lille
Lille hier / aujourd'hui
De Kévin Labiausse
"Traverser le seul XXe siècle en confrontant les cartes postales anciennes de Lille et leurs reconductions modernes confirme l’incroyable et perpétuelle métamorphose de la ville, que celle-ci ait été subie à cause des circonstances de l’histoire ou délibérément souhaitée par l’administration municipale. S’il reste peu de traces des premières heures de la cité, la Grand Place ramène le promeneur au forum médiéval et dévoile son chef d’œuvre architectural, la Vieille Bourse, témoignage de la vocation marchande de la ville. Les rues sauvegardées du Vieux-Lille aux façades richement sculptées conduisent vers d’anciens rivages animés qui débordaient de marchandises comme le quai de Wault, devenu lieu de flânerie. Les grands boulevards bordés de platanes et investis par la bourgeoisie du Second Empire rappellent le Paris d’Haussmann tandis que les immeubles destinés à effacer les stigmates de la Première Guerre mondiale alternent entre la vogue de la géométrisation et une décoration locale qui résiste à la tentation de l‘avant-garde. Tel un archéologue, l’amateur devra décoder autant qu’il découvrira les strates, historiques et contemporaines, de l’urbanisme du centre de Lille dont l’hétérogénéité fait à la fois sa richesse et son intérêt".
Siège de Lille en 1708
Siège de Lille en 1708
Pourquoi ce siège ?
Tout a commencé avec la mort de Charles II d’Espagne en 1700 puisqu’en effet celui-ci meurt sans héritier. Or au vu des possessions espagnoles (n’oublions pas que Charles II est roi d'Espagne, des Indes, de Naples, de Sardaigne et de Sicile, duc de Bourgogne et de Milan, souverain des Pays Bas) et des liens que l’Espagne entretient avec les Habsbourg d’Autriche, les grandes puissances européennes ne sont pas prêtes à rester sans rien faire …
Trois candidats sont en lice :
- Louis XIV réclame l'Espagne au nom de son fils aîné, Philippe d’Anjou, qui, de par sa mère l’infante Marie-Thérèse (1660), est petit-fils de Philippe IV d'Espagne et neveu de Charles II
- Joseph-Ferdinand, prince électeur de Bavière, arrière-petit-fils de Philippe IV veut également le trône
- Léopold Ier, empereur du Saint Empire romain germanique, qui a épousé l'une des filles de Philippe, réclame aussi la succession pour son fils, l'archiduc Charles.
Un traité, signé en 1698, désigne Joseph-Ferdinand comme héritier principal mais son décès remit tout en question.
Un second traité, signé en 1700, attribue l'essentiel des possessions espagnoles à l'archiduc Charles.
Mais les Espagnols persuadèrent finalement le roi Charles II de nommer sur son lit de mort le petit-fils de Louis XIV comme héritier unique ce qu’il fit dans son testament (voir ici).
Philippe d'Anjou couronné roi d'Espagne
Et là bien évidemment rien ne va plus … L’Angleterre, la Hollande et le Saint-Empire se réunirent en une Triple-Alliance pour reprendre la couronne d’Espagne. Nous sommes en 1701.
Sept ans plus tard, les 3 belligérants se retrouvent devant Lille.
Siège de Lille
Pour entamer ce siège, les assiégeants font partir depuis Bruxelles le 6 août, un convoi de 6 000 chariots de munitions de guerre, 94 pièces de canon et 60 mortiers du premier calibre. Le siège de Lille est très vite complet et les forces très supérieures en nombre ne donnent que peu d’espoir aux assiégés. La ville se voit entourer par un impressionnant parc d’artillerie compris de la Deûle à la Marque : 120 pièces de canon, 40 mortiers et 20 obusiers.
Un document de l’époque écrit par Maximilien Prévost, maître (directeur) de l’Hôpital Notre Dame de Seclin depuis 1690, décrit précisément, de l’extérieur, le siège et ses conséquences sur les habitants aux alentours. Il avait 67 ans lors du siège.
Prévost annonce dès son introduction que ce siège « a presque ruiné cet hospital » ; plus loin il signale même qu’il « n’est point arrivé un désastre semblable à cet hospital, soit par rapport aux pertes, soit à l’égard de la longueur du temps ».
Hôpital de Seclin
Le siège eut en effet un impact important sur les environs à cause des incessants pillages tant de l’armée ennemie que de l’armée française. Et pourtant l’hôpital s’était assuré des sauvegardes délivrées par le prince d’Orange, par le prince Eugène de Savoie et par le duc de Marlborough (ancêtre de Churchill).
En vain…
Tout au long du siège les habitants des différents villages alentours vivent dans la crainte des pillages et autres violences.
Une première ligne face au site assiégé (ligne de contrevallation) empêche toute sortie de l’armée assiégée. Derrière elle, l’armée assiégeante établie une seconde ligne dite de circonvallation, afin de parer à toute attaque ennemie de secours. Mais Malborough encore plus prudent fit établir un retranchement en amont avec de la cavalerie et de l’infanterie qui se déployaient de Wattignies à Péronne sur « un front, dans la longueur d’une lieue, avait un fossé large de douze pieds et profonds de six. L’artillerie était placée sur les retranchements dans les endroits plus convenables. Ce fut par de telles mesures de Marlborough, profitant des lenteurs d’un ennemi irrésolu et divisé, vint à bout de mettre sa position à l’abri de toute attaque ». Le hameau actuel d’Ennetières était à l’époque un fort de retranchement dans ce dispositif.
Pendant ce temps, à l’intérieur de Lille
« Les hôpitaux de Lille sont évacués et tous leurs malades transportés à Douai. Des proclamations, placardées dans les rues, exhortent les habitants à concourir à la défense de la cause publique et de leurs propres foyers en péril. On poursuit sans retard le dégagement des abords de la place, commencé par monsieur de Lee. Les arbres et les haies des faubourgs sont partout coupés à 300 toises des murs de la ville (une toise = 6 pieds = 1.949 m). L’ennemi paraît le 12 août en vue de Lille, venant de la chaussée de Menin. Aussitôt le même soir, vers sept heures, Boufflers fait brûler toutes les maisons et censes de la porte de la Madeleine jusqu’à la Maladrerie, le long du chemin de Menin. Seules la maison du curé de la Madeleine et une chapelle attenante sont gardées pour servir de postes avancés à la défense. Le lendemain, à 10 heures et demie du matin, le faubourg de Fives subit le même sort. Pour dégager les abords de la redoute de Canteleu (système de fortifications à l’extérieur d’un fort plus grand), le maréchal donne l’ordre de mettre le feu aux maisons du pont « qui forment une espèce de bourg ». Il fait encore brûler en avant de la porte de Saint André, un petit château appelé le château d’Ouchin et une maison voisine dénommée la Cayère. Les palissades manquent. Monsieur de Valory a demandé aux Etats de Lille 40 000 fascines (fagots de branchages destinés à combler des fossés) et 60 000 piquets et 10 000 palissades et des bois propres à faire des gabions (système défensif destiné à protéger une position des tirs d’artillerie) ».
Gabions
[…]
« (Le Magistrat) constitue de grands approvisionnements de vins, bières, viandes salées et fumées. Ils font entrer dans Lille tous les blés et les bestiaux qu’ils peuvent se procurer. On était ainsi parvenu à réunir 600 porcs, des moutons et des vaches en grand nombre ».
[…]
« Un premier traité est conclu avec les brasseurs pour la fourniture de 4 000 rondelles de fortes bières, d’une razière de grains chacune (une razière de blé dans la région de Lille vaut 70 litres), au prix de 5 florins 5 patards la rondelle ».
[…]
« Le 19 août, plusieurs dames, entre autres Madame de Flandres et Madame la marquise du Quesnoy, obtinrent de sortir de Lille pour se retirer à Tournay ».
Les premiers temps sont toutefois assez calmes : Prévost mentionne les premiers combats dans le « maretz (…) (à l’arrière de l’hôpital et asséché au 19ème siècle) où il y eut un soldat allemand blessé à la mort et mourut à l’hospital un peu après y estre transporté. La seconde fois ce fut vers le chasteau (des Boulets), où il y eut beaucoup de chevaux pris et quatre ou cincq allemans tuez et quelques françois blessez, dont l’un mourut à l’hospital et l’autre s’est en allé presque guéry ».
Puis les pillages commencent à Seclin et dans toutes les villes voisines.
« Ledit cincquiesme jour de septembre 1708, après midy, il vint un officier Holandois, disant d’avoir ordre de prendre du fourrage, avec environ 50 ou 60 hommes, qu’on tâcha de contenter en livrant du foin à chacun, et l’on donna à boire et à manger audit officier et à deux de ses compagnons ». Le lendemain, « quantité d’officiers de toute sorte nations (…) ont visité tous nos greniers et pris toute l’avoisne qu’il y avoit, tant la nostre que celle qui y estoit refugiée ; il n’y ont pas laissé un seul grain (…) »Hollandois, disant d’avoir ordre de prendre du fourrage avec environ 50 ou 60 hommes, qu’on tâcha de contenter en livrant du foin à chacun, et l’on donna bien à boire et à manger audit officier et à deux de ses compagnons. […] Le lendemain, sixiesme dudict mois, quantité d’officiers de toute sorte de nations, avec un lieutenant des houssars habillé à leur mode, et l’officier du jour d’hier, ont visité tous nos greniers et ont pris toute l’avoisne qu’il y avoit, tant la nostre que celle qui y estoit réfugiée ; ils n’y ont pas laissé un seul grain, nonobstant que le seigneur de Ninove, frère à la religieuse de Nieppe à Lille et le sieur Dutrieu, officier dans le régiment de Westerloo, envoyez ici exprès, fissent tous leurs efforts pour sauver quelques choses. »
Pillage pendant la guerre de Trente ans
« Notre troisième assaut se fit le septiesme septembre. Il commença environ les sept heures du matin, avec quantité des fourrageurs (pilleurs) à la porte, ausquel ont disputait l’entrée, pendant qu’ils entroient à la foule par le jardin de la cense. Et d’abord ils ont jetté à bas toutes les couvertures avec un fracas terrible, pris tout le foin qu’il y avoit sur les chenels (grenier), pillé toutes les granges avec ce qu’il y avoit dedans, emportés toutes les moyes (gerbes), pillé la chambre de maître Jacques (Jacques Brasme, maître des labours), fait couler dix tonneaux d’huille, tué cochons, veaux, poulets, cannards, dindons, dérobé l’équipage du frater de Westerloo (le barbier) (qu’on se sçavoit par après contenter) ; enfin un fourragement ou pillage épouvantable. Il n’est pas resté une seule jarbe ; emportés tous les ustensiles de la bassecour, pelles, hoyaux, ferrailles, la corde er seaux du puits, enfin, tout ce qu’on n’avoit su emporter, tant fut on surpris de leur entrée subite. Ce ne fut ce jour-là qu’allarme continuel, tant au cimetière, près de la burie, qu’au jardin qui fut tout ravagé et la pluspart des outils du jardinier dérobés. […] La plus grande partie des maisons avoient esté pilées, l’église plusieurs fois forcée, les chaudières emportées, même celles de la brasserie du chapitre ; enfin une ruine totalle ».
Les Hollandais ensuite brûlent Seclin.
« Et la nuit du 11èe au 12ème, presque toute la ville de Seclin fut bruslée par un feu mis à dessein par les hollandois. Il y eut quatre vingt deux maisons bruslées à deux fois ; la première qui fut le 8 au matin, il y en eut environ 14 ou 15, et les autres ceste nuit. Il seroit impossible d’exprimer les désordres, larcins et foules des peuples qu’on fist plusieurs jours de suite audit Seclin. Parmi cette confusion toute sorte de gens se fourroient dans nostre maison, tous nos ouvriers avec leurs femmes et enfans, quantité de vieilles femmes et d’autres inconnus ; et durant ce vacarme plusieurs qui pensent toujours à mal faire nous ont dérobé deux grands chaudrons à la cuisine, sans qu’on eût peu sçavoir ce qu’ils sont devenus ».
Les Français reprennent Seclin sans épargner toutefois les civils puisque les soldats volent tout ce qu’ils trouvent.
