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    Vie d'une lingère à Lille au milieu du 19ème siècle

    En 1856, l’ingénieur Pierre Guillaume Frédéric Le Play (1806-1882) fonde la Société internationale des études pratiques d’économie sociale, qui initie des enquêtes très minutieuses sur les ouvriers, fondées sur l’observation du terrain et l’évaluation quantitative du budget. Il a lui-même parcouru l’Europe pendant près de 18 ans à des fins d’observations des populations et de leurs conditions de vie. Il en est sorti un ouvrage en 1855 : Les ouvriers européens et près de 300 monographies.

     

    Conditions de vie des ouvriers : une lingère à Lille au 19ème - 4

    La lingère - Léon Delachaux

     

    L’une d’elles concerne la vie d’une lingère à Lille vers 1856.

    En voici quelques extraits :

     

    « L’ouvrière a été séduite par un ouvrier serrurier. Il est résulté de cette union un enfant du sexe masculin […] L’ouvrière a de l’intelligence, de l’esprit, un dévouement inaltérable pour son enfant et un fond de gaieté qui l’abandonne rarement. Son heureux caractère lui fait supporter aisément ses souffrances physiques. Dans l’hiver, lorsqu’elle est sans feu et n’a pour passer la nuit sur son grabat qu’une simple couverture de coton gris, elle entasse ses vêtements sur l’enfant pour le garantir du froid. Sa conduite n’a pas toujours été pure; mais les circonstances dans lesquelles la malheureuse fille a succombé, les souffrances morales et physiques qu’elle a endurées, son dévouement pour son enfant, semblent devoir racheter sa faute […]

     

    Jusqu’à l’âge de 8 ans, époque où elle a perdu son père, elle est allée à l’école; elle sait passablement lire, mais elle ne sait pas écrire […] Tout en elle annonce une constitution affaiblie par les privations, l’excès de travail et les souffrances physiques […] Son enfant est pâle, maigre, et toute sa constitution est empreinte de débilité […] L’état de mère fille la place au dernier rang de la société : elle rencontre peu de sympathie et de pitié […]

     

    L’ouvrière peine à suffire aux premières nécessités de la vie. Son salaire est ordinairement absorbé d’avance par de petites dettes contractées envers les fournisseurs. Son matériel : 12 aiguilles diverses (0,15 F) ; 1 paire de ciseaux (0,50 F) ; 1 pelote de coton (0,15 F) ; 1 dé à coudre (0,15 F). Total, 0,95 F.

     

    La plus importante subvention dont profite l’ouvrière consiste dans le paiement de son loyer par un de ses frères […] Un couple de chemises lui sont données annuellement par son patron, et des vêtements hors de service, qu’une personne bienfaisante lui envoie de temps à autre, servent à habiller l’enfant. (…)

     

    Tout le travail de l’ouvrière est exécuté chez elle, au compte d’un patron, et à la pièce. L’ouvrière monte des chemises d’hommes ou tire des fils [ce qui] n’est confié dans les ateliers qu’aux meilleures ouvrières; c’est le travail le plus fatiguant, mais aussi le mieux rétribué. Avec la couture qui forme les plis des devants, le tirage des fils est payé, à Lille, à raison de 3,50 F les 100 plis […]

    Le temps nécessaire pour tirer les fils et coudre 100 plis est au moins de 20 heures de travail. L’ouvrière, consacrant 10 heures par jour à sa besogne, gagne donc 1,75 F quotidiennement ; mais il y a lieu de déduire un quart de produit pour chômages résultant des déplacements et des maladies […]

     

    L’ouvrière et son enfant font généralement quatre repas par jour. Le déjeuner, à 8 heures du matin, se compose d’un peu de pain légèrement beurré qu’ils trempent dans du lait pur ou coupé d’eau de chicorée. Le dîner, qui a lieu à midi précis, consiste en pain et légumes (le plus souvent des pommes de terre) auxquels s’ajoute parfois un peu de viande. Autant que possible l’ouvrière met le pot-au-feu deux fois par semaine, mais avec des morceaux de viande de qualité inférieure […] Le goûter, vers 4 heures du soir, ne comporte qu’une tartine, longue et mince tranche de pain légèrement beurrée. Enfin le souper, qui se prend ordinairement à 8 heures du soir, se compose, comme le déjeuner, de pain trempé dans du lait pur ou mélangé. L’ouvrière ne consomme aucune boisson fermentée […]

     

    L’ouvrière habite à Lille une seule pièce […] La surface totale de la pièce est de 10 mètres […] Les murs sont absolument nus. Il n’y a point de cheminée ; celle-ci est remplacée par un poêle […] Le mobilier a l’aspect le plus triste […] Les meilleurs vêtements de l’ouvrière sont engagés au mont-de-piété

     

    Sources

    J. Marseille, « Une vie de lingère »,  L’Histoire, n° 349, janvier 2010.


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    Extrait du règlement d’une filature de l’Essonne (1828)

    « Art. 7. La journée de travail se compose de treize heures ; les heures excédantes seront payées aux ouvriers dans la proportion de leur salaire et dans aucun cas, ils ne pourront refuser un excédent de travail, quand les circonstances l’exigeront, sous peine de deux francs d’amende.

    Art. 8. Tout ouvrier en retard de dix minutes sera mis à une amende de vingt-cinq centimes ; s’il manque complètement, il paie une amende de la valeur du temps d’absence.

    Art. 9. Une fois entré, un ouvrier ne peut sortir sans une permission écrite, sous peine d’une amende de la valeur de sa journée […]

    Art. 11. L’ouvrier qui se présenterait ivre dans les ateliers sera conduit hors de la fabrique, et paiera trois francs d’amende. Il est expressément défendu d’aller dans le cabaret qui est en face de la grille […]

    Art. 16. Toute ouvrière qui laverait ses mains ou des effets quelconques avec le savon de la fabrique paiera trois francs d’amende ; si elle était surprise en emportant, elle sera renvoyée et sa paie confisquée.

