les seigles gelèrent en terre et se perdirent entièrement. Ce qui causa une chère année qui n'a guère eue de semblables car la famine fut si grande que l'on fut contraint de manger pendant longtemps du pain de fougère et de gland et que la cinquième partie du peuple mourut de faim, surtout les petits enfants. enfin l'on ne peut se ressouvenir d'un si triste temps que les cheveux n'en hérissent surtout quand l'on se remet devant les yeux comme la faim avait défiguré le visage des pauvres qui étaient hideux et épouvantables à voir, qui jetaient sans cesse des cris dignes de compassion et qui tombaient souvent morts par les chemins. Dans la paroisse de Collombier qui est de 200 communiants tout au plus, on y fit depuis Pâques (31 mars) jusqu'à la Saint Martin (11 novembre) 72 enterrements, les deux tiers de petits enfants".

     

     Dans le nord de la France :

    "L'hiver fut long et le froid si pénétrant que de temps immémorial on n'en avait point vu de pareil. Il commença le jour de l'épiphanie le 6 janvier et durant 17 jours, le vent est si fort et le froid qu'à peine on pouvait demeurer dehors, un grand nombre de personnes furent incommodées, les uns ayant une partie des pieds et d'autres les doigts des mains gelés, particulièrement chez les marchands qui étaient obligés d'aller par les chemins, ou l'on trouva en beaucoup d'endroits des personnes mortes du froid.

    Les arbres des campagnes souffrirent beaucoup, la grande partie des chênes, même les plus gros, se fendirent de haut en bas, se faisait entendre de fort loin dans les bois, la moitié des arbres fruitiers périt, toute la nature fut entièrement gelée. Les sangliers et les loups ne purent s'en garantir, il en mourut beaucoup. Les suites furent funestes car au dégel, presque tout le monde se trouva attaqué d'un rhume qui commençait par un débord dans la tête avec de grandes douleurs et ensuite, tombait sur la poitrine souvent avec une douleur de côté et cette maladie fut générale."

     

    Le Curé Boutoille, qui exerçait son ministère à Maninghem-au-Mont (62), écrivait :
    "La veille des Rois vers les dix heures du soir on vit une gelée si âpre que le village, tout sale qu'il fût, portait gens, bêtes et chariots, et cette gelée dura jusqu'au 2 avril ... neige et gelée causèrent bien des désordres, premièrement la mort des gens et bêtes le long des chemins, la perte générale de tous les grains d'hiver, le retardement des labours de mars ...

    Les arbres comme pruniers, couronniers, poiriers, noyers et plusieurs pommiers sont morts ... Les plus riches ont été réduits à manger du pain mêlé d'avoine "baillard", "bisaille" ... et les pauvres du pain d'avoine dont les chiens n'auraient jamais voulu manger le temps passé ; aussi les peuples sont morts en si grande quantité de flux de sang et de mort subite qu'à tous côtés on parlait de morts".

     

    Description détaillée par le curé François Delaporte de la paroisse de Humbert (62) : " L'hiver qui comença à la St-André de l'année 1708 et qui finit au mois d'avril 1709 a causé toutes les disgrâces qui sont cy après exprimées, il a été si rude que de mémoire d'homes on ait jamais eu de pareil.
    La gelée a esté si forte qu'elle glacait tout ce qui était liquide jusque dans les caves et même dans les fours.

    Quantité d'arbres et autres plantes ont péris par le vigeur du froid telle que pomiers, poiriers et autres arbres fruitiers come noyers et vignes mêmes jusqu'au houx et buys qui sont les bois les plus durs de ce pays; mais ce qui a le plus désolé le peuple est que la grande quantité de neige qu'il a tombé partout à quatre reprises poussé par les vents de midy couvroit les campagnes et remplissait les vallées en telle abondances qu'il était moralement impossible de marcher à pied et encore moins à cheval.