« Cette mesme nuict, l’armée de France se saisit de Seclin …. Le 12ème au matin, l’on vint marquer nostre maison pour y loger le marquis de Saint Fremont , le comte d’Albergotty, messieurs de Coigny et Senelay, et une grande quantité d’autres qui se fourèrent partout , tellement que les quartiers vieux et nouveaux, la grande cuisine , la grande salle , l’ouvroir mesme des religieuses estoient occupéz ; il ne restoit pour nostre logement que le réfectoire et dortoir et le quartier des chapelains qu’ils n’osèrent prendre de crainte de balles de canon, selon que j’ay pu prévoir ». (Prévost était resté de sentiment espagnol plus que français…)
« C'estoit une grande désolation pour nous ; toute la journée les soldats coupoient du bois à l'entour de la maison pour se baracquer ; on prenoit nos poissons dans les fossés ; ils faisoient manger l'herbe du pré à la burie (fontaine) par leurs chevaux ; les lavendières faisoient la lessive dans nos fosséz, séchoient leur linge au feu de nostre bois ; ce n'estoit que tentes et baraques à la basse-cour, aux jardins du couvent et de la cense, avec plus de vingt huict ou trente feux, sans la cuisine de ces bons messieurs. Et à force de prendre bois ils ont trouvé environ quatre à cincq charrées de foin qu'on avoit tâché de sauver en le couvrant de naffetas (chaume) et furent enfin découvertes et ce qui avoit eschappé le pillage des Hollandois n'a pu éviter celui des François... le canon des hollandois se faisoit entendre de temps à autre et il y avoit de fréquentes escarmouches .
...C'estoit un pitié de voir nostre bois si mal traité pour trois jours que les François furent ici campez, et tout dégradez».[…]
L'armée du duc de Vendôme n'avait tenu Seclin que trois jours, du 12 au 15 septembre, et le pillage par les alliés recommença de plus belle.
« Le 15e toutes les troupes campées icy et aux environs décampèrent de bon matin, et tous ces messieurs qui avoient promis payer le bois pour leurs cuisinnes et boulangerie, comme aussy la bierre,beurre, pigeons, grain et choses semblables, sont en allez sans payer un seul double...et monsieur d’Albergotty qui paroissoit si honeste, ayant demandé un de nos chariots et deux chevaux , qu’il promit de renvoyer ici pour le disner, il ne le fit que le jour suivant , même sans escorte et sans avoir donné à boire ni à manger au charton, ni aux chevaux. Voyez l’honesteté de ces Messieurs ! »
« Dimanche 16e, les fourrageurs de l'armée d'Hollande sont venus prendre les fourrages que l'armée de France avoit laissé icy et aux environs avec chariots et chevaux... »
« Depuis le [25] jusqu’au 28ème, il n’y eut rien de nouveau sinon qu’on estoit toujours en frayeur et grande perplexité. La nuit du 28 au 29, il y a eu quelques troupes françoises venant de Douay qui ont tachez d’entrer dans Lille, chargés chacun à ce que l’on disoit de cinquante livres de poudres et de grenades. Vers les 11 ou 12 heures la nuict, ils avaoient passé la grande garde, qui s’estoit retiré lâchement, mais par malheur pour eux, les dragons du quartier en eurent l’alarme, lesquels on fait feu sur eux et il prit dans les poudres et grenades qu’ils portoient, ce qui fit un terrible fracas et massacre parmi eux, tellement que c’estoit une pitié de voir, le jour venu, quantité d’hommes et chevaux coupez en diverses pièces, les uns par le milieu du corps, , les austres la teste coupée, aucuns fendus en deux, les autres sans bras et sans cuisses ; enfin chose extrêmement pitoyable».
A ce sujet, le journal du siège de Lille de Maurice Sautai relate cet épisode de la façon suivante :
« La nuit du 28 au 29, M. le chevalier de Luxembourg est entré icy avec 2000 chevaux dont une partie est de dragons, et de carabiniers. Ils estoient tous armés de chacun un bon fusil et une bayonnette ; ils avoient derrière leurs chevaux la valeur de 100 livres de poudre. Il n'est entré que la moitié du secours qui devoit entrer, par un accident qui arriva à quelques cavalliers qui portoient de la poudre ; proche le pont Arache, le cheval d'un cavallier voulant faire le fringuant, fit feu sur le pont en se tourmentant, et mit le feu à la poudre d'une quarantaine de cavalliers qui sautèrent tous en l'air, et outre cela à 2 maisons qui joignoient le pont, ce qui obligea M. le chevalier de Luxembourg de faire construire un autre pont pour faire défiler toute sa cavallerie, l'autre moitié n'ayant pas eu le temps de défiler, joint à ce que les chevaux des derniers faisoient les diables, et ne vouloient pas passer pardessus les corps morts. Quand M. le chevalier de Luxembourg fut donc proche des grandes gardes des ennemis, il mit à la teste les dragons de Flandre avec chacun un rameau vert, avec ordre à eux de ne point parler que ceux qui dévoient parler, lesquels sçavoient le patois du pays et la langue des Hollandois. A leur première grande garde, ils ne trouvèrent aucune opposition à la barrière. On cria : « Wardanly ? ». Ceux qui estoient abouchez leur crièrent : « Troupe de Hollande », en leur langue, et leur dit qu'ils amenoient des officiers généraux à M. de Malbrouq. On les laissa défiler. Cependant, s'apercevant qu'ils estoient trompez, ils crièrent : « Allerte ! » et tirèrent une cinquantaine de coups de fusil avec 3 ou 4 coups de canon. Pendant ce temps-là, nos troupes serroient, et arrivèrent enfin à la porte des Malades à minuit et demy, avec le plus grand accueil du monde et de tous les bourgeois de la ville. M. de Luxembourg dit que sans la poudre dont ils estoient tous chargez, ils auroient haché et mis en pièces tous ces gens-là ».
[…]
Revenons au journal de M Pruvost ; nous sommes en octobre.
« Le 3ème, sur les huict heures du matin, nous vismes passer quantité de troupes du prince de Hesse, qui y estoit en personne, avec des chariots, par le maret, prenant vers la haute planche ; et cela dura jusqu’à 10 heures. On disoit qu’ils alloient faire un grand fourragement, comme ils firent aux villages d’annoeulin, Meurchin, Provin-Bauvin et Herrin, où la damoiselle qui demeuroit avec le sieur pasteur fut honteusement despouillée ».
[…]
« Le dimanche 7è d’octobre, il a passé quantité des détachemens allans par le maret et par le grand chemin, avec charrettes et caissons, sans sçavoir où ils alloient. On a sçeu par après qu’ils ont esté furonner l’église de Gondecour et plusieurs autres villages ».
[…]
« Ledict jour huictièsme du mois, sur les six heures du soir, on entendit redoubler les coups de canon avec la lousqueterie ; on voyoit les esclairs de nos jardins. Et cela dura presque toute la nuict. On croyoit que c’estoit quelque assaut, c’est estoit effectivement un mais dès le lendemain on disoit qu’il n’avoit point réussi ».
[…]
Les pillages continuent tout autour de Seclin. Voir également ici à Rumegies
« Le 15è de bon matin, c’estoient encore fourageurs avec caisson et charettes passant par le grand chemin, prenant leur route vers Camphin et lieux circonvoisins. On dit que le 13è ils ont faict dans l’église dudit Camphin des profanations horribles, ayant brisé le tabernacle, pris le ciboire, foulé au pied les saintes hosties, ce qui est épouvantable, sans qu’on en ait fait aucune recherche ny punition des coupables ».
Le 17 octobre, « les fourageurs et maraudeurs ont encore passé par le grand chemin avec infanterie et l’attirail ordinaire, prenant la route vers Camphin. Ils sont encore tous revenus fort chargez de toute sorte d’usentiles. L’après midy on n’entendit plus tirer ni de la ville ni du costé des assiégeans non plus que le 18è au matin et toute la matinée. Cependant des maraudeurs houssars allèrent vers le moulin rouge. A l’arrivée de nostre sauvegarde, ils se retirèrent. Il faisoit un très grand brouillard ; c’est pourquoi les fourrageurs avec l’escorte restèrent un peu à Seclin, et pendant ce temps-là ils entrèrent dans les maisons et prirent ce qu’ils y trouvèrent. Et estans passez au Pont à Vendin et lieux circonvoisins, ils y fourragèrent et les françois fortifiés le long de la rivière tuèrent quelques houssars. Ils se vengèrent sur les paysans ; ils tuèrent un vieil homme de deux coups de pistollet, selon que nous ont dit des officiers de Westerloo qui rafraichirent icy, ils coupèrent la teste à une pauvre femme qui estoit cachée dans un fosset, et ramenèrent un homme prisonnier qu’ils disoient estre gascon, habitué audit Vendin passé trente ans ; ils disoient qu’ils le feroient pendre soubsonné de les avoir trahy, arce qu’il s’enfuyoit vers la rivière. Voilà comment ils agissoient envers ceux qui estoient entre leurs mains ».
[…]
« Le 22ème dudit octobre, on tiroit sur la ville de bon matin avec beaucoup de furie, ce qui a continué jusqu’à quatre heures et demie du soir et lors il a cessé tout à coup ; on croyait qu’on avoit battu la chamade ; ce qui estoit vray. En effet le 23ème au matin, la grande garde et les fourrageurs qui conduisoient environ vingt deux chariots allans vers Camphin et Espinoit, sisoient qu’on capituloit ; et environ les dix heures , nos sauvegardes assuroient que les Hollandois estoient déjà maistre d’une porte de la ville, sçavoir de La Magdeleine ».
Lille va céder devant les assiégeants
« Le 24ème s’est passé assez tranquillement et l’on parloit toujours diversement de la capitulation de la ville. L’on sceut enfin le 25ème qu’une partie de la garnison estoit sortie de la ville ce matin, sçavoir la cavallerie, qui estoit entrée dans laditte ville avec des poudres, comme il est dit cy devant. L’on parloit diversement de leur nombre. Aucuns disoient quinze cens hommes, d’autres moins. Et Monsieur de Mareschal de Boufflers, gouverneur de la place, est entré avec toute la garnison, cavallerie et infanterie dans la Citadelle ».
[…]
Pruvost rentre dans Lille
« La ville a beaucoup pati pendant le siège. Il est constant qu’on y a mangé de la chair de chevaux et on la vendoit publicquement. Quantité des maisons et cloisttes du costé de l’attaque ont estéz foudroyez du canon et bombes. L’épouvante a esté si grande que les religieux carmes deschaussés ont abandonné leur maison ; les religieuses grillées ont rompu leur closture, comme les carmélites, les ursulines, célestines et autres qu’on voyoit aller par la ville d’un costé et d’autre, aucunes chez leurs parens, d’autres chez leurs amis ; la closture des religieuses du Saint Esprit estoit ruynée presque de fond en comble, deux de leur novice ont abandonné leur résolution et sont rentrées dans le monde ».
« Le 26è je fus à Lille où j’ai trouvé nos religieuses en bonne santé, lesquelles pendant le siège avoient esté obligées de livrer cent rasières de beau froment que le Magistrat avoit prisez et apprétiez à treize livres et ce nonobstant les placets et autres devoirs qu’elles avoient faict pour estre exemptées de ladicte livrance ; ce qui nous viendra assurément à grand préjudice dans la suite, à cause de la disette où nous sommes réduits par les fourragemens que nous avons souffert et la perte générale de la moisson de ceste année 1708 ».
[…]
Emotions des Lillois
« Toute la population de Lille estoit extrêmement animée contre le mareschal de Boufflers pour toutes les exactions qu’il avoit faictes pendant le siège, pour garnir et munir la Citadelle par toute sorte de provision et contre le Magistrat d’avoir si peu protégée la bourgeoisie (le journal du siège relate quant à lui que « en se voyant abandonnés le 25 octobre par la vaillante garnison, les habitants de Lille n’avaient point dissimulé leurs sympathies pour la cause française »).
« Ils ont pris tout le plomb de l’hospital Comtesse et les nochères (sorte de gouttière) des maisons des bourgeois et pour nostre part, celles de nostre maison faisant le coin de la rue du Sec Arembault ».
[…]
La capitulation n’empêche pas les pillages ; les civils sont toujours les grands perdants que l’on soit en paix ou en guerre.
« Ce matin (14 novembre), avant le jour il a passé un grand détachement d’infanterie, qui fut suivi vers les huit heures d’un grand nombre de toute sorte de gens, cavalerie et infanterie, commandés par le fameux Saint Amour avec chariot et charettes, marchant vers Phalempinn Camphain, Neuville, Thumeries, Oignies et autres villages dans les bois. Passant par Martinsart, Denis Dupont fut fort mal traité et despouillé. A Thumeries un censier appelé Le Roy a perdu tous ses moutons et vaches. A Attiches, Darlez a perdu une partie de ses moutons et ainsi des autres paysans qui furent battus et despouillez. On a veu passer par Seclin un soldat avec sa trousse et quatre moutons et un cochon, d’autres avec quantité des meubles, habits et ustensiles de ménage. De long temps d’ici, on n’avoit veu un désordre semblable ».