    Art. 17. Il est défendu aux ouvriers de jouer, jurer, crier, chanter, se quereller ou de battre dans les ateliers, manger ou dormir pendant les heures de travail, d’aller en bateau, de se baigner et de courir dans la propriété, sous peine de vingt-cinq centimes à un franc d’amende, suivant la gravité du cas […]

    Art. 22. Il est expressément défendu de sortir de l’atelier, sous quelque prétexte que ce soit, pendant les heures de travail, d’aller plus d’une fois par tiers aux lieux, et de s’y trouver plusieurs en même temps, sous peine de vingt-cinq centimes d’amende ; il y a dans chaque atelier une ouvrière chargée spécialement de remplacer celle qui désire sortir ; en conséquence, avant d’arrêter son métier, l’ouvrière soit s’assurer si la remplaçante est libre, et la mettre à sa place avant de quitter, sous peine d’un franc d’amende […]

    Art. 24. Quiconque arrêtera son métier sans nécessité, s’habillera avant l’heure, paiera vingt-cinq centimes d’amende. »

    Louis Bergeron, L’industrialisation de la France au XIXe siècle, Hatier, p. 36-37, cité dans Jean-Michel Gaillard, André Lespagnol, Les mutations économiques et sociales au XIXe siècle (1780-1880)

     

    Moulin à poudre de Corbeil Essonnes qui fut transformé en filature de soie en 1822


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    Extrait tiré du chapitre II du livre de Louis René Villermé (Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie)

    Chap. II - Des ouvriers de l’industrie cotonnière dans le département du Haut-Rhin.

    Progression fulgurante de l’industrie du coton en France

    « C’est dans le Haut-Rhin, dans la Seine inférieure, et plus particulièrement dans la ville de Mulhouse, que l’industrie du coton a pris, en France, le plus grand développement ; elle a fait surtout des pas de géant dans le premier de ces départements. Dès l’année 1827, on y comptait 44 840 ouvriers employés dans les seuls ateliers de filature, de tissage et d’impression d’indiennes… Sept ans plus tard, en 1834, époque de prospérité et d’extension pour ces manufactures, on évaluait approximativement à 91 000 le nombre de leurs travailleurs… (un) quart de la population ».

     

    Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

    Filature Hartmann à Munster

     

    Durée du travail des ouvriers

    « La durée journalière du travail varie… A Mulhouse, à Dornach… les tissages et les filatures mécaniques s’ouvrent généralement le matin à cinq heures, et se ferment le soir à huit, quelquefois à neuf. En hiver, l’entrée en est fréquemment retardée jusqu’au jour, mais les ouvriers n’y gagnent pas pour cela une minute. Ainsi leur journée est au moins de quinze heures. Sur ce temps, ils ont une demi-heure pour le déjeuner et une heure pour le dîner ; c’est là tout le repos qu’on leur accorde. Par conséquent, ils ne fournissent jamais moins de treize heures et demie de travail par jour ».

    Conditions de travail et de logement

    « La cherté des loyers ne permet pas à ceux des ouvriers en coton du département du Haut-Rhin, qui gagnent les plus faibles salaires ou qui ont les plus fortes charges, de se loger. Toujours auprès de leurs ateliers. Cela s’observe surtout à Mulhouse. Cette ville s’accroît très vite ; mais les manufactures se développant plus rapidement encore, elle ne peut recevoir tous ceux qu’attire sans cesse dans ses murs le besoin de travail. De là, la nécessité pour les plus pauvres, qui ne pourraient d’ailleurs payer les loyers au taux élevé où ils sont, d’aller se loger loin de la ville, à une lieue, une lieue et demie, ou même plus loin, et d’en faire par conséquent chaque jour deux ou trois, pour se rendre le matin à la manufacture, et rentrer le soir chez eux.

    Ainsi à la fatigue d’une journée déjà démesurément longue, puisqu’elle est au moins de quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux, celle de ces allées et retours si fréquents, si pénibles. Il en résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils en sortent avant d’être complètement reposés, pour se trouver dans l’atelier à l’heure de l’ouverture.

    On conçoit que pour éviter de parcourir deux fois chaque jour un chemin aussi long, ils s’entassent, si l’on peut parler ainsi, dans des chambres ou petites pièces, malsaines, mais situées à proximité de leur lieu de travail. J’ai vu à Mulhouse…de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur de la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches. Des lambeaux de couverture et souvent une espèce de matelas de plumes d’une saleté dégoûtante, voilà tout ce qui leur recouvrait cette paille.

    Du reste, un mauvais et unique grabat pour toute la famille, un petit poêle qui sert à la cuisine comme au chauffage, une caisse ou grande boîte qui sert d’armoire, une table, deux ou trois chaises, un banc, quelques poteries, composent communément tout le mobilier qui garnit la chambre des ouvriers.

    Cette chambre que je suppose à feu et de 10 à 12 pieds en tous sens, coûte ordinairement à chaque ménage, qui veut en avoir une entière, dans Mulhouse ou à proximité de Mulhouse, de 6 à 8 F. et même 9 F par mois. »

     

    Conséquences de la misère sur la mortalité

    « Et cette misère, dans laquelle vivent les derniers ouvriers de l’industrie du coton, est si profonde qu’elle produit ce triste résultat, que tandis que dans les familles de fabricants, négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint la 29è année, cette même moitié cesse d’exister avant l’âge de deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers des filatures de coton ».

     

    Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

    Filature Schlumberger et Herzog

     

    Migration de travail

    « Il ne faut pas croire cependant que l’industrie du coton fasse tous ces pauvres. Non ; mais elle les appelle et les rassemble des autres pays. Ceux qui n’ont plus de moyens d’existence chez eux, qui en sont chassés, qui n’y ont plus droit aux secours des paroisses (entre autres beaucoup de Suisses, de Badois, d’habitants de la Lorraine allemande), se rendent par familles entières à Mulhouse, à Thann et dans les villes manufacturières voisines, attirés qu’ils y sont d’avoir de l’ouvrage. Ils se logent le moins loin qu’ils peuvent des lieux où ils en trouvent, et d’abord dans des greniers, des celliers, des hangars, etc., en attendant qu’ils puissent se procurer des logements plus commodes.