    Ces neiges et gelées furent suivies d'une pluie abondantes qui dura tout le long du mois d'avril, après lesquelles on s'est apperçu de ruissellement dans tout le pays que les blés et autres grains d'hiver étaient générallement péris, ce qui a causé une telle chereté de grains que le blé a vallu dans le mois de maye 1709 quarante livres le septier mesures de Montreuil; le soucrion a vallu trente sols le boisseau; la paumelle quatre livres le boisseau, le blé sarazin ou "bocquager" quatre livres quinze sols aussi le boisseau de Monteuil, l'avoine a vallu une pistole ou dix livres le septier, et on a été obligé de rassemencer toutes les terres où on avait semé du blè l'après août précédent; Il paraît à présent que les "bas" grains furent en abondances, ils la promettent par les pluies fréquentes qui arrosent les campagnes.

    Voilà une partie des misères qui nous accablent et qui causent une famine très grande dans les terres que j'aye la main à la plume pour les descrire et affin de les laisser lire à ceux que Dieu envoyra après nous au gouvernement de cette paroisse d'Humbert ou à ceux qui les liront afin qu'ils puissent par la connaissance qu'ils auront par ce moyen prendre leurs mesures en pareil accident que celuy qui nous réduit dans la misère si grande que celle que nous ne pouvons empêcher de voir souffrir à la plus "saine"partie du peuple que la providence a comis à nos soins étant hors d'état de les secourir par la suitte.

    Si Dieu par un effet de sa main toute puissante n'arrête le cour de ces calamité par la récolte des bons grains que nous espérons qu-elle nous donera et dont nous serons heureux de pouvoir user au lieu de blez dont il n'est nullement question d'attendre de faire récolte car je donerais sans exagérer le produit de mes dixmes qui année pour autres me fournissait quatorze cent de grains d'hyver pour dix gerbes cette année

    Icy tout ce que dessus n'excède en rien les bornes de la vérité les choses étant ainsi quelle sont exprimé et c'est en foy de tout ce que dessus que j'ai signé le jourd'huy septième jour du mois de juin l'année mil sept cent noeuf."

     

    Le curé de Marcq en Baroeul (59) écrit :

    "Cet hyver dura 3 mois, d'une force incroyable, entremêlés de dégels qui ne duraient que quelques heures, de neige que le vent chassait dans les endroits les plus bas de sorte que tous les blés généralement furent genés ... A Dunkerque, la mer aussi est gelée".

      

     

    Chronologie

    • 6 janvier : Début de la vague de froid qui touche l'Europe et particulièrement la France. C'est le début du « Grand Hiver » de 1709. La Seine gèle. Les intempéries rendent le ravitaillement de Paris impossible pendant trois mois. 
    •  13 janvier : Température record à Paris avec -23.1°C.
    • 20 janvier : Dixième jour consécutif où la température est inférieure à -10°C à Paris. Record jamais battu. Record de -26°C à Paris. 24 000 morts de froid à Paris durant le mois de janvier.
    • 15 mars : Début de la spectaculaire débâcle de la Seine générant une importante inondation rendant encore impossible le ravitaillement de Paris.
    • fin mars : Dégel après le « Grand Hiver » qui laisse plus d'un million de morts en France. Presque tous les cours d'eau français ont gelé et même l'océan Atlantique fut pris par le gel le long des côtes françaises! Nombreuses « émeutes de la faim ». Point culminant de l'impopularité de Louis XIV en France.
    • 5 avril : Bloqué par les rigueurs de l'hiver, Paris est approvisionné pour la première fois depuis trois mois.
    • 12 juin : Appel de Louis XIV au peuple qui est lu dans toutes les églises du royaume. L'appel est entendu et l'effort de guerre est maintenu malgré l'urgence de la disette.
    • 20 août : Emeute de la faim à Paris. La troupe fait feu sur la foule et la ville est mise en état de siège.
    • Révoltes dans le Jura

     

    Famine

    Tous les cours d’eau étant gelés, les moulins s’arrêtèrent de tourner et la farine vint à manquer. Le prix des céréales doubla du 1er février au 14 avril ; le pain de neuf livres passa de 8 sous à 23 sous, soit trois fois plus ; le 15 juin, il était à 35 sous. D’une façon générale, tous les prix indiqués dans les diverses chroniques ugmentèrent du double au quintuple.

    La famine fut si grande qu'au mois d'avril il parut un arrêt du conseil qui ordonnait à tous les citoyens sans distinction, ainsi qu'aux communautés, de déclarer exactement leurs approvisionnements en grains et denrées sous peine de galères et même de mort.