« Et pour nostre part, un peu après midy, on vint crier à plusieurs fois : Sauvegarde ! Sauvegarde ! L’alarme fut chaude ; toute la maison fut en mouvement ; les unes couroient aux greniers, aucunes à la porte, d’autres sur les champs, au sujet que six dragons emmenoient par la rueyelle Comtesse une de nos plus belle vache prise à l’entrée du marets qui fut rattrapée par nostre sauvegarde Frédéricq. Un peu plus tard ils l’auroient égorgée dans la cense des Euwis. Ceux de ce fouragement ont si bien employé leur journée que l’escorte fut obligée de passer la nuict à Seclin. Ils ont pris pain, beurre et habits où ils ont pu principalement dans les maisons à l’écart. Ils ont tiré à bas quelques parties de maisons en la rue de Lille et vers le maretz pour leur faire du feu . et comme nous sçavons qu’ils avoient traitez cruellement tous les lieux où ils avoint fouragez et pillez, prenants chevaux, vaches, moutons, meubles et ustensiles, on fut icy toute la nuict sur ses gardes. Les religieuses, domestiques et sauvegarde firent la sentinelle. Les bestiaux du chasteau, de Denis Dupont et de la cense du Four couchèrent à nostre bassecour. On n’osa même sonner les messes. Mais grâce au seigneur, nous avons échappé cetet fois pour la peur. Ils partirent de Seclin assez de bonne heure. »
[…]
« Et cejourd’huy 15è dudit novembre quie stoit un jeudy, nostre sergent nous fit un rapport qu’on avoit veu passer par Bourgault une grosse troupe allant vers Avelin et la chaussée de Douai et lieux circonvoisins. On disoit qu’ils alloient fourager le village de Flines ».
[…]
« Depuis le 27 novembre jusqu’au premier du mois de décembre, il n’y a rien eu de particulier. Le 2è (décembre) qui estoit un dimanche l’on fit un fouragement épouvantable vers Tourmignies, Nomain et villages circonvoisins, principalement à Templeuve en Pévèle où le curé qui estoit fort vieux fut dépouillé, l’église pillée et les saintes hosties profanées par des sacrilèges horribles ; le censier de l’abbaye dudit templeuve en Pévèle tout pillé et ses moutons tués et emportés. Il fut à Lille le même jour et le lendemain comme les paysans venoient faire leurs plaintes à Monsieur d’Haffringues, logé à nostre refuge, il n’eut aucune raison auprès des généraux ».
[…]
« Ainsi la campagne est finie glorieusement pour les alliez, et nous nous sommes trouvez obligez à cause des notables pertes précédentes d’acheter à un prix très haut toutes nos denrées comme le soucrion (sorte d’orge) pour brasser, que nous avons esté chercher au Pont à Vendin, avec beaucoup de risques pour les parties françoises, comme aussi l’avoine et febves pour la nourriture de nos bestiaux dont nous avons payé pour deux charées de foin prises à Haubourdin 78 florins 8 patars et tout le reste à proportion ».
« Dieu veuille dans sa bonté et miséricorde que cette année 1709 nous soit plus heureuse que la précédente et qu’il daigne éloigner de nous les misères et les calamitez dont nous avons esté si rigoureusement chastiéz et accablez ».
Chacun sait que Dieu ne l’a point entendu …. Voir article sur l'hiver 1709
« Au mois de janvier de ceste année 1709 il a esté ordonné par les baillifs des seigneurs hauts justiciers de la chastelenie de Lille à toutes les communautés et magistrats des bourgs et villages de ladite chastelenie de demander à chaque particulier une déclaration sur serment de toutes les pertes qu’on avoit souffert tant pour les armées des alliez que de France ».
[…]
« Nostre perte portoit à l’égard des alliez la somme de 16 668 florins 16 patars y compris la perte des habits et hardes de nos domestiques qui portoit 94 florins et 3 patars. A l’égard de l’armée de France dont une partie des généraux fut logée ici, nostre perte estimée à la somme de 11 557 florins 18 patars 6 deniers. Somme totale : 28 226 florins 14 patars 6 deniers.On nous fait espérer que nous en aurons quelque chose pour nous dédommager ; le temps nous fera voir ce qu’il en arrivera ».
[…]
« Nous n’avons rien eu du tout ; c’est une honte d’écrire le peu de modération que les baillis des Estats nous ont fait sur les vingtièmes de l’année 1708 à cause qu’ils disoient que la perte n’avoit point excédé la moitié de noster remise. Pour surcroît d’affliction, l’hiver qui avoit commencé au mois de novembre et continué pendant les mois de décembre et janvier 1709 fut si rigoureux et si violent, avec quantité de neige, que les bleds furent la pluspart gelez en très grand danger de rien avoir ; les soucrions et colsats entièrement perdus ; les arbres fruitiers et les vignes ont mouru à plusieurs costé ; ledit hyver, à quatre ou cinq reprises a duré jusques au troisième jour du mois de mars de ladite année 1709, et puis a encore recommencé avec beaucoup de rigueur jusques au 15è dudit mois ».
Revenons aux premiers jours de la capitulation de Lille : la famine guette ….
« Les hollandais avaient compté que Lille, renommée pour sa richesse, fournirait, elle et sa châtellenie, de quoi entretenir 14 ou 15 000 hommes. Mais quand à leur prière le Magistrat fit assembler tous les banquiers, marchands et boutiquiers, on réunit à grand’peine 53 000 écus. Au lieu des 80 000 demandés par les députés hollandais pour le paiement de leurs troupes. […] La ville était épuisée après les sacrifices sans nombre qu’elle s’était imposés pendant le siège. […] Mais cette préoccupation n’était pas de toutes la plus importante. Trouver du blé, empêcher les 60000 âmes qui leur étaient confiées de ressentir les horreurs de la famine, tel était le souci capital. […]. Les députés hollandais s’étaient empressés de faire pratiquer par le Magistrat une recherche exacte ‘de tous les blés qui étaient dans la ville, dans le cloître de Saint Pierre, maisons et chanoines et autres lieux exempts ‘ ». Au total : 18 000 razières. « Avec d’aussi faibles ressources, la ville se trouvait à la veille de manquer de blé. La consommation journalière atteignait le chiffre de 600 sacs. Sur ce pied, les 18 000 razières devaient être épuisées aux premiers jours de décembre ».
Un observateur décrit ce qui se passe dans Lille rationnée :
Le 5 novembre « on fait courir ce pauvre peuple avec son cher argent d’un bout à l’autre de la ville pour être servi de sa modique portion de blé consistant dans un seul havot, je veux dire le quart de la razière, aujourd’hui aux Capucins, demain aux Bapaumes et un autre jour ailleurs. Deux cents personnes se trouvent en foule prêtes à payer pour avoir leur affaire et bien souvent après avoir essuyé l’attente de quatre heures entières la quantité de blé quoique au prix de 35 patards l’havot (un havot = sur Lille à 17 litres à peu près) ne survient pas à pouvoir contenter et fournir la cinquième partie des attendants ; et c’est de là que sort une infinité d’acclamations. La mère s’oublie pour plaindre son enfant, le père tombe en fureur de se voir affamé avec la main garnie d’argent. Si le pauvre découvre un endroit à s’en pouvoir, il se tait et se donne garde d’en parler à son voisin tant la crainte qu’il a du manquement le préoccupe ».
[…]
« Le spectacle des maux qui accablaient la ville le cédait en profonde tristesse à la désolation répandue à travers la châtellenie. Partout ce n’étaient que terres en friche, villages et fermes saccagés ou brulés, la guerre dans toute son horreur. Les hussards et les partis ennemis se livraient chaque jour à des désordres sans nom : ″il est incroyable, écrit un témoin occumaire, combien ces troupes si différentes et mal disciplinées ont causé des dégâts dans la châtellenie de Lille et les environs, pillant et saccageant les églises et châteaux forts, dépouillant le monde, maltraitant les prêtres″. Les soldats des alliés nommaient cette chatellenie « pays de Ghelt » c’est-à-dire pays d’argent. En effet tout y était lors en abondance et ses habitants plein de luxe et d’ambition mais en peu de temps ils furent entièrement épuisés et ruinés. ″Nous n’avons ni censes ni terres dans la châtellenie, dit le Registre de l’abbaye de Loos qui n’aient été pillées ou fourragées plusieurs fois … il n’y a pas eu de sauvegarde ou très peu qui n’ait été forcée, point de maison qui n’ait été pillée. Grains battus, meubles, bestiaux, tout s’enlevait ; beaucoup de maisons tirées en bas ou fort dégradées ; plusieurs paysans blessés et tués dans les pillages et autrement″. Si le Prince Eugène se divertit de comédies, le soldat en fait de très touchantes aux paysans ; le village d’Ascq en ressentit les tristes effets par un pillage qu’on en fit aujoud’hui, 12 novembre. Et ces scènes affligeantes se renouvelaient sans cesse »
« Las de récolter pour des déprédateurs sans pitié, le paysan ne songeait plus à ensemencer ses champs et les laissaient incultes ».
Et après ?
La suite des évènements ne sera guère brillante pour Louis XIV puisqu’avec la prise de Gand le 30 décembre 1708 le Hainaut et la Flandre sont perdus. Les places de Douai, Béthune et Aire sur la Lys tombent en en 1710, celle de Bouchain en 1711. Il ne reste plus qu’une place à prendre pour pouvoir marcher sur Paris : Landrecies. Le prince Eugène a 130 000 hommes équipés face à 70 000 Fançais fatigués et sans munition.
Ruines du moulin d'Avesnes le sec, point d'observation stratégique lors de la bataille de Denain
Ce ne sera qu’en 1712, à la bataille de Denain que fut remportée LA victoire, par surprise par le maréchal de Villars et le maréchal Pierre de Montesquiou (plus connu sous le nom de d’Artagnan) face au Prince Eugène. Voir le déroulé de la bataille et de ses préparatifs sur
http://www.histoire-pour-tous.fr/batailles/4384-la-bataille-de-denain-1712.html
Les français, galvanisés, récupèreront en quelques mois les places fortes perdus et le traité d’Utrecht l’année suivante mettra fin à la guerre de succession.
Pourquoi Lille pourtant réputée imprenable d’après Vauban est tombée ?
La perte de Lille vient en fait de l’insuffisance de sa garnison. Vauban estimait en effet qu’il fallait un minimum de 12 000 fantassins et 1 200 cavaliers. Or Boufflers n’avait que 9 000 hommes à peine et parmi eux beaucoup de conscrits. Sautai donne à ce sujet le témoignage de Jean Godefroy, seigneur d’Aumont : « la garnison était de 23 bataillons y compris 2 régiments de dragons et cela aurait suffi si ces corps eussent été complets. Malheureusement, il y manquait plus d’un tiers des hommes : ainsi au lieu de 12 à 13 000 hommes dont cette garnison devait être, il n’y en avait pas 8 000 en état de servir. Il y avait même entre ces troupes plusieurs compagnies d’invalides qui ne furent employées qu’au service du canon, leurs infirmités et leurs blessures ne permettant pas de les envoyer à la garde des dehors ».
Sources
Extrait des archives de l’Hôpital Notre-Dame de Seclin en 1910 par le chanoine Théodore Leuridan http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k131556q
Histoire de John Churchill – Tome Second – Paris – 1808.
https://www.seclin-tourisme.fr/2017/02/24/le-si%C3%A8ge-de-lille-et-de-sa-r%C3%A9gion-en-1708/
Siège de la ville de Lille et de la citadelle par Maurice Sautai :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5784402b
http://www.histoire-pour-tous.fr/batailles/4384-la-bataille-de-denain-1712.html
Emeutes à Lille lors du transfert des cimetières au 18ème siècle
Le 18ème siècle est, on l’a vu ici et ici, l’époque où, timidement mais sûrement, la question de la salubrité publique se pose avec une acuité toute nouvelle.
Sous l’influence des Lumières, les premières notions d’hygiène publique (que l’on retrouve par exemple dans la volonté de conserver la santé des enfants scolarisés) commencent à être connues».
On commence ainsi à se rendre compte que les pratiques mortuaires menacent l’hygiène publique même si le concept de contagion et de transmission par un agent extérieur reste encore très flou.
La pestilence des cimetières et des églises suffit de toute façon à en révulser plus d’un !
Eglise et cimetière de Violaine (62)
Jusqu’à présent les morts en effet sont enterrés pour les plus chanceux dans les églises, car plus près de Dieu (être inhumé dans l’église est en quelque sorte « une prière perpétuelle ») et pour les autres dans des cimetières intra muros.