    J’ai vu sur les chemins, pendant le peu de temps que j’ai passé en Alsace, de ces familles qui venaient de l’Allemagne, et traînaient avec elles beaucoup de petits enfants. Leur tranquillité, leur circonspection, leur manière de se présenter, contrastaient avec l’effronterie et l’insolence de nos vagabonds. Tout en eux paraissait rendre l’infortune respectable : ils ne mendiaient pas, ils sollicitaient seulement de l’ouvrage ».

    Les enfants

    « Les enfants employés dans les manufactures de coton de l’Alsace, y étant admis dès l’âge où ils peuvent commencer à peine à recevoir les bienfaits de l’instruction primaire, doivent presque toujours en rester privés. Quelques fabricants cependant ont établi chez eux des écoles où ils font passer, chaque jour et les uns après les autres, les plus jeunes ouvriers. Mais ceux-ci n’en profitent que difficilement, presque toutes leurs facultés physiques et intellectuelles étant absorbées dans l’atelier. Le plus grand avantage qu’ils retirent de l’école est peut-être de se reposer de leur travail pendant une heure ou deux ».

    Alimentation des ouvriers

    « Sous le rapport de la nourriture, comme sous d’autres rapports, les ouvriers en coton peuvent se diviser en plusieurs classes.

    Pour les plus pauvres, tels que ceux des filatures, des tissages, et quelques manœuvres, la nourriture se compose communément de pommes de terre, qui en font la base, de soupes maigres, d’un peu de mauvais laitage, de mauvaises pâtes et de pain. Ce dernier est heureusement d’assez bonne qualité. Ils ne mangent de la viande et ne boivent du vin que le jour ou le lendemain de la paie, c’est-à-dire deux fois par mois.

    Ceux qui ont une position moins mauvaise, ou qui, n’ayant aucune charge, gagnent par jour 20 à 35 sous, ajoutent à ce régime des légumes et parfois un peu de viande.

    Ceux dont le salaire journalier est au moins de 2 F. et qui n’ont également aucune charge, mangent presque tous les jours de la viande avec des légumes ; beaucoup d’entre eux, surtout les femmes, déjeunent avec du café au lait.

    La seule nourriture d’une pauvre famille d’ouvriers composée de six personnes, le mari, la femme et 4 enfants, lui coûte 33 à 34 sous par jour. La dépense moyenne, jugée strictement indispensable à leur entretien complet, serait, d’après mes renseignements : - à Mulhouse : 2F. 63 par jour, 959 F. par an ».

    Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

     


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    Conditions de vie des ouvriers : niveau de vie

     

    Il est difficile d’établir des statistiques sur le niveau de vie des ouvriers aux 18 et 19ème siècle ne serait-ce que parce l’époque ignorait justement les statistiques. Les documents sur lesquels il serait possible de se baser de façon à avoir au moins une idée du niveau de vie avant le 20ème siècle sont trop incomplets pour permettre une analyse fine ou tout simplement cohérente (durée journalière de travail, durée globale de travail qui va dépendre des saisons, des régions et des activités, type de rémunération [le plus souvent à la tâche, ce qui complique les choses]).  

    Par ailleurs il faut bien avoir à l’esprit que les ouvriers et artisans exercent généralement plusieurs métiers. Ainsi beaucoup de paysans des régions du Nord (Flandres, Artois, Hainaut, Picardie …) participent au printemps et en été au travail dans les briqueteries ou sur les chantiers du bâtiment.

    Les artisans des vallées du massif central, du Jura, des Pyrénées,  ou des Alpes partent quant à eux loin de chez eux lors de leur migration saisonnière proposant leur bras pour travailler dès qu’un chantier se présente  en tant que scieur de long, maçon, peigneur de chanvre, chiffonnier 

     

    Ainsi l’historien Abel Poitrineau (1924-2013) raconte que « à la Toussaint, les scieurs de long partent en troupe constituée (de leur village de l’Auvergne)  portant dans leur sac quelques vêtements de rechange et sur leur dos leur matériel. Nourris par leur maître, ils consomment surtout du pain de seigle dont ils absorbent des quantités étonnantes et de la soupe épaisse additionné de lard ».

     

    Condition de vie des ouvriers : niveau de vie 1

    Scieurs de long

    La pluri activité est une nécessité liée soit à la saisonnalité marquée de certaines activités soit à la nécessité d’un complément de salaire.

     

    Par ailleurs les documents que l’on peut trouver restent factuels et localisés ; les recoupements sont donc difficiles à faire voire impossible. Etablir sur ces données des généralités est mission impossible.  Mais il reste possible de dégager des tendances qui nous permettent d’avoir une idée approximative certes mais cohérente sur les conditions de vie des ouvriers au 19ème siècle au moins.

     

    Enfin faire une comparaison des prix et salaires de l’époque avec nos euros n’a pas grand sens eu égard aux différences de mode de vie.

     

    Les données qui vont aider à se faire une idée des conditions de vie, à dégager des tendances quant au niveau de vie de nos ancêtres seront notamment celles se rapportant aux gains et aux dépenses d’une catégorie professionnelle ainsi que les commentaires de contemporains sur leur époque.

      

    Commentaires et études statistiques sur le niveau de vie des ouvriers

     

    Vauban dans son « Projet de dîme royal » commencé en 1697 et achevé en 1706 décrit le budget et les conditions de vie de la famille d’un manouvrier rural « n’ayant que ses bras ou fort peu de choses au-delà travaillant à la journée ou par entreprise pour qui veut l’employer. Vauban considère qu’un manouvrier travaille 180 jours ouvrables par an, à 9 sols la journée. « C’est beaucoup car il est certain qu’excepté le temps de la moisson et des vendanges, la plupart ne gagnent pas plus de 8 sols par jour l’un portant l’autre. ». Vauban arrondit le salaire à 90 livres par an. De cette somme il faut déduire 6 livres de taille et de capitation, et 8 livres et 16 sols de gabelle soit 14 livres et 16 sols d’impôt.