     

    Autres conséquences de la famine :

    1. un afflux massif des pauvres vers les villes. Un arrêt du Parlement de Paris le 19/04/1709, vite imité par les parlements de Paris, ordonne que les mendiants sortent des villes à bref délai pour retourner dans leur paroisse d'origine sous peine de 8 jours de prison et du carcan pour les hommes (3 ans de galère en cas de réécidive), du fouet et du carcan pour les femmes non enceintes et les garçons valides de moins de 12 ans. Les estropiés et les incurabls devaient être enfermés dans l'hôpital le plus proche. 
    2. Les secours sont organisés pour subvenir aux besoins des mendiants revenus dans leur pays natal. Notables et curés établirent la liste des pauvres et des la liste des contribuables capables de payer une contribution déterminée en fonction de leurs biens, contribution qui servirait notamment à acheter du blé. Ceux qui ne voulaient pas payer virent leurs biens saisis.    

    Dans certains endroits, on institua la soupe populaire. Un échevin de Paris, Chrestien, raconte comment cela s'organisa

    "Nous fîmes faire par de bonnes dames qui s'offrient à cette oeuvre méritoire des soupes et potages avec des pois, des herbes (des légumes) et de bon pain de blé coupé par petits morceaux carrés, le tout bien assaisonné avec un peu de beurre et de graisse pour en faire chaque jour au nombre de 400 à 500 de pleines cuillers à pot, dont on faisait la distribution en nos présences à autant de pauvres hommes, femmes et enfants qui se présentaient sur les mémoires que nous donnèrent les dames de la charité et miséricorde de cette ville. Toutes ces soupes revenaient à 25 ou 30 livres par jour. Elles n'étaient pas suffisantes pour nourrir ces pauvres mais elles les empêchèrent de mourir de faim pendant 8 mois qu'elles furent distribuées jusqu'au temps de la récolte de l'année 1710 qui fut assez prompte et avantageuse".

     

     À cette catastrophe naturelle devait s’ajouter la guerre de succession d’Espagne (1701-1714) qui entraîna un surcroît d’impôts et de taxes. Le 11 septembre 1709, la bataille de Malpaquet contre les coalisés (Anglais-Autrichiens), à elle seule, provoquait dix mille morts supplémentaires. Les populations ne pouvant plus faire face, de nombreuses révoltes éclatèrent un peu partout en France.

    •  « Votre peuple, Sire, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui vous a toujours été si dévoué, est en train de mourir de faim, écrit Fénelon à Louis XIV. Plutôt que de le saigner à blanc, vous feriez mieux de le nourrir et de le chérir ; la France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. Vos sujets croient que vous n'avez aucune pitié de leurs souffrances, que vous n'avez d'autre souci que le pouvoir et la gloire. »

     

     

    Pour info, détail des relevés à Achicourt ( à côté d'Arras)
    1708 9 décès
    1709 42 décès
    1710 103 décès

    à Camblain l'Abbé ( à quelques kms à l'ouest d'arras)
    1708 5 décès
    1709 7 décès
    1710 160 décès essentiellement entre juillet et décembre . l'armée de Hollande est venue s'installer dans la région à partir de juillet)

    En 1710 le curé de RENESCURE notait sur le registre paroissial en fin d'année:
    baptemes 9
    mariages 29
    sépultures 202

    alors qu'en 1708/09 il a noté :  
    Baptemes 18
    Mariages 10
    Sepultures 28

     

    à Merville, en 1709: 228 décès alors qu'en 1710 et en 1711 il y en a eu 1330

     

    Ennevelin 1707 à 1711
    1707: bapt 45; mar 7; Décès 12
    1708: bapt 47; mar 5; Décès 19
    1709: bapt 13; mar 1; décès 92
    1710: bapt 5; mar 7; décès 21
    1711: bapt 29; mar 15; décès 5

     

    sources : généawiki

    wikipedia

    histoire-genealogie

    gennpdc

    http://www.archivespasdecalais.fr/Chercher-dans-les-archives/Fonds-et-collections/Archives-de-l-etat-civil-et-notariales/Les-insolites-de-l-etat-civil/Nota-pour-la-disette-et-la-famine-de-l-an-1709

    revue Votre Généalogie n°60


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