Dans les églises, le risque de surpopulation est réel et assez facile à comprendre et surtout à sentir …
Dans les cimetières, le risque est tout aussi avéré mais moins facile à mettre en évidence pour les contemporains.
Le fait est que ces cimetières se trouvent dans l’enceinte des villes, qu’il y en a plusieurs et que les conditions d’inhumation laissent réellement à désirer comme on va le voir plus loin.
De ce fait au 18ème siècle a lieu un grand débat qui se concrétise dans certains endroits par de véritables combats pour mettre fin aux coutumes antérieures et établir les cimetières hors des villes.
Le chanoine Porée de Caen, écrivain français (1685-1770), a condamné la sépulture dans les églises « avec placidité et non sans esprit », au nom de la "santé" et de la "propreté" dans ses "Lettres sur la sépulture dans les Eglises" publiées en 1743 à Caen.
Voltaire lui-même écrit sur la "pestilence" des églises de Persépolis « capables d’empoisonner le globe terrestre ». (à noter toutefois que celui-ci s’est tout de même fait enterrer dans l’abbaye de Scellières).
Antoine Louis, médecin des Lumières (1723-1792) dénonce cette pratique nocive et ces exhalaisons dangereuses dans l’une de ses lettres sur la certitude des signes de la mort (1752).
En attendant ces interdictions formelles, on essaie mais en vain de masquer l’odeur de mort dans les églises avec par exemple de l’encens brûlé à profusion.
En Bretagne, la question s’est posée tôt (en 1719) car cette année-là sévit une épidémie de fièvre scarlatine qui désole en 3 mois (aout, septembre et octobre) la ville entière ; le nombre de sépultures s’accroit ainsi de 200% par rapport à l’année précédente et le taux de mortalité dépasse dans certaines paroisses 75 pour 1000 (notamment à St Etienne de Rennes).
Le parlement de Bretagne interdit, face à l’urgence de la situation, dès le 16 août 1719, les sépultures dans les églises rennaises et celles de la province. « Pour la première fois la fonction de nécropole de l’église est dénoncée par une autorité laïque qui y voit un foyer d’épidémie et la source de contagion : l’infection d’un sol corrompu par la décomposition des cadavres sans cesse remodelé lors des funérailles, empeste l’atmosphère et finit par contaminer l’ensemble des fidèles ».
Parlement de Bretagne
Loménie de Brienne (1727-1794), archevêque de Toulouse, prend une ordonnance en ce sens à Toulouse mais plus tard en 1775.
Ces diverses protestations provenant de l’ensemble du Royaume aboutissent ainsi à la Déclaration royale du 10 mars 1776 qui, entre autres dispositions, comporte deux mesures essentielles.
- Désormais, sauf exceptions limitées et prévues, "nulle personne... ne pourra être enterrée dans les églises, même dans les chapelles publiques ou particulières, oratoires et généralement dans tous les lieux clos et fermés où les fidèles se réunissent pour la prière et célébration des saints mystères".
- Et surtout il promulgue l'article 7 : "En conséquence des précédentes dispositions, les cimetières qui se trouveront insuffisants pour contenir le corps des fidèles seront agrandis ; et ceux qui, placés dans l'enceinte des habitations, pourroient nuire à la salubrité de l'air, seront portés, autant que les circonstances le permettront hors de ladite enceinte, en vertu des ordonnances des archevêques et évêques diocésains : et seront tenus les juges des lieux, les officiers municipaux et habitants d'y concourir chacun en ce qui les concernera"
Toutefois ne nous y trompons pas : entre l'injonction royale et son application va s'écouler un laps de temps relativement long ...
Ainsi, à Paris, le "charnier" des Innocents dénoncé depuis très longtemps n'est fermé que le 1er décembre 1780 suite à la catastrophe qui survint le 30 mai 1780. : une des fosses du cimetière s’éboula dans les deux étages de caves d’une maison de la rue de la Lingerie, les emplissant de plusieurs cadavres en décomposition à l’odeur méphitique. Le cimetière fut provisoirement fermé par un arrêt du premier décembre 1780. Un arrêt du Conseil d’Etat de 1785 prononça sa suppression définitive. En 1786, les ossements furent, de nuit, déblayés des fosses et amenés dans les futures Catacombes créées pour l’occasion.
Les Innocents au 16ème siècle
Louis Sébastien Mercier, écrivain des Lumières (1740-1814) écrit dans son Tableau de Paris que « les connaissances nouvellement acquises sur l’air méphitique furent employées utilement. Il fut reconnu que l’air du cimetière des Innocents était le plus insalubre de Paris. Les caves adjacentes étaient méphitisées au point qu’il fallut en murer les portes ».
A Toulouse, la déclaration royale ne sera appliquée qu’en 1783, et à Lyon rien n'est réglé avant la Révolution …
Et pourtant à Lyon, une inspection des cimetières en 1777 et 1778 avait révélée des horreurs : les enquêteurs constatèrent en effet lors de leurs inspections que « tous les corps étoient sans bière, que les uns n’avoient que quatre pouces de recouvrement de terre, les autres un pouce seulement ». L’on procéda à l’exhumation du dernier décédé, et l’on trouva « un corps sans bière, et avec neuf pouces de recouvrement de terre ».
Lyon en 1860 vue de la Croix Rousse
Pire encore fut la visite de Saint-Pierre et, surtout, de l’église Saint-Saturnin. Les médecins rapportèrent : « nous avons appercu [sic] un corps sans aucun recouvrement de terre ; au premier coup de pioche que nous fîmes donner au fossoyeur, il enleva le sternum : o res horrenda ! »
Et que dire de ce qu’ils trouvèrent à la chapelle de l’Hôtel-Dieu « nous avons trouvé une tombe levée, mais quand un des frères de cette maison a voulu y descendre, la torche qu’il portait s’est éteinte en l’approchant du caveau et il s’est exhalé une odeur si fétide que nous avons été obligé de nous en éloigner et de faire replacer sur le champ la tombe... ».
Pour information, les chirurgiens lyonnais estimaient qu’il était nécessaire pour assurer un minimum d’hygiène que la surface individuelle d’inhumation avoisine les 4m2 et non les 2.45m2 actuels dans le meilleur des cas ! De plus et toujours selon ces derniers, il fallait proscrire toute exhumation durant « trois années consécutives, temps nécessaires pour l’entière et parfaite destruction des cadavres ».
Comment cela s’est-il passé à Lille ?
Au 18ème siècle, Lille est une ville manufacturière, commerçante et militaire, sans doute de 60 000 habitants ; elle dépend de l’évêché de Tournai aux Pays-Bas autrichiens. Le pouvoir "laïque" y est donc traditionnellement très fort puisque cette ville n’est pas en elle-même siège d’un évêché.
Le monde ecclésiastique est essentiellement représenté par les chanoines et les chapelains du riche chapitre collégial Saint-Pierre et par le clergé des six autres paroisses : St Etienne, St Maurice, Ste Catherine, St Sauveur, La Madeleine, St André.
La ville même est administrée par "Messieurs" du Magistrat désignés par les commissaires royaux, aidés d'officiers permanents. Dans les paroisses, leurs interlocuteurs pour les affaires religieuses temporelles, sont les marguilliers.
Sceau des échevins de Lille en 1434
Le Magistrat lillois va donc être au 18ème siècle également préoccupé par "les foyers d'infection" que constituent les inhumations dans les églises et par la présence de nombreux cimetières dans la cité. Il souhaite interdire les premières et si possible transférer les seconds hors de l'enceinte.
Ce souhait va se transformer en urgence lors d’une grave épidémie de caractère typhique qui sévit en 1772-1773. En 1772 dans les six paroisses, sans compter les hôpitaux, on compte 2 875 morts contre 1 853 en moyenne les années précédentes.
Suite à cette épisode brutal, le 6 octobre 1773 trois commissaires sont nommés par le Magistrat (les échevins De Druez et Bonnier et le conseiller pensionnaire De Madré des Oursins) : ils sont chargés, de concert avec les marguilliers, de "chercher dans l’étendue de chaque paroisse d'icelle ville des emplacemens suffisans pour pouvoir y établir quatre classes de sépulture... la première pour tenir lieu de place distinguée de l'église, la seconde pour remplacer le surplus de l'église, la troisième le cimetière ordinaire et la quatrième pour enterrer les enfans morts sans baptême".
Les commissaires aidés d'arpenteurs mènent alors une enquête méthodique sur chaque cimetière :
- sa situation précise,
- sa superficie,
- le nombre total des morts entre 1761 et 1770,
- ceux ensevelis dans le cimetière ou dans l'église,
- le délai de dissolution totale des corps et de réouverture des fosses au même endroit,
- etc...
Ils dressent finalement un sombre tableau de la ville. "Un fond marécageux et humide, un sol qui ne doit son élévation qu'à des canaux dont les eaux sont croupissantes et gattées par les manufactures, un peuple considérable resserré dans une enceinte trop bornée et enfoncée en quelque sorte au milieu des remparts fort élevés qui l'entourent, un clos dans lequel l'air toujours chargé d'évaporations de toute espèce est continuellement intercepté par des rues étroites ou mal percées. Tel est le premier coup d'oeil qu'on jette sur cette ville".
"II y a continuellement dans cette ville 13 038 corps dont la putréfaction toujours présente infecte et soûle en quelque sorte habituellement l'air de molécules animales putrides et pestilentielles".
Les "salloirs" en particulier, "quoique tolérés ou plutôt ignorés de la police ne paroissent pas devoir être soufferts davantage".
Ils insistent particulièrement sur les affreuses conditions de vie qui règnent dans le quartier de Saint Sauveur, « temple de la misère et de la maladie ».
Lors de la visite à Saint Etienne les commissaires notent : "on nous a assuré que dans le voisinage de ce cimetière les viandes ne se conservent point, surtout pendant l'été".
Ils rappellent les pestes du passé : "En 1597 cette maladie enleva 42 000 hommes dans la ville de Lille et ses environs... Elle y régna encore en 1603, 1617, 1635 et 1667", sans oublier l'épidémie de 1772 qui a vu se développer "la maladie le plus à craindre après la peste... Pareils malheurs nous menacent chaque jour".
Les cadavres sont "autant de foyers dont les exhalaisons destructives peuvent propager la désolation et la mort".
Cette enquête sera renouvelée officiellement et judiciairement en 1776 : les nouvelles conclusions des commissaires confirment le rapport précédent. Les cimetières ont bien une capacité insuffisante pour accueillir et conserver dans un délai décent les cadavres. On y rémédie depuis longtemps d’ailleurs par l’utilisation de « salloirs" ou fosses communes contre lesquels le conseiller De Madre des Oursins dresse un violent réquisitoire cette même année : « les salloirs ou grandes fosses dans lesquelles on enterre trente , quarante corps dont les derniers ne sont couverts que d’un pouce ou deux de terre … sont un moyen affreux auquel on a dû avoir recours … les marguilliers de St Etienne ont fait creuser un grand salloir dans lequel ils se proposent de placer quatre-vingt corps … le fossoyeur s’y est précipité et y est resté avec la cuisse cassée pendant une heure sur les cadavres non recouverts. Cette fosse d’infection restera ouverte pendant 4 mois ».
Fosse commune
Les commissaires ajoutent également quelque chose de plus pragmatique: "la ville trouvera dans les cimetières actuels huit à neuf cens de terres qui rendus au commerce rempliront ce vide et procureront tout à la fois des maisons à imposer au vingtièmes et des logemens pour les contribuables".
Ils attirent enfin l'attention sur l'élémentaire prudence qu'il faudra observer lors de la "profanation" des anciens cimetières pour ne pas heurter les sentiments de la population et accréditer les rumeurs. Elle devra "être remise dans six ans, époque où l'on prévoit qu'on pourra les rendre au commerce sans s'exposer à violer les cendres de ceux qui y sont enterrés".
Les marguilliers de Saint Sauveur dans un contre rapport considèrent que leur cimetière, qui est le plus vaste de la ville, a une capacité suffisante et argumentent leur point de vue en soulignant que les populations les plus pauvres paient un lourd tribut à l'épidémie, puisque « cette paroisse (Saint Sauveur) est la seule à voir le nombre de ses morts doubler : 812 en 1772, pour 401,l’année précédente, progression tristement éloquente par rapport à Saint André » où se trouvent les belles résidences de l'agrandissement de1670 avec la rue Royale (291 morts en 1772 pour 230 en 1771).