     

    Condition de vie des ouvriers : niveau de vie 1

    Si la famille est composée de 4 personnes dont deux enfants, la consommation annuelle de blé est de 10 setiers  soit environ 800 grammes par jour et par tête. Ce blé étant estimé à 6 livres le setier, la dépense annuelle en céréales est de 60 livres tournois e période de prix modérés soit les 2/3 du revenu annuel.

     

    Il ne reste que 15 livres et 4 sols « sur quoy il faut que ce manouvrier paye le louage ou les réparations de sa maison, l’achat de quelques meubles, quand ce ne serait que de quelques écuelles de terre ; des habits et du linge, et qu’il fournisse à tous les besoins de sa famille pendant une année ». Et de conclure : « ces 15 livres et 4 sols ne le mèneront pas fort loin à moins que son commerce ou quelque commerce particulier ne remplisse les vides du temps  qu’il ne travaillera pas et que sa femme ne contribue de quelque chose à la dépense par le travail de sa quenouille, par la couture, par le tricotage de quelque paire de bas ou par la façon d’un peu de dentelle selon le pays ; par la culture aussi d’un petit jardin ; par la nourriture de quelques volailles et peut être d’une vache, d’un cochon, ou d’une chèvre pour les plus accomodés qui donneront un peu de lait ; au moyen de quoi il puisse acheter quelque morceau de lard et un peu de beurre ou d’huile pour se faire du potage. Et si on n’y ajoute la culture de quelque petite pièce de terre il sera difficile qu’il puisse subsister ou du moins il sera réduit lui et sa famille à faire une très misérable chère. Et si au lieu de deux enfants il en a quatre ce sera encore pis jusqu’à ce qu’ils soient en âge de gagner leur vie. Ainsi de quelque façon qu’on prenne la chose, il est certain qu’il aura toujours bien de la peine à attraper le bout de son année ».

     

     

    Lavoisier dans « De la richesse territoriale du royaume de France »  écrit en 1789 : « j’ai conclu après de longs calcul et d’après de longs renseignements qui m’ont été fournis par les curés de campagne que dans des familles les plus indigentes chaque individu n’avait que 60 à 70 livres à dépenser par an, homme femme et enfants de tous âge ; et que les familles ne vivent que de pain et de laitage qui sont propriétaires d’une vache que les enfants mènent paitre à la corde le long des chemins et des hairs dépensaient même encore moins »

      

    Noiret au début du 19ème siècle écrit : « Avec toute l’économie possible, un homme qui travaille ne peut vivre avec une dépense moindre d’un franc par jour, ce qui fait 7 francs par semaine. Il faut en outre qu’il pourvoie à tous les besoins de sa personne, de sa famille et de sa maison et qu’il s’acquitte des dettes qu’il a pu faire pendant la stagnation du commerce ».

     

     

    Louis-René Villermé, né à Paris en 1782, chirurgien dans les armées napoléoniennes, se consacre à partir de 1818, à l’étude des questions soulevées par les inégalités sociales.  En tant que membre de l’académie des Sciences morales, il est chargé avec un collègue de réaliser une étude sur l’état physique et moral de la classe ouvrière. Son rapport, de plus de neuf-cent pages, intitulé Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, date de 1840 et concerne les ouvriers de l’industrie textile. D

    ans cet ouvrage, Villermé dénonce entre autre chose le travail des enfants mais reste très conservateur quand il s’agit d’expliquer les raisons de la paupérisation et des mauvais rendements des ouvriers adultes. Il les accuse en effet d’être portés sur l’alcool, de dilapider leurs salaires, de porter de trop beaux habits les dimanches et jours de fête, d’avoir des mœurs dépravées et de s’éloigner de l’ordre moral.

     

    Condition de vie des ouvriers : niveau de vie 1

    Villermé

     

    Dans son étude, il a estimé une moyenne de dépenses pour une famille ouvrière :

     

    Dépenses homme                                                      femme plus de 16 ans

    nourriture = 339.45 f                                                 215.35 f

    blanchissage 14.04 f                                                   18.20 f

    vêtement 59.30 f                                                        49.70 f

    loyer éclairage 47.90 f                                               32.60 f

    divers soins savon tabac barbe 9.60 f                    7.25 f

    total = 479.39 f                                                            323.10 f

    ménage sans enfant = 760.89 f

    ménage avec un enafnt à la mamelle = 878.89 f

    ménage avec un enfant 6 ans = 925.54 f

    ménage avec un enfant de 6 ans et un en bas âge = 1043.54 f

     

    Les données qu’il a travaillées lui permettent de dégager un budget moyen pour une famille ouvrière ordinaire, gagnant un salaire ordinaire :

     « En supposant une famille dont le père, la mère et un enfant de 10 à 12 ans reçoivent des salaires ordinaires, cette famille pourra réunir dans l'année, si la maladie de quelqu'un de ses membres ou un manque d'ouvrage ne vient pas diminuer ses profits, savoir :

    •  le père, à raison de 30 sous par journée de travail : 450 francs ;
    • la mère, à raison de 20 sous par journée de travail : 300 francs ;

    • un enfant, à raison de 11 sous par journée de travail : 165 francs ;

    En tout : 915 francs.
     

    Voyons maintenant quelles sont les dépenses. Si elle occupe seule un cabinet, une sorte de grenier, une cave, une petite chambre, son loyer, qui s'exige par mois ou par semaine, lui coûte ordinairement dans la ville, depuis 40 francs jusqu'à 80. Prenons la moyenne : 60 francs. Sa nourriture environ :

    •  14 sous par jour pour le mari : 255 ;
    • 12 sous par jour pour la femme : 219 ;

    • 9 sous par jour pour l'enfant : 164 ;

    En tout : 638 francs.

    Mais comme il y a très communément plusieurs enfants en bas âge, disons 738 francs. C'est donc pour la nourriture et le logement : 798 francs. Il reste par conséquent, pour l'entretien du mobilier, du linge, des habits, et pour le blanchissage, le feu, la lumière, les ustensiles de la profession, etc., une somme de 117 francs...."

     

    "En général un homme gagne assez pour faire des épargnes; mais c’est à peine si la femme est suffisamment rétribuée pour subsister et si l’enfant au-dessous de douze ans gagne sa nourriture.
    Quant aux ouvriers en ménage dont l’unique ressource est également dans le prix de leur main d’œuvre, beaucoup d’entre eux sont dans l’impossibilité de faire des économies, même en recevant de bonnes journées. Il faut admettre au surplus que la famille dont la femme est peu rétribuée ne subsiste qu’avec ses seuls gains qu’autant que le mari et la femme se portent bien, sont employés pendant toute l’année, n’ont aucun vice et ne supportent d’autre charge que celle de deux enfants en bas âge.
    Supposez un troisième enfant, un chômage, une maladie, le manque d’économie ou seulement une occasion fortuite d’intempérance [manque de sobriété, boisson] et cette famille se trouve dans la plus grande gêne, dans une misère affreuse, il faut venir à son secours…
    La proportion d’ouvriers qui ne gagnent pas le strict nécessaire ou ce qu’on regarde comme tel, varie suivant les industries, leur état de prospérité et suivant les localités. Un filateur de Rouen… a trouvé en 1831, époque d’une crise marquée par l’abaissement des salaires, que le 61 % de ses ouvriers employés alors dans sa filature de coton ne gagnaient pas, chacun en particulier le strict nécessaire.»

     

    Niveau des prix et pouvoir d’achat

    L’économiste Jean Fourastié (1907-1990) va quant à lui mettre au point la méthode des prix réels pour « étudier l’évolution des prix dans le temps sans être gêné par la diversité des monnaies ni par les variations de leur valeur ».

    Dans son livre, D’une France à une autre (1987) Jean Fourastié écrit : « En période traditionnelle, le quintal de blé revenait, en moyenne, à 200 salaires horaires de manœuvre : maintenant, il en vaut 3 à 4. […] Pour affirmer, comme nous venons de le faire, que le prix du blé a baissé, il faut s’affranchir des fluctuations de la monnaie. Que signifient en effet les prix de 30 F le quintal en 1830, 36,80 fr en 1959 et 127 F en 1985 ? […] À toutes les méthodes courantes de déflation, nous avons préféré, depuis près de quarante ans, la méthode des prix réels qui ont l’avantage d’être liés au prix de revient en heures de travail humain".

    La formule de calcul est la suivante :

    Le prix réel d’un bien =prix monétaire de ce bien/salaire horaire du manœuvre

     

    Le prix réel est ainsi exprimé en temps de travail nécessaire pour acquérir ce bien. Cette méthode permet d’analyser le pouvoir d’achat d’un individu. Or jusque dans la seconde moitié du 19ème siècle c’est le pouvoir d’achat en blé qui est l’élément déterminant du niveau de vie des individus.

    Exemple : 1 kilo de pain vaut en 1701 3 salaire horaire soit 3h pour l’acheter. Par comparaison, en 1913 il vaut 1,22 salaire horaire (un manoeuvre devait donc travailler une heure et quart pour acheter sa boule quotidienne) ; tandis que vingt-sept minutes suffisent en 1981. 

    Revenons à notre manœuvre de 1701 : s’il a une famille à nourrir, et sachant qu’il ne peut pas acheter plus de 2 ou 3 kg de pain par jour (1kg = 3h de travail), cela veut dire qu’il était à la limite de la misère voire même totalement miséreux ; tout son salaire part dans le pain et manifestement il n’en aura pas assez s’il a trop de bouches à nourrir …

     

    Pour Jean Fourastié à partir de 200 salaires horaires (pour le prix d’un quintal de blé) la situation alimentaire devient précaire et au-delà de 250, tout le salaire du manœuvre part dans le seul achat du pain ; c’est la famine.

    or, en 1701, on est à 300 salaires horaires

    en 1709, à 566.1 salaires horaires

    en 1710 à 406.2  salaires horaires

    en 1714 à 325.7 salaires horaires

     

     

    Quelques idées de salaire au 19ème siècle (tiré de Nos ancêtres - Vie et métiers n°23)

    un boulanger à Marcq en Baroeul (59) en 1829 = 1.25 f

    un charretier à Marcq en Baroeul (59) en 1829 = 1.50 f

    un maréchal ferrant à Marcq en Baroeul (59) en 1829 =  1.50 f

    un cordonnier à Marcq en Baroeul (59) en 1829 = 1.25f

    un domestique  agricole à Ennevelin (59) = 160 f en 1859

    un tisserand à haubourdin 2 f en 1841

    un forgeron entre 195 et 244f par an à Pont a Marcq (59) en 1859

    Au Creusot un mineur gagne 2f en 1840

     

    Sources

    Les salaires et la condition ouvrière en France à l’aube du machinisme 1815-1830 de Paul Paillat

    Où est l’erreur ? les budgets ouvriers au 19ème siècle selon Villermé de Gérard Jorland

    http://www.histoirepassion.eu/?Evolution-des-prix-du-15eme-au-19eme-siecle-Panier-de-la-menagere-services

     

    Productivité et richesse des nations de Fourastié

    Convertisseur francs/euros 

    Thema - Histoire et généalogie –la valeur des biens niveau de vie et de fortune de nos ancêtres de thierry sabot

     

     

     

     


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    Le chiffonnier

    Le chiffonnier - gravure n°10 - Carle Vernet

     

    « Rien ne se perd, rien ne se perd, tout se transforme »

    Phrase de Lavoisier remise au goût du jour actuellement pour des raisons écologiques et que déjà nos ancêtres connaissaient très bien mais pour des raisons économiques cette fois. En effet tout se recyclait chez nos aïeux :

    - la bouse de vache séchée au soleil constituait un combustible

    - les papeteries du 19è fonctionnaient grâce à la récupération de chiffon

    - les cordages et les toiles hors d’usage des voiliers, servent à la fabrication du papier à cigarettes

    - les boues urbaines composées de paille et de crottin de chevaux étaient amenés à la voierie et servaient aux maraichers pour leurs jardins. Cela occasionnait d’autres désagréments comme expliqué dans cet article ICI

    - l’urine des urinoirs publics (simple tonneaux mis à disposition) était collectée pour servir dans les opérations de peignage de la laine

    - eaux grasses, épluchures de légumes, croûtes de pain en provenance des hôpitaux constituaient après transformation un « excellent pâté » pour les milliers de porcs élevés en banlieue

    - les culots de bouteilles et les tessons de gros verts servaient à la fabrication de papier de verre

    - les viandes avariées venues des abattoirs servaient à l’élevage d’asticots vendus ensuite aux pêcheurs

    - etc

     

    Pour mesurer l’ampleur de cette activité « cachée » car essentiellement nocturne, il faut savoir qu’à Paris en 1899, 30 000 chiffonniers vivent de la libre collecte des chiffons et autres vieux papiers, bouchons, clous, cheveux …

     

    Chiffonnier en 1899

     

    Qui est le chiffonnier ? Une personne dont on se méfie : les chiffonniers sont en effet nécessairement suspect du fait de leur vagabondage et des matières , des déchets qu’ils touchent.