Eglise St Sauveur
Les édiles municipaux en sont d'ailleurs conscients. "Cet excédent considérable... ne peut provenir que de ce que dans celle-ci les habitants plus pauvres, plus nombreux et plus resserrés dans de petites maisons occupées souvent par plusieurs familles et situées dans des rues fort étroites connues sous le nom de ruelle ou de courettes respirent un air moins pur et propagent encore par la malpropreté presque inséparable de la misère toutes les maladies qui prennent au milieu d'eux."
Les marguilliers de la paroisse font observer qu'on y enterre en 1772, pendant l'épidémie citée plus haut, 359 adultes et de 435 enfants alors qu'en 1770 étaient morts 132 adultes et 300 enfants et en 1771, 159 adultes et 298 enfants.
Peu importe, « la messe est dite » : l'insuffisance des cimetières lillois est prouvée de l’avis du Magistrat et cette situation va être aggravée par l'interdiction souhaitée d'inhumer dans les églises qui, d'après eux, absorbent un sixième des corps (estimation généreuse... en fait 15%). Ils proposent donc d'y remédier en établissant des cimetières hors de l'enceinte. Ils préconisent également qu’on n'autorise la mise dans le cercueil que 24 heures après un décès normal et 48 heures après une mort subite, les signes de la mort étant parfois difficiles à identifier.
La résistance s’organise : les marguilliers de certaines paroisses envisagent de conserver leur cimetière paroissial intra-muros pour les enterrements des 3 premières classes (Solennels, demi solennels, bourgeois) et de rejeter les autres dans les cimetières extérieurs. Il faut en effet trouver des solutions "à effet d'enterrer les morts de chaque paroisse chacun suivant l'état qu'ils ont tenu dans la société".
Pour leur part les commissaires n'envisagent qu'une mesure générale et sans exception.
La Déclaration royale du 10 mars 1776 est enregistrée par le Parlement de Douai le 12 novembre 1776, puis le Magistrat lillois fait constater judiciairement le 3 décembre 1776 l'insuffisance des cimetières intra-muros et le 14 décembre 1776 il ordonne aux marguilliers de désigner un représentant par paroisse pour venir arrêter avec lui les modalités du transfert ; en cas de refus, il passera outre.
Parlement de Douai avant la Révolution
Quatre paroisses sur six refusent de désigner un délégué.
Les marguilliers de Saint Etienne, la principale paroisse, firent circuler une pétition et allèrent porter leur affaire devant le Parlement de Douai qui les débouta en janvier 1777.
Eglise St Etienne
Pendant ce temps, le Magistrat achète le terrain d'un cimetière extérieur, au faubourg de St Maurice, l'actuel cimetière de l'est : il s’agit d’un terrain de 2 000 verges (mesure de Lille), malheureusement très humide. Il procède aux premiers travaux : établissement d’un chemin pavé depuis la porte St Maurice, construction d’un mur de clôture …
Porte St Maurice
Il demande également aux marguilliers de faire construire des chars funèbres conformes au modèle proposé, au plus tard pour le 1er septembre. En vain …
Le Directeur des fortifications, Nicolas Larcher, transmet de son côté un rapport défavorable sur l'emplacement choisi, et ce, pour des raisons militaires : ce terrain est trop proche de la ville et en cas de siège, le mur du cimetière offrirait un abri de choix aux assaillants et gênerait la défense.
Néanmoins le ministre de la Guerre, Philippe Henri, marquis de Ségur (1724-1801), donne son accord le 11 juin 1777 compte tenu que le Magistrat a accepté les deux conditions suivantes : "faire détruire à la première réquisition en temps de guerre le mur de clôture du cimetière... (et) la marche des enterremens se terminera aux églises paroissiales d'où les corps seront transportés au cimetière extérieur dans un carrosse ou chariot destiné à cet usage, sans autre appareil que celui d'être accompagné d'un seul ou de deux ecclésiastiques".
Le Magistrat enfin compte prier l'évêque de Tournai, Guillaume-Florentin, prince du Saint Empire et de Salm-Salm de venir en personne bénir le nouveau cimetière, "ce qui ne contribuerait pas peu à ramener aux principes de l'ancienne discipline et de la saine raison ceux dont la piété s'alarme".
Plaque de garde aux armes du prince Guillaume Florentin
La nouvelle réglementation des inhumations à Lille (1779).
- Les anciens cimetières des paroisses seront totalement fermés et leurs portes murées dans les huit jours suivant la publication ; leur usage en sera interdit. Cette mesure est étendue à ceux des hôpitaux. Le nouveau cimetière commun est divisé en quatre parties "pour conserver aux différentes classes les rangs qui ont été observés de tout temps dans les enterrements et aux fabriques les profits qu'elles ont retiré de cette distinction". Les tarifs proposés le 7 décembre 1776 sont promulgués.
- "Les corps seront transportés des maisons mortuaires à l'Eglise avec les convois ordinaires". Lorsque les prières et les cérémonies seront achevées les corps seront conduits au cimetière commun selon un trajet minutieusement précisé, "dans un char en forme de tombe, couvert d'un poêle noir avec la croix rouge et un Christ relevé sur le derrière de la tombe, accompagné d'un prêtre et traîné par un ou deux chevaux qui iront au pas". Les chars partiront tous les jours à 9 heures et les corps devront être prêts pour cette heure. Néanmoins l'usage du char commun n'est pas obligatoire ; les particuliers qui le souhaitent pourront faire transporter les corps à leurs frais, "dans un carosse particulier... immédiatement après la célébration de l'Obit ou des Prières, à telle heure que ce soit, pourvu cependant que ce soit une heure au moins avant la fermeture des portes". A cet effet les paroisses auront un carrosse qu'on pourra louer, "moyennant un écu de six francs" et qui sera accompagné de deux prêtres. Fiacres et loueurs de carrosses pourront également proposer des voitures identiques et spécifiquement affectées à cet usage.
- "Le cimetière commun sera continuellement fermé ; il ne sera ouvert que pour recevoir les corps... et durant le tem des inhumations". Les fosses auront au moins six pieds de profondeur. Le Magistrat pourra accorder sur requête l'autorisation d'y faire des caveaux. En revanche il défend "d'élever aucun monument et de rien placer dans le cimetière sur les fosses qui recèlent les corps tels qu'ils puissent être". Ces monuments ou les "pierres sépulchrales" pourront seulement être érigés contre la muraille ou dans l'église paroissiale (l’origine de cette mesure est certainement liée à la nécessité de répondre aux normes de la sécurité militaire exigées par le ministre : en cas de siège il faut tout pouvoir raser rapidement).
- Pour conserver aux églises paroissiales les ressources suffisantes aucun obit ou aucune quarantaine ne peuvent être dits dans une autre église avant que la même mesure n'intervienne dans l'église paroissiale.
- Enfin il est interdit de mettre dans le cercueil avant 24 heures les personnes décédées de maladie et avant 48 heures celles qui sont mortes subitement.
Le 9 juillet 1779 un mandement de l'évêque de Tournai "agrée et approuve le Règlement et Ordonnance des Magistrats de la ville de Lille pour tous les points et articles qui pourraient dépendre de notre Ministère, Autorité et Juridiction". Il ordonne donc la bénédiction du nouveau cimetière et désigne à cette fin le doyen de chrétienté, Me Verdière, curé de la Madeleine, bénédiction qui interviendra le 14 août 1779.
Rébellion : dès le 14 août les marguilliers de Sainte Catherine "au mépris de l'ordonnance municipale" laissent enterrer le cadavre de Béatrice Coquelle dans le cimetière paroissial. Le prévôt aussitôt demande au Magistrat de sévir.
Celui-ci le 15 août ordonne l'exhumation du corps et son transfert par le char au cimetière commun. Les marguilliers pour leur part considèrent que "l'exhumation est impossible sans s'exposer à une rumeur publique, une bagarre, à des insultes, à une émotion populaire ou à une infection dans la ville".
Le 16 août au matin les sergents aux causes criminelles constatent qu'"un cercueil dont l'extérieur rempli de terre marquoit qu'on l'avait tirez est dans le char aux côtés du cadavre de la femme du nommé Lorthioir".
Le fossier avait exhumé le cercueil la nuit vers dix heures. Mais les sergents trouvent aussi "une multitude de personnes qui murmuroient beaucoup, disant qu'il étoit inhumain de traîner des corps".
Le corbillard entouré de quatre fusiliers s'ébranle et son parcours est émaillé de multiples incidents : jets de pierres qui notamment cassent les lanternes du char. Un fusilier arrête un manifestant. "il fut assailli par plusieurs personnes qui le désarmèrent, brisèrent son fusil, mirent en liberté l'homme". La garde de la porte Saint Maurice est impuissante.
Au cimetière commun, où la foule a accompagné le char malgré les interdictions, les troubles continuent. Des manifestants se précipitent vers la partie réservée aux enterrements bourgeois, "s'emparent des corps qui y étoient déposés et reconnaissant un cercueil qui avoit été exhumé à cause de la terre qui y étoit encore attachée, ils allèrent le placer dans une fosse destinée pour les services sollennele, sans assistances d'ecclésiastiques ny de fossoieur".
Deux cavaliers de la maréchaussée de passage ne peuvent empêcher ces faits. Au retour le corbillard ne contient plus aucun corps, ce qui "libère" totalement les manifestants dont la fureur à l'aller était retenue par le respect envers les morts.
Place aux Bleuets il est assailli ; le cocher risquant sa vie dételle et se sauve avec ses chevaux. Le char est alors brisé et les assaillants en jettent les morceaux à l'eau au pont Saint Jacques. Simultanément d'autres incidents sérieux se produisent en plein centre de la ville. Le char de Saint Maurice venu à Saint Etienne chercher un corps est lapidé. Des pierres sont aussi jetées du haut d'une maison de deux étages occupée par le nommé Gauvin. Des sergents sont malmenés, un d'entre eux est même blessé.
Devant le désordre grandissant y compris à l'intérieur de l'église Saint Etienne, on renonce à prendre le corps. "La populace s'atroupant de plus en plus, le clergé leurs fit dire de reconduire le char parce que l'on ne s'en serviroit point". Bientôt la foule met en pièces le corbillard que le cocher blessé a dû abandonner. Seule l'arrivée de la troupe empêche que les manifestants ne fassent un feu de joie des débris.
Les dégâts aux chars seront estimés à 644 florins. "Il y a eu hier en cette ville une mutinerie qui a duré une partie de la journée... deux chars funèbres furent assaillis en revenant du cimetière et presqu'entièrement brisés par la populace".
Devant ces événements "Messieurs" vont faire preuve à la fois de fermeté et de souplesse. Dès le 16 août après-midi quatorze témoins sont entendus par l'échevin Beaussier et le greffier criminel Duquesne de Surparcq. L'interrogatoire est décevant. Ainsi les cinq sergents aux causes criminelles dont quatre ont plus de soixante ans "n'ont reconnu personne parmy la multitude qui s'est livré à ces excès". « Il y avait trop de monde », déclarent-ils.
Manifestement ils estiment qu'il serait sans doute dangereux pour eux et leur famille de dénoncer des manifestants ; peut-être sont-ils également acquis à certaines revendications de la foule.
Seul Antoine-Joseph Bonnet, âgé de 35 ans, garçon d'écurie, cocher du char parti de Sainte Catherine, qui n'a pas oublié la matinée qu'il vient de vivre, déclare avoir "reçu un soufflet d'un homme âgé de 50 ans, qui étoit blasé et vend des cendres aux blanchisseuses".
Or Pierre François Le Saffre, âgé de 19 ans, maître tailleur "a ouï dire de son père qu'il lui avoit été rapporté que le nommé Gaussart, son facteur de cendres, s'étoit vanté dans un cabaret d'avoir insulté le conducteur d'un char funèbre".
On arrête donc Louis-Joseph Gaussart, âgé de 46 ans, facteur de cendres, demeurant rue de la Halloterie, qui reconnaît avoir giflé le cocher mais parce qu'il avait reconnu en lui "un homme qui l'avoit baliné".
Bien que Gaussart reconnaisse ne pas avoir été ensuite au cimetière mais au "Quatre couronnes", le cabaretier de cet établissement déclare ne pas l'avoir vu.
Un garçon boucher de 14-15 ans qui aurait participé à la manifestation est vainement recherché.
Le 19 août le Magistrat condamne Gaussart, reconnu coupable "d'avoir insulté le conducteur en lui donnant un soufflet après lui avoir demandé si c'était lui que devoit conduire le char, à être appliqué au carcan sur la place devant l'hôtel de cette ville et y demeurer attaché par le col l'espace de deux heures aiant sur la poitrine un écriteau... portant ces mots 'perturbateur de l'ordre public . Ce fait banni pour 5 ans de la ville et châtellenie' ".
Or en appel le Parlement de Douai, jugeant immédiatement, aggrave considérablement cette sentence puisqu'il condamne Gaussart "à être battu de verges sur un échaffaut, marqué d'une fleur de lys et banni du royaume pour trois ans".
La sentence est exécutée le 21 août 1779 et le banni est conduit à la barrière de Lépine le 25 août. Manifestement on a voulu faire un exemple et Gaussart a payé pour tous.
L'inondation du nouveau cimetière et l'interdiction de l'utiliser.
Suite aux pluies diluviennes qui sont tombées, l’intendant de Calonne, le 19 décembre 1779 constate que "le terrain est si aquatique que lorsqu'on veut y ouvrir une fosse l'eau monte sur le champ et encouvre la superficie au point que les cadavres surnagent", et décide d'en interdire l'usage. Le procureur général fait remarquer que "les suites fâcheuses de l'inondation et la fermentation des esprits" justifient une décision que les échevins lillois auraient été bien inspirés de prendre eux-mêmes.
En attendant qu'une solution durable soit trouvée, le cimetière extra-muros de La Madeleine doit être utilisé. On s'arrête finalement à un agrandissement provisoire du cimetière de La Madeleine en attendant que des travaux de drainage soient entrepris et achevés au cimetière commun du faubourg Saint Maurice.
Nouvelles résistances :
Le Magistrat doit affronter la colère du clergé qui le 3 mai 1783 dénonce au Parlement des pratiques qui lui portent préjudice : certaines personnalités lilloises font transporter parfois subrepticement à la campagne les corps de leurs parents défunts pour les y enterrer. De même elles se dispensent de faire célébrer prioritairement dans l'église paroissiale des services ou des messes. Les curés font observer qu'outre les inconvénients des transports clandestins (constatation légale de la mort, identité, etc.) ces faits privent les prêtres habitués "de la plus grande partie des émolumens qui fournissent à leur subsistance...les uns sont réduits à une indigence incompatible avec le caractère dont ils ont l'honneur d'être revêtus, les autres sont portés à des actions qui les dégradent encore plus".
Quid du transport des défunts ? Le Magistrat, avec bien des difficultés, avait réussi à imposer l'usage des chars à compter du 1er décembre 1779. L'éloignement du cimetière de La Madeleine avait ensuite facilité l'application de cette décision. Cependant, à plusieurs reprises, des corps avaient été transportés sur des épaules d'hommes et le Prévôt avait condamné à une amende les marguilliers de Saint Maurice puis ceux de Saint Sauveur le 29 janvier et le 15 mars 1781 pour ces faits.
Jusqu’à présent en effet le défunt était toujours transporté sur les épaules, mais de l’avis de certains commentateurs, c’était réalisé par « des porteurs particulièrement empressés d’arriver à l’église surtout quand le défunt est obèse ou la température inclémente ».
Avec l’interdiction du transport sur les épaules, tout change : «désormais plus de porteurs ruisselant de sueurs pour se presser aux portes de l’église » !
Mais la résistance de la population sur ce point relève d’un mélange de sémantique et de psychologie : le Magistrat a écrit en effet que « les corps seront trainés par un ou deux chevaux » ; or le terme « traîné » les renvoie au triste sort des corps des suppliciés qui sont trainés sur une claie dans toute la ville par des chevaux, jusqu’au lieu d’inhumation : ultime humiliation faite au corps du condamné dont on expose aux yeux de tous la culpabilité et l’infamie.
Le Magistrat modifiera donc textuellement son propos et fera un effort d’explication de texte pour convaincre les marguilliers et les Lillois qu'il est plus décent et en aucune façon humiliant de transporter les corps par ce moyen.
Par ailleurs d’un point de vue cette fois plus pragmatique, n’oublions pas que le transport sur l’épaule des corps de leurs défunts est gratuit pour les familles contrairement à l’utilisation d’un char destiné à cet effet …
Sources
Les morts chassés de la cité. ''Lumière et Préjugés" : les "émeutes" à Lille (1779) et à Cambrai (1786) lors du transfert des cimetières - Alain Lottin
La pollution par les cimetières urbains - Pratiques funéraires et discours médical à Lyon en 1777 - Olivier Zeller
L'Evolution des cimetières - Daniel Ligou
Espace sacré et territoire vital au XVIIIe siècle : la régulation des lieux d'inhumation en Bretagne - Alain J. Lemaitre
L’hygiène à l’école aux XVIIIe et XIXe siècles : vers la création d’une éducation à la santé
Le XVIIIe siècle français au quotidien: textes tirés des mémoires, des ... Par Roland Mortier
Pompes funèbres autefois et les métiers qui gravitaient autour
Naissance, vie et mort des cimetières - Pascal Moreaux
1792 - le siège de Lille - dommages de guerre
Quand on pense à la Révolution et la période noire qui s’ensuivit, on pense de suite à la Terreur, à la guillotine … .
On ne pense pas nécessairement, (de prime abord en tout cas), à la guerre contre les Autrichiens et les Prussiens qui débuta en 1792 et du coup on ne pense pas à ce que purent endurer les populations du Nord face aux troupes ennemies qui avancèrent lentement mais sûrement jusqu’aux portes de Lille.
J’avoue ne pas très bien connaître cette période. Je découvre donc en même temps que vous …
Le 20 avril 1792, à Paris, sur une proposition du roi Louis XVI, l'Assemblée législative déclare officiellement la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie », en fait l'archiduc d'Autriche François II de Habsbourg.
La machine est lancée, l’ennemi, escorté de mercenaires et autre « brigands » va entamer sa traversée de la Flandre avec pour objectif Lille. La chute de la capitale des Flandres françaises aura en effet un effet psychologique considérable sur la nouvelle République et l’affaiblira.
Leur avancée s’accompagne bien sûr de tout ce que l’on peut imaginer en terme de violences de campagne : massacres, viol, pillage, demande de contributions en nourriture, fourrage et monnaies trébuchantes …
Je n’ai pas le détail de l’avancée des armées ennemies jour après jour mais
Fin août, « un gros détachement d’impériaux d’environ 100 hommes armés de toutes pièces, se sont portés avec une fureur barbare sur les pauvres chaumières des habitans de Warneton-France et surtout de Deûlémont ; … ils ont pillé, dévasté, maltraité tout ce qui s’est présenté sans défense au-devant de leur brutalité et que secondés par des scélérats de Warneton –esclave ils ont chargé sur des chariots les effets, les outils, le linge et même les meubles de plusieurs indigens »
Le 4 septembre Lannoy et Roubaix sont occupés : « une horde de misérables Autrichiens au nombre de 4 à 5000 dit-on, l’exécration humaine, mourant de faim et dépourvus de vêtemens, s’est portée sur Roubaix avec du canon, a tiré sur ce bourg comme s’il eut été fortifié, et l’a traité comme une ville prise d’assaut. Sans doute que son but étoit d’en faire fuir tous les habitans pour le piller avec plus de tranquillité et de sûreté ; dans ce cas les scélérats ont réussi en partie parce que ni le détachement peu nombreux qui y étoit cantonné ni la garde nationale ne pouvoient s’opposer au torrent de ces brigands avides de butin, ni résister à des volées de coups de canon chargé de mitraille, sans y trouver une mort certaine. […] sortant de Roubaix on dit qu’ils se sont portés sur Lannoy où ils ont commis les mêmes atrocités ». « on évalue les vols, les pillages et les dommages causés au bourg de Roubaix au moins à 600 000 livres ».
Le 11 septembre les Autrichiens entrent dans Saint Amand Le 17 septembre ils sont aux portes de Pont à Râche
Le 23 septembre, 1 300 impériaux commandés par Albert de Saxe-Teschen, gouverneur des Pays Bas autrichiens, mettent le siège devant Lille défendue par le général Ruault (à la fin du siège on recensera 32 000 soldats ennemis face à la ville).
Albert Van Sachsen Teschen
L’avancée se poursuit : le 25 septembre, les Autrichiens entrent dans Seclin et Haubourdin
Le 24 septembre les hulans (lanciers allemands) sont à Noyelles et à Emmerin
Le 26 septembre ils se logent dans le faubourg de Fives Le 28 septembre, ils évacuent Orchies et Saint Amand
Pendant ce temps, « les intrépides et braves habitans de Santes, de Loos, d’Emmerin se sont levés, les uns avec des fusils, les autres avec des instruments de labourage et ont donné la chasse aux brigands ».
Le siège de Lille - Nicolas François Joseph Masquelier
Le 29 septembre 1792, le duc de Saxe-Teschen envoie une sommation à la place de Lille indiquant qu'il est disposé à épargner la ville contre reddition.
Le major d'Hasper, porteur de la sommation, se présenta devant la porte Saint-Maurice accompagné d'un trompette et d'un porteur d'un drapeau blanc et il se soumit à l'obligation d'avoir les yeux bandés en pénétrant dans la ville :
« Monsieur le Commandant,
L’armée de Sa Majesté l’Empereur et Roi, que j’ai l’honneur de commander, est à vos portes ; les batteries sont dressées ; l’humanité m’engage, Monsieur, de vous sommer vous et votre garnison de me rendre la ville et la citadelle de Lille, pour prévenir l’effusion du sang. Si vous vous y refusez, Monsieur, vous me forcerez, malgré moi, de bombarder une ville riche et peuplée que j’aurois désiré ménager. Je demande incessamment une réponse catégorique.
Fait au camp devant Lille, le 29 septembre 1792.
Albert »
Réponse de Ruault :
« La garnison que j’ai l’honneur de commander, et moi, sommes résolus de nous ensevelir sous les ruines de cette place, plutôt que de la rendre à nos ennemis ; et ses citoyens, fidèles comme nous, à leur serment de vivre libres ou de mourir, partagent nos sentimens et nous seconderont de tous leurs efforts.
Le maréchal de camp commandant à Lille, Ruault »
Le siège de Lille - Watteau
Une proclamation est affichée à trois heures de l’après-midi le samedi 30 septembre 1792, suite à la sommation faite par l’ennemi aux corps administratifs de livrer la ville aux Autrichiens.
« De Lille, le 30 septembre 1792, PROCLAMATION du Conseil de guerre, tenu à Lille le 29 septembre 1792 à midi et l’an 1er de la République françoise.
Citoyens, nos ennemis désespérant de s’emparer de cette place par les règles de l’art, vous menacent, pour parvenir au même but, de la bombarder : Citoyens, soyez calmes, souvenez-vous de vos sermens, soyez assurés que la République vous indemnisera de vos pertes, et nos ennemis éprouveront que c’est sans succès que l’on attaque un peuple libre.
Par ordre du conseil de guerre,
Signé Poissonnier, secrétaire-greffier ».
Le siège de Lille - Gaston Melingue
Une seconde proclamation est affichée le lendemain, 1er octobre 1792, après une journée de bombardement.
« Vous le voyez ! Un ennemi ne veut pas vous vous gouverner, il veut vous exterminer : courage ! redoublez de zèle contre les incendies : envoyez dans les campagnes libres vos tendres épouses, vos chers enfans, défendez vos habitations des flammes ; soyez assurés, soyez absolument certains que la république, riche de ses vastes domaines et des propriétés des infâmes émigrés, fera rebâtir vos maisons, vous indemnisera de toutes vos pertes ! Le conseil de guerre en prend derechef l’engagement au nom de la nation entière, libre enfin de ses tyrans. Par ordre du conseil de guerre. Signé : Poissonnier, secrétaire greffier. »
Le 30 septembre donc les bombardements commencent à 3 heures et quart de l’après-midi; les casernes de Fives, Saint Etienne et Saint Sauveur sont incendiés.
Plus précisément, durant la première journée « l’église de Saint Etienne, quelques petites maisons qui l’entouroient, deux dans la rue Esquermoise, l’extrémité de la rue de Fives, toutes les rues du Croquet, de Pois, du Curé St Sauveur, les Moulins de Garence et quelques autres maisons éparses dans différents quartiers ont été incendiées ».
Ruault a pour se défendre quatre mille hommes plus six mille gardes nationaux et 132 canonniers. Il doit attendre le renfort des armées républicaines.
Le maire de Lille, le 30 septembre, lance un appel désespéré aux villes voisines : "Exposés au bombardement le plus vif de la part de l’ennemi qui ne cesse de tirer sur notre ville à boulets rouges et à bombes, nous vous prions au nom de la Patrie de nous envoyer vos pompes... ".
Le bombardement durera 185 heures quasi ininterrompues au cours desquelles 30 000 boulets rouges et 6 000 bombes tombèrent sur Lille. Pour rendre plus meurtrières ces « machines infernales », les Autrichiens y mirent «des clous et autres mitrailles mêlés dans la poudre ».