    Le chiffonnier inquiète la population et est défini de « parasite, sale, dépenaillé, violent, alcoolique, inadapté, dégénéré, sans morale ».

    Le journaliste russe Petr Petrov, correspondant à Paris dans les années 1870, a visité Paris et a décrit ce qu’il a vu à la Cité Doré entre le boulevard de l'Hôpital et la rue Jeanne-d'Arc, refuge misérable des chiffonniers les plus pauvres (aujourd’hui le 13ème arrondissement) :

    « Quelques sans-abris ont décidé de se doter d’un toit. Ils ont entassé tout un bric-à-brac, ont volé des planches, des cadres, des portes, des caisses en bois, ont dérobé des poutres et des perches, assemblé des ordures, amassé une montagne de saletés […]. Le passé de ces chiffonniers est plus ou moins identique : une vie dissolue et vide, la ruine, l’absence d’esprit de décision et de volonté de se mettre au travail ou, au contraire, la volonté de se suicider, l’ivrognerie due au malheur, au désespoir, une ivrognerie sans moments de lucidité ; puis, la chute finale, la dégradation, la misère, les guenilles, l’errance, la faim, le froid… […] Le passé des chiffonnières est plus uniforme : ce sont presque toutes d’anciennes prostituées, confites dans l’alcool, qui n’ont pas su se ménager leur vieillesse. En un mot, dans leur masse, ce sont les déchets, la lie de la société, qui s’accumulent en un seul et même endroit, tel un liquide pourri qui coule vers la même fosse, telles les eaux usées de la ville qui s’écoulent vers le collecteur central des égouts ».

    Petr PETROV, Les Chiffonniers de la Butte-aux-Cailles, Le Tout sur le Tout, 1983, Paris.

     

    Le chiffonnier

    Cité Doré

     

    Malgré cette image négative, le chiffonnier est un personnage indispensable de l’économie de l’époque puisqu’il approvisionne massivement l’industrie, comme le remarque Henri Blerzy en 1867 (1830-1904 - directeur départemental des PTT dans l’Aube) : « Près de sept mille individus n’ont d’autre moyen d’existence que d’explorer, le crochet à la main, les humbles rebuts de la population parisienne : 10,000 francs par jour, 3 millions et demi par an, telle est la moisson incroyable que les chiffonniers récoltent dans leurs expéditions nocturnes, butin immonde dont s’alimentent des fabriques de papier, de carton et de noir animal. Quelque inconvénient qu’il y ait à souffrir les usages actuels, on a pensé qu’il serait inhumain d’enlever à cette armée de pauvres travailleurs son gagne-pain de chaque nuit »

     

    Le chiffonnier

    Crochet du chiffonnier

     

    L’activité de chiffonnage connait son heure de gloire au 19ème avec la papeterie. Au 19ème on écrit à tour de bras et on a besoin de papier ; or le papier est fabriqué à cette époque avec des chiffons.

    Le chiffonnage, ce n’est bien sûr pas que les chiffons : les os collectés par les chiffonniers sont aussi très demandés, car ils entrent à partir de la fin du XVIIIe siècle, dans de multiples fabrications : bouton, suif, colle, charbon animal, gélatine, etc..

     

    Le chiffonnier

    Chiffonniers au 19ème siècle - photo Eugène Atget (1857-1927)

     

    Et parce que le chiffonnage prend au XIXe siècle un essor considérable, une ordonnance de police est rédigée en 1828 par M. de Belleyme, préfet de police de Paris, afin de limiter le nombre de biffins et de mieux les contrôler.

    Désormais, les chiffonniers sont assujettis au port d’une médaille délivrée par la Préfecture de Police : le chiffonnage devient une profession à autorisation : « nul ne pourra plus ramasser des chiffons dans la rue sans y avoir été autorisé par l’administration ». « Tout chiffonnier recevra une médaille en cuivre de forme ovale qui portera ses noms, prénoms, sobriquet et signalement ainsi qu’un numéro d’ordre. cette médaille devra être portée de manière apparente. le chiffonnier devra faire placer sur la face extérieure de la hotte en chiffres percés à jour de 54mm de haut son numéro d’ordre. Ce chiffre sera reproduite en couleur noire sur une des vitres de sa lanterne. »

    11000 médailles furent délivrées à paris entre 1828 et 1873.

     

    Mais les chiffonniers résistent à ce contrôle et se prêtent les médailles afin de pouvoir exercer sans soucis. les médailles passaient de père en fils créant de véritables dynastie de chiffonniers.

    En 1872, cette ordonnance tombe en désuétude alors que les chiffonniers parisiens sont presque 12 000, et approximativement 30 000 à la fin du siècle.

     

    Comment fonctionne le métier ? Le chiffonnage se hiérarchise en trois catégories jusqu’aux années 1850 :

    - Le chiffonnier de nuit ou « piqueur » récolte le meilleur. Il est appelé aussi coureur ou biffin (de biffe qui désigne le crochet de fer avec lequel les chiffonniers fouillent les détritus) : il court les rues, pique avec son crochet tout ce qu’il trouve revendable ; il porte une hotte sur son dos appelée « cachemire d’osier ».

    - Le « secondeur » pratique cette activité en plus de son travail déclaré et vient fouiller à la fin de la nuit les tas déjà visités par le piqueur.

    - Le « gadouilleur » ou « gadoueur » est le plus misérable, il part du matin au soir vers les dépôts de boues ou chez les paysans pour récupérer ce qui peut encore l’être ; il passait après ses confrères.

     

    Le chiffonnier

    Chiffonniers de la porte d'Asnières Paris - Photo Eugène Atger (1857-1927)

     

    Lorsque les boîtes à ordures de Mr Poubelle sont adoptées vers 1884, la hiérarchisation du chiffonnage change à nouveau.

    - Le « placier », nouvelle catégorie de chiffonnier, travaille en étroite collaboration avec un concierge qui l’autorise à entrer dans la cour pour fouiller dans les boîtes. il ne court donc pas, il a une place et fait le travail du concierge à la place de celui-ci : il récupère toutes les boites à ordure de chaque occupant, les vide dans la cour, les trie et récupère tout ce qu’il y a à récupérer, nettoie les boites et les remet en place Le placier a souvent une voiture en lieu et place de la traditionnelle hotte. Il peut gagner jusqu’à 10 à 12 francs par jour mais contrairement aux coureurs il doit assumer son service quel que soit le temps qu’il fait. Il perd la liberté qu'a le chiffonnier traditionnel.

    - Le « coureur » quant à lui doit se contenter des boîtes déjà fouillées par les « placiers »

    - Enfin, le « gadouilleur » continue d’essayer d’exister.

     

    Le chiffonnier

    En tout état de cause, coureur, placier, secondeur et gadoueur ne sont que des récolteurs. Une fois la récolte terminée, ils amènent leur marchandise au maître chiffonnier qui achète au poids. Chaque produit a un cours précis et chaque maître chiffonnier est spécialisé dans un type de produit : un tel les chiffons, un autre les os, encore un autre le verre … Les maîtres chiffonniers sont des commerçants, des notables, , des élus locaux qui mènent une vie de bourgeois, achetant le produit des fouilles des piqueurs et des placiers, employant du personnel pour trier, et revendant par wagons à l'industrie les textiles, les os, les métaux ….

     

    La vie du chiffonnier « ...il y a d'abord les chiffonniers de naissance, c'est-à-dire les enfants des chiffonniers qui n'ont jamais fait que ce métier-là. Ensuite, il y en a beaucoup qui, comme moi, l'hiver de 1860-61, étant sans travail, me suis mis à chiffonner le soir d'abord, parce que je craignais d'être rencontré par des personnes qui me connaissaient. Pour qu'on ne me reconnût pas, je me coiffais d'un chapeau à larges bords que j'avais soin de rabattre sur mes yeux. A cette époque, tous les soirs, je gagnais 6 ou 7 francs en travaillant jusqu'à minuit ou une heure du matin. (...) Lorsque le beau temps revint, et que le travail reprit dans mon métier de menuisier, je ne cherchai pas d'ouvrage, je continuai le chiffonnage et je m'enhardis à le pratiquer le matin. Ne gagnant que 3,75 francs dans la menuiserie, prix de la journée en 1860, je préférai chiffonner parce que je gagnais davantage et que j'étais plus libre. »

    Extrait de Notes d'un chiffonnier de Desmarquest, in Le Travail en France. Monographies professionnelles de J. Barberet.

     

    Cet extrait permet de voir qu’un chiffonnier motivé peut gagner bien mieux sa vie qu’un simple ouvrier mais tous les chiffonniers ne sont pas placés à la même enseigne comme on l'a vu plus haut

    Et n’oublions pas les ravages de l’alcool : le chiffonnier comme tant d’autres travailleurs était malheureusement attiré par la boisson qui lui permettait d’oublier sa vie de misère … et qui le faisait par là même retomber dans la misère puisqu’il buvait chaque semaine son salaire …

     

    Le chiffonnier

    Intérieur d'un chiffonnier - 1912 - porte d'Ivry - Phoro Eugène Atger

     

    Philosophie du chiffonnier

    « Vidons l’écrin !... vidons le panier aux ordures, et faisons l’inventaire de ma nuit !... Voyons si j’ai vraiment fait une grasse journée… si je trouverai quelque chose de bon dans ce résidu de Paris !... C’est peu de chose que Paris qui va dans la hotte d’un chiffonnier… Dire que j’ai tout Paris, le monde, là, dans cet osier… Mon Dieu, oui, tout y passe, la feuille de papier… tout finit là tôt ou tard… à la hotte !... […] L’amour, la gloire, la puissance, la richesse à la hotte ! à la hotte !... toutes les épluchures !... tout y vient, tout y tient, tout y tombe… tout est chiffon, haillon, tesson, chausson, guenillon !... […] Et dire que tout cela refera du beau papier à poulet, de belles étoffes à grandes dames, et que ça reviendra là encore, et ainsi de suite, jusqu’à l’extermination. O folies d’hier… ô superbes rogatons… c’est là votre humiliation !... C’est le rendez-vous général, c’est la fosse commune, c’est la fin du monde… c’est plus que la mort, c’est l’oubli !... Qu’est ce qui reste après le père Jean, je vous le demande un peu ?... Rien, un os comme celui-là ! ».

    Félix PYAT (1810-1889), journaliste, auteur dramatique et homme politique français, Le Chiffonnier de Paris, 1861

     

    Le chiffonnier

    Carte postale - début 20ème

     

    La chanson de la hotte

    Les chiffonniers, glaneurs nocturnes,

    Tristes vaincus de maints combats,

    Vers minuit quittant leurs grabats,

    Dans l'ombre rôdent taciturnes.

     

    La Hotte sur leurs reins courbés

    Se dresse altière et triomphante ;

    Voici ce que cet osier chante

    Sur ces échines de tombés :

     

    Moi, la Hotte nauséabonde,

    Épave où vivent cramponnés

    Les parias et les damnés,

    L'écume et le rebut du monde,

     

    Fosse commune à tous débris,

    Où ce qui fut Hier s'entasse,

    En juge, chaque nuit, je passe,

    Fatal arbitre du mépris.