« Quelques citoyens ont eu la bien louable audace d’empêcher l’éclat de plusieurs en arrachant la mèche avant qu’elle ait eu atteint l’ingrédient inflammable, auquel rien ne résiste. »
Le siège de Lille - Watteau
A noter que ces fameux «boulets rouges» sont restés dans le langage courant puisqu'on dit toujours: «Tirer à boulets rouges»!
Que pensent les historiens de ces 30 000 boulets rouges ? En fait il s'agissait de boulets de 4 ou de 12 qu'on avait portés à la température du rouge cerise et ceci posait naturellement un problème de chargement du canon. Avec des projectiles habituels les canonniers devaient d'abord introduire au fond du tube la charge propulsive fréquemment constituée par des gargousses en papier; on enfournait ensuite le boulet en usant habituellement d'un refouloir pour que le projectile vienne au contact de la charge. Il est évident que l'introduction d'un boulet porté au rouge dans un tube où se trouvait déjà la charge eut provoqué aussitôt une explosion et il fallait donc interposer de part et d'autre du boulet une couche isolante; pour ce faire on utilisait deux tampons de foin mouillé ou même deux mottes de gazon. Le boulet était au préalable chauffé sur des grils placés à une certaine distance du canon et on le transportait avec des pinces. L'ensemble de l'opération était donc très long et, de plus, il fallait fréquemment refroidir le tube, ce qui augmentait encore les délais. Bref, il était impossible d'atteindre la cadence habituelle du tir avec des projectiles normaux, c'est-à-dire 10 à 12 coups à l'heure. Avec les boulets rouges, on devait pouvoir débiter un coup par quart d'heure, aussi faut-il penser que sur les 30 000 boulets tirés pendant le bombardement, le tiers tout au plus fut tiré pour provoquer des incendies.
A noter que ce mode de tir n'était pas exempt de danger. Napoléon écrira "« Le service du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et difficile ; les canonniers y répugnent tellement, que, pour peu qu’il y ait encore d’autres dangers, ils y renoncent, et ne tirent qu’à boulets froids. »
À bout de munitions et sous la pression des armées révolutionnaires, accourues d'Aire, de Béthune, Saint-Omer et Dunkerque, les Autrichiens finissent par lever le siège le 6 octobre non sans avoir mis la place à feu et à sang.
Verdict de ces quelques jours de bombardement : 500 maisons sont détruites, plus de deux mille maisons sont touchées (les historiens pensent toutefois que ces chiffres ont été grossis) ; le quartier St Sauveur n’est plus qu’un amas de ruines. La rue Royale et ses environs, habités par « l'aristocratie," ont été épargnés par l'ennemi. «Parmi les édifices, l'église Saint-Etienne, alors sur la Grande Place, avait été incendiée, en même temps qu'une douzaine de maisons qui l'entouraient. L'église Saint-Sauveur avait perdu sa flèche ; la tourelle de la Bourse et le clocher de l'église des Jésuites (Saint-Etienne actuelle), étaient gravement endommagés. Les rues de Fives, de Poids, du Croquet, St Sauveur n’étaient qu’un monceau de ruines ».
On profita des destructions pour élargir et aligner la rue Saint -Sauveur. L'église Saint-Etienne resta en ruines pendant des années; de là le nom de la rue des Débris-Saint-Etienne. L'église fut déplacée dans le collège des Jésuite, rue de l'hôpital militaire à quelques mètres de là.
Incendie de l'église St Etienne
Quid des pertes humaines ? Aux dires d'un curé dont les paroissiens se trouvaient dans la zone la plus touchée, 150 personnes auraient été inhumées; mais un autre texte révèle qu'il y eut seulement une quarantaine de morts dans la population civile et parmi eux se trouvait un bébé de six mois. On ignore d'autre part le nombre des militaires tués.
Le 8 octobre 1792, la Convention nationale décréta à cette occasion que « Lille et les Lillois ont bien mérité de la patrie ». Le vote de la Convention fit l’objet d’un poème révélateur de l’emphase d’alors :
« Honneur à vous, Lillois. Françaises Thermopyles
Vos murs, tout de granit, ont protégé nos villes
Que la ligue des Rois menaçait en courroux.
Ici l'ère nouvelle a reçu son baptême;
Vous étiez sous le feu dans cet instant suprême,
Républicains, Honneur à vous! »
La colonne de la Déesse, sur la Grande place, commémore cette victoire de la ville sur ses assiégeants. Elle sera érigée en 1845.
Projet de Watteau
Les Autrichiens ont battu en retraite mais continuèrent à rôder dans les villages alentours, portant des sommations aux municipalités pour les faire contribuer et en profitèrent pour dévaliser pour leur compte les passants sur les routes et prennent des à comptes dans les villages.
« Les habitans de celui de Phalempin réunis à ceux de Gondecourt, Attiches, Garnin et autres, se sont armés pour repousser ces brigands, ce qu’ils ont fait avec succès. Mais le lendemain (5 octobre), ces monstres sont revenus en force, ils ont pillé Phalempin et brûlé 23 à 24 maisons et assassinés un grand nombre d’habitans ».
Aide financière
Dès le 12 octobre, pour venir en aide aux dentellières, nombreuses à Lille, la Municipalité leur fournit gratuitement un carreau, des fuseaux et du fil. On achète aussi cent pièces de toile pour faire des chemises et cinquante autres pièces pour des paillasses, ainsi que des bois de lits, pour les pauvres.
Le Bureau de Charité générale a fait faire une distribution de secours par les ministres paroissiaux de Saint-Sauveur (1 000 livres), de Saint-Maurice (800 livres) de Sainte-Catherine (300) et de la paroisse Saint- Pierre (300).
La glorieuse défense de Lille avait enthousiasmé toute la France : de nombreux dons affluèrent.
Ainsi les citoyens de Rouen envoyèrent 2 270 livres, la société patriotique de St Quentin 1 706 livres, la commune d’Hondschoote 1 146 livres, la société des amis de la liberté et de l’égalité de Nancy 1 500 livres, les citoyens et la société patriotique de Lorient 3 085 livres …
A ces dons volontaires, la Convention ajouta une somme de 2 969 044 livres, ce qui forme un total de 3 390 734 livres 15 sols, lequel suffit à dédommager complètement les sinistrés.
Comment les indemnités furent elles réglées ?
L'Etat, ayant pris la responsabilité des ruines, c'est à lui, qu'allèrent les réclamations. Il était représenté à Lille, par l'administration du District. Les demandes lui étaient envoyées sous forme de mémoires établis sur « papier ordinaire ». Chaque mémoire était signé de l'intéressé, et certifié par deux témoins qui étaient généralement des voisins. Préalablement, le sinistré prêtait serment :
« Aujourd'hui le ......,.....,.le soussigné ......a prêté devant vous, officiers municipaux de Lille, le serment de n'augmenter en aucune manière le montant des pertes qu'il a essuyées par l'effet du bombardement de cette ville, et que l'état qu'il en donnera, sera sincère et véritable ».
Le District adressait ensuite à la Municipalité chaque mémoire, en l'accompagnant d'une lettre-circulaire ainsi conçue :
« Lille le ............ Citoyens, Nous vous adressons une requête présentée par le citoyen ...... Vous voudrez bien nous renvoyer cette requête le plus tôt possible avec les observations que vous croirez devoir faire sur la demande qu'elle a pour objet.
Les administrateurs composant le Directoire du district de Lille,
Signé : xxx, secrétaire ».
Une commission extra-municipale dite «de liquidation des indemnités» donnait son avis sur chaque demande. Les demandes étaient instruites rapidement et l’indemnisation décidée tout aussi rapidement.
Toutefois cela pouvait prendre plus de temps dans certains cas et là, l'intéressé s'adressait aux commissaires de la Convention, en mission à Lille, avec pleins pouvoirs. Exemple du citoyen Chailly :
« Aux citoyens représentants de la nation, députés de la Convention dans le département du Nord Citoyens, Chailly, marchand horloger, établi sur la Grande Place à Lille, implore votre justice pour obtenir les dédommagements et indemnités des pertes qu’il a éprouvées lors du bombardement de cette ville.
Sa femme, se trouvant au fond de sa maison, a eu le malheur d'avoir une jambe emportée par un boulet de canon, et elle est morte après une maladie cruelle qui a duré plus de trois mois.
La maison de Chailly a également souffert du siège; percée dans plus de dix endroits, il a été obligé de l'abandonner, les réparations qu'il a fait faire sont considérables ; l'état en a été remis à la Municipalité.
Chailly lui a également remis celui de la maladie de sa malheureuse épouse, mais il n'a obtenu encore qu'un acompte sur les frais qu'elle lui a occasionnés.
Dans ces circonstances, il vous prie, citoyens représentants, d'engager la Municipalité à lui accorder promptement les indemnités auxquelles il a droit. Sa fortune est plus que médiocre, et il ne sera jamais pleinement dédommagé des pertes qu'il a éprouvées ; celle de sa femme surtout, en est une inappréciable pour lui et pour ses enfants, dont deux sont encore en bas âge.
Lille, le 12 avril 1793, l'an II de la République ».
Une note, en marge de la supplique, indique que le citoyen Chailly obtint, le 29 avril 1793, une somme de 2.335 livres, y compris l'acompte de 1.000 livres qu'il avait reçu en janvier précédent.
Satisfaite des procédés de la nation, la commune voulut en conserver le souvenir. Elle donna le nom de «rue des Indemnités» à la rue des Bonnes-Filles, c'est-à dire à la partie de la rue Royale actuelle, qui s'étend de la rue Esquermoise à la rue d'Angleterre.
Exemple de mémoires :
Mémoire de Sabine Deswamme, dentelière chez le citoyen Alexandre Deswamme, son frère, rue du Croquez, paroisse Saint-Sauveur,
Mémoire N° 1446 elle déclare avoir tout perdu par l'effet du bombardement de cette ville de Lille. Savoir :
Une paillasse de toile 6 livres
Un carreau et fuseaux à faire dentelle 4 livres
Six aunes de dentelle 1,2 livres
Une coiffure à dentelle 12 livres
Une chemise demi-neuve 3 livres
Trois bonniques ou bonniquets 3 livres
Un coffre de bois blanc 3 livres
Quatre mouchoirs de poche 2 livres 10 sols
Total 45 livres 10 sols
(Certifié par deux témoins qui, ne sachant pas écrire, ont tracé des croix).
Mémoire de Aimable- Joseph Delannoy, ouvrier de sayetteur, demeurant dans la rue de Malpart,
Mémoire N° 399 : brûlés dans la maison de Jean-Baptiste Becquart, maître sayetteur dans la rue du Croquez Savoir :
Une navette 5 livres
Nafteaux (?) 0 livre 2 sols 6d
Ciseaux 0 livre 6 s.
Raucher ( ?) 0 livre 2 s. 6d
Une lampe 0 livre 7 d.
Un coussin 3 livres
Total 8 .liv.res 17 s. 12 d.
(Lacroix, qui sert de signature à Delannoy, est certifiée par deux témoins).
Mémoire de Charles-Louis-Joseph Delerue, mécanicien, demeurant en cette ville, rue Saint-Sauveur, cour Lottin, section première,
Mémoire N° 1.050 : bombardement qui a tout fracassé ce qui suit, savoir :
Pour une garde-robe en bois de chêne 6 livres
Pour un mécanisme à retordre le coton 60 livres
Pour deux armoires 15 livres
Pour un tonneau à la farine y contenant encore deux avots de farine, de plus un met à pétrir le pain 15 livres
Un cabinet d'autel et quantité de cadres 10 livres
Quatre chaises tournées et un tabouret 5 livres
Une pendule et une table 4 livres
Pour poteries, faïences et huit pots à cornichons 15 livres
Pour trois chaises, de fenêtres à moi appartenant 4 livres
Total 134 livres
(La signature de Delerue, qui est une simple croix, est certifiée par un voisin, nommé André Rogez).
Exemple de quelques-unes des sommes qui furent allouées aux sinistrés :
Les religieuses de La Madeleine 1.300 livres
L'Hôpital de la Charité 1.275 livres
L'Hôpital Comtesse 3 734 livres
L'Église Saint-Sauveur 31 376 livres
Cuisine des pauvres malades de Saint-Sauveur 5 053 livres
Pour le moulin de la porte de Fives 1 650 livres
La réparation des lanternes servant à l'éclairage public, coûta 787 livres 13 sols.