     

    À la lueur de sa lanterne,

    Mon compagnon qui fouille au tas

    Ramasse tout : chiffons, damas,

    Sans que sourcille son œil terne ;

     

    Tout ! auréoles de clinquant,

    L'honneur vendu, des ailes d'ange ;

    On trouve en remuant la fange

    Les vertus mises à l'encan ;

     

    Fausses grandeurs, fausses merveilles,

    Et tant d'autres choses encor ;

    Vieux satin blanc aux trois lis d'or,

    Velours vert parsemé d'abeilles.

     

    Dernier et fatal ricochet,

    Tout va, tôt ou tard, à la hotte

    Du chiffonnier qui dans la crotte

    Fouille du bout de son crochet. »

     

    Charles Burdin, Heures noires, Paris : Librairie des bibliophiles, 1876

     

    Fin des chiffonniers La fin du 19ème siècle va sonner le glas des chiffonniers.

    1/ L’invention de Mr Poubelle est le premier coup de semonce. En effet le 24 novembre 1883, le préfet de la Seine, Eugène René Poubelle prend un arrêté relatif à l’enlèvement des ordures ménagères en imposant des boites à ordures à chaque occupant de logement et oblige les propriétaires parisiens à fournir à chacun de leurs locataires un récipient muni d'un couvercle.

    Trois boîtes étaient obligatoires : une pour les matières putrescibles, une pour les papiers et les chiffons, et une dernière pour le verre, la faïence ou les coquilles d'huîtres.

    Ces premières « poubelles » devait être en bois, garnies de fer blanc à l’intérieur pour des raisons d’hygiène, être muni d’un couvercle et avoir une contenance de 80 à 120 litres.

     

    Le chiffonnier

    Les boites à ordures de Mr Poubelle, rue Emile Zola, Paris - 1913

     

    Elles devaient être sorties le matin très tôt afin que les ramasseurs d’ordures puissent les vider dans leur tombereau.

    Ces boîtes à ordures vont fatalement faire baisser les revenus des chiffonniers car si les récipients sont sortis juste avant le passage du tombereau, ils n’auront pas le temps de procéder au tri. Seuls les « placiers », en relation avec les concierges, parviennent à conserver des revenus décents pendant un temps.

     

    Le chiffonnier

    Ramassage des ordures

     

    « Depuis qu'on ne peut plus vider les ordures sur la voie publique, 50 % des détritus utilisables que recueillaient les chiffonniers sont perdus pour l'industrie française. Et au lieu de 2 Frs par jour, les chiffonniers gagnent à peine 1 Fr. Je suis marchand de chiffons ! J'employais, avant l'arrêté, six hommes et un certain nombre de femmes. J'achetais en moyenne pour 500 Frs par jour de détritus ; depuis, je n'en achète plus que pour 140 ou 150 Frs ; au lieu de six hommes, je n'en emploie plus que trois, et sur dix ou douze femmes, j'ai été obligé d'en renvoyer la moitié. Or ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent plus travailler chez moi, ne trouvent pas plus d'ouvrage chez mes confrères, ils sont sur le pavé de Paris, il leur est impossible de s'employer. Il est évident que ces femmes ne peuvent guère aller faire de la couture ou de la lingerie. Voilà la crise que nous subissons ».

    Extrait de la déclaration de M. Potin, maître chiffonnier, à la Commission dite des 44, cité par Joseph Barberet in Le travail en France : monographies professionnelles.

     

    La poubelle va avoir du mal à passer dans les habitudes des gens mais cela va se faire et en moins d’un demi- siècle tout le monde utilise ce récipient qui s’appelle désormais une poubelle.

     

    Ne nous y trompons pas toutefois, la poubelle et le ramassage organisé des ordures est certes une avancée importante en matière d’hygiène publique mais ce qui a sous tendu ces décisions fut également et peut être surtout le profit. En effet, industriels et financiers entendent tirer profit dès la seconde moitié du 19ème siècle, du chiffonnage.

    En effet, « Paris compte près de 20 000 chiffonniers réguliers qui gagnent 2.50 f à 3 francs chaque jour ce qui donne 50 000 francs par jour et 18 millions par an ! Cette somme rémunère quatre choses : la recherche de détritus réutilisables, le triage ou cassement de ces divers résidus, leur transport chez le maître chiffonnier et enfin la valeur même dudit détritus. […] Nous pourrions grâce à un arrêté habilement fait obtenir gratuitement trois de ces choses. Pour cela il faudrait commencer par rendre le chiffonnage impossible et alors tous les détritus qui ont une valeur quelconque serait ramassés par les voitures du concessionnaire de l’enlèvement des boues et des immondices de Paris ».

     

    2/ Les matières premières récoltées par les chiffonniers sont de moins en moins demandées : les industriels se détournent en effet lentement du chiffon qui n’est ni assez abondant, ni assez compétitif. Les fibres du bois semblent nettement plus intéressantes. Quant aux os, ils sont progressivement remplacés par les premiers plastiques.

    « Entre 1883 et 1902, les cours des chiffons et des vieux papiers s’effondrèrent ; la tonne de blanc de toile passa de 30 à 15 francs et celle des vieux bouquins de 8 à 3 francs ».

    L’activité de chiffonnier devient alors très difficile et, peu à peu, le déclin de la profession se fait.

    La collecte des matières qui faisait vivre et même s’enrichir certains chiffonniers jusqu’au milieu de XIXe siècle n’est plus du tout rentable à la veille du XXe siècle ...

     

    Mais le recyclage a retrouvé ses lettres de noblesse au 21ème siècle ...

     

    Le chiffonnier

     

    Sources

    Histoire des ordures : de la préhistoire à la fin du dix-neuvième siècle de Marine Béguin

    Histoire des hommes et de leurs ordures, Le Cherche Midi, 2009 de Catherine de Silguy

    Les chiffonniers à Paris

    Sur les pas des chiffonniers de Nanterre

    Les Chiffonniers de Paris de Antoine Compagnon

    Le site MHEU 

    Le chiffonnier, une activité menacée dès la fin de 19ème siècle

    Nos ancêtres, vie et métiers n°56


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