Un certain nombre de lillois refusèrent les indemnités auxquelles ils avaient droit et en firent don à la République. L'historien Dérode cite l'apothicaire Carette, qui avait vu son officine de la rue des Chats-Bossus détruite par des boulets rouges. C'était une perte de 2.000 livres. Carette n'était pas riche mais il refusa toute indemnité, et demanda en échange, à la municipalité, le don de deux boulets autrichiens qu'il fit enchâsser dans la façade de sa maison.
Le paiement des indemnités se faisait à la Maison commune, dans le bureau dit des Patentes.
Au mois d’aout 1793 tout était liquidé.
Sources
Les dommages de guerre à Lille en 1792 de Edmond Leleu Revue du Nord Année 1925
http://nordnum.univ-lille3.fr/ark:/naan/a011455718610RtsIih/75b9bc20c0
Le siège de Lille en 1792 Pierre Rocolle
Le rewart
Le rewart est un officier municipal. C'est le Magistrat de Lille (sorte de conseil municipal) qui nomme le rewart.
Celui-ci siégeait dans l’assemblée de la loy mais derrière les échevins, alors que lors du conseil ou lors des cérémonies, il passait avant le mayeur lui-même.
Il était le représentant officiel du corps des bourgeois et progressivement ses fonctions firent de lui le véritable gardien de la ville fortifiée, le chef de la police urbaine.
Le rewart avait en charge la police des foires aux chevaux et bestiaux, l’éclairage des rues, la lutte contre l’incendie, l’organisation du guet sur le clocher…etc.
Lutter contre l'indigence à Lille : la table des pauvres et la bourse commune des pauvres
Au 16ème siècle le visage de la charité va changer dans toute l’europe occidentale. Pourquoi ? Est-ce dû à une aggravation de la situation économique (hausse importante du prix du blé notamment), aux déplacements en augmentation de familles entières du fait des guerres ou des difficultés économiques, aux réformes humanistes tant catholiques que protestantes … ? En tous les cas on assiste, à la même époque et dans plusieurs pays, à une centralisation des aides par le pouvoir laïc et une organisation optimisée, en principe, des distributions.
Perception des mendiants
Ce qui est certain c'est que les mendiants ont toujours eu mauvaise presse de par les siècles. Ainsi un édit de 1515 promulgué par le futur Charles Quint est très clair sur ce point : les mendiants sont des parasite et dénonce en terme véhément leur comportement : « pareillement les blîtres, truans et gens dessusdits, avec leurs filles de légère vie et leur secte se retirent aussi bien souvent vers le soir, les aucuns ès hospitaulx et aultres ès tavernes, cabaretz et lieux deshonnestes, où ilz font grosse chère, jouent, s’estrivent et combattent, menans vie dissolute et deshonneste ; à cause de quoy advient chascun jour que plusieurs compaignons de mestiers, conséderans la vie desdits blîtres, truans et vagabonds, se mettent à ladite blîtrerie, habandonnans et délaissans leurdit mestier, en manière que les censiers et aultres ne sçaivent recouvrer verletz, meschines, ne ouvriers pour labourer leurs terres, ny en temps d’esté aider à mettre leurs foings, bledz, avoines et aultres grains en granges ».
Ils sont également dangereux pour la santé d’autrui. « Comment empêcher, demande Juan Luis Vivès (théologien et philosophe espagnol et juif converti au catholicisme ; 1492-1540), qu’en un temple quelconque quand s’y célèbre quelque cérémonie solennelle, il ne soit possible d’entrer sinon entre deux files et escadrons de maladies : tumeurs putrides, plaies et autres maux, que l’on a même dégoût à nommer et que ce soit le seul chemin par où doivent passer les enfants, les jeunes filles, les viellards et les femmes enceintes ? »
Déjà, à la fin de 1525, la foule des mendiants pullulante autour des églises et à l'intérieur était devenue tellement importune que la mendicité fut interdite et beaucoup de pauvres furent chassés de la ville.
Charles Quint avait d’ailleurs trouvé une occupation pour les « oiseux » et autres vagabonds de Dunkerque, lesquels furent réquisitionnés pour l’expédition organisée contre les barbaresques en 1535 …
Il est à noter que si la mendicité est mal vue, on tolérait toutefois les mendiants pensionnaires des institutions décrites entre autre dans l’article précédent : lutter contre l’indigence à Lille, les hôpitaux, hospices et maisons charitables.
Pour éviter d'être chassé hors de la ville, les « pensionnaires » de ces institutions devaient porter sur eux l’insigne de leur établissement, insigne que l’on appelait « plommet ». Le registre des ordonnances de Lille précise en effet en 1531 qu’il était interdit « aux concierges des hôpitaux » de loger les « brimbeurs » (mendiants) s’ils ne portent pas « un plommet de ceux à ce commis qui sera marqué assavoir pour l’hôpital des Grimaretz de l’image de la benoite vierge Marie, ceux de Saint Julien de l’image dudit saint, ceux de l’hôpital Saint Jacques de l’image dudit saint ».
La carité
Ceci étant, venir en aide aux pauvres est un acte chrétien, une condition du Salut qui est mis en avant depuis les débuts du christianisme.. Déjà sous Clovis nous retrouvons cette attention pour les indigents avec le concile d’Orléans qui, en 511, prescrit aux évêques d’assigner le quart de leur revenu aux besoins des pauvres. Principe qui fut rappelé tout au long des siècles par divers conciles.
Par ailleurs, les prédicateurs, écrivains, confesseurs et théologiens de tout bord dénoncent l’amour excessif de d’argent. Le père Bridoul (écrivain ascétique français 1595 – 1672) rappelle que le Christ a déclaré « qu’il serait plus aisé à un chameau de percer trou d’une éguille qu’à un homme riche d’entrer au Paradis. »
Le père de Bonnyers au début du 17ème siècle interpelle lui aussi les riches : « je vois dans vos coffres de vieux escus, par trop d’habits, la table si chargée de viandes qu’elle vous peuvent suffir pour trois jours et là-dessus je m’escrie : une partie aux pauvres, aux hospitaux, à la prison : on y meurt de faim. Vous croyez que je suis fort en peine pour eux ; il y a du subject. Je le suis encore davantage pour vous : car ce que vous retenez ou prodiguez sans en faire du bien, selon st jacques est capable de vous faire condamner au jugement de Dieu ».
Le père Saint Antoine de Balinghem tempère en précisant que « il ne faut pas penser que l’aumosne délivrera d’enfer celuy qui persévère et meurt en un seul péché mortel »

La table des pauvres
Cette aide charitable va ainsi se développer par de multiples moyens : aumônes, quêtes, dons, table des pauvres, œuvre du bouillon …
La table des pauvres ou « pauvreté » ou « charité » : dans les anciens Pays Bas et l’empire, l’expression table ou taule des pauvres désignait le meuble placé près de la porte de l’Eglise à l’usage des distributions.
On trouvait une table des pauvres dans chaque paroisse, géré par des paroissiens que l’on appelait les gardes de la charité, pauvriseurs ou pourveurs des povres, caritables ou encore ministres des pauvres. On remonte la trace de ces associations caritatives dès 1236. Leur mission était de distribuer des secours aux pauvres « honteus et disiteus » dans les limites du territoire de la paroisse.
L'aumône
Les ressources de cette table des pauvres et ensuite on le verra plus loin de la Bourse commune des pauvres, provenaient des dons et legs, du produit des quêtes, du secours ordinaire alloué par le Magistrat de Lille mais également d’amendes diverses, des taxes sur les récoltes, du denier à Dieu accompagnant tout acte de vente ou location de propriété et laissé à la générosité de chacun, des taxes sur les spectacles, la guède, la bière et le vin.
Ainsi par exemple la Bourse perçut en 1585, 9 livres 6 sols pour quart de la recette d’un forain qui montrait au peuple un mouton d’une excessive grandeur. En 1587, la Bourse reçut 16 livres d’un homme sans bras faisant « plusieurs industries de ses pieds ».
Les « pourchats » ou quêtes à domicile et à l’église alimentaient également la table des pauvres (les Lillois étaient invités à chaque semaine à donner anonymement une aumône au « caritable » qui les sollicitait à domicile « avec la boite » ou les dimanche et fêtes à l’église avec le « platelet ».
Malheureusement la multiplicité des moyens ne permet pas, paradoxalement, d’atteindre l’objectif final : à savoir que le maximum d’indigents ait accès à ces générosités. En effet ces aides sont ponctuelles, les distributions désorganisées, éparpillées , voire dévoyées …
La bourse commune des pauvres
Aussi la ville d’ypres fait figure de modèle en 1525 en prescrivant une nouvelle organisation qui va bientôt être reprise par d’autres villes de l’empire , Lille notamment, en 1527.
Le règlement de la ville d’Ypres précise en effet : « l’histoire a été écrite à plusieurs reprises. Qu’il suffise de dire ici que le règlement en question a concentré en une unique institution autonome toutes les institutions charitables qui existaient dans la ville. L’autorité municipale devait désigner quatre représentants par paroisse, chargés d’administrer la caisse commune, de pourvoir aux besoins des assistés d’après les renseignements reçus de personnes choisies par les administrateurs pour mener ces enquêtes, de passer au crible chaque cas afin que nul ne refusât de travailler ni ne restat oisif . des prescriptions détaillées fixaient la distribution des secours, les moyens d’écarter les ivrognes et ceux qui menaient une vie dissolue (ces gens-là pouvaient recevoir uniquement des secours en nature, jamais en argent), d’éviter l’afflux de mendiants étrangers à la ville ; elle fixait aussi la contrepartie des subsides distribués et qui consistait en une formation professionnelle, en une vie plus honnête, et en une plus scrupuleuse obéissance au devoir du culte catholique ».
Désormais l’assistance aux pauvres est prise en charge par le pouvoir civil, les ressources sont centralisées et le travail va devenir le remède à la mendicité. Du fait de l’existence de cette nouvelle organisation il devient interdit de donner directement aux pauvres ou aux ordres mendiants sous peine d’une amende de 1 écu.
Lille emboite donc le pas d’Ypres en 1527 essentiellement pour remédier à un défaut important des tables des pauvres : les paroisses qui avaient le moins de ressources avaient naturellement le plus grand nombre de pauvres. Ainsi la paroisse de St Etienne donnait à elle seule 73% des subsides et la paroisse pauvre de St Sauveur absorbait au contraire 45% des distributions.
Eglise St Sauveur
Dès 1526 il est prévu que désormais « les clairs deniers des charités des pauvres existant dans chaque paroisse (c’est-à-dire l’excédent des ressources de ces charités) se bailleront aux ministres des pauvres honnêtes ménages » : première étape dans la centralisation de la charité mais rien d’obligatoire encore.
Ce sera réellement l’ordonnance du 30 avril 1527 qui rendra obligatoire le versement dans une caisse centrale de ces excédents des charités ou tables des pauvres paroissiales.
Sceau de Lille
Dans le préambule de cette ordonnance, les échevins énoncent les raisons qui les avaient amenés à transformer l'assistance aux pauvres, et expriment également de façon indirecte leur avis sur les causes de la pauvreté et ses effets sur toute la société aussi bien que sur les pauvres. L'un des buts principaux du gouvernement était de mettre fin à la pratique en cours qui permettait à chacun "indifferement de brimber et demander l'aumosne journellement". La mendicité, affirmaient les autorités, n'avait aucune valeur ni pour l'individu ni pour la société. D'une part, elle incitait les mendiants en bonne santé mais paresseux à l'oisiveté — "mère de tous maux" — et au crime. Résolus, donc, de vaincre les mauvais effets que ce choix avait eus sur les pauvres eux-mêmes et sur tous les Lillois, et convaincu que l'on pouvait facilement faire la distinction entre les pauvres dignes ou non de recevoir de l'assistance, les échevins décident qu'il est urgent d'établir un programme qui aurait deux objectifs. La pauvreté méritante allait être "nourrie et substené", tandis que d'une façon ou d'une autre, les autres formes de mendicité allaient être réprimées.
Organisation de la Bourse des pauvres de Lille : on a désormais un organe central avec cinq commis, cinq « gens de bien », qui seront appelés ministres généraux « ayant superintendance de tous les pauvres dans la ville ».
Ces derniers seront aidés dans chaque paroisse (St Etienne, St Maurice, St Sauveur, St Pierre et Ste Catherine, ainsi qu'à St André et à La Madeleine, qui étaient à l'extérieur des murs de la ville) par « quattre personnes, gens de bien, dont l’un d’iceulx sera ministre de la carité des povres de sa paroisse » .
L’idée est d’établir une liaison avec les différentes « carités » paroissiales qui vont désormais reverser leur « boni » à la Bourse après avoir exécuté uniquement les charges auxquelles elles sont expressément tenues par les fondations (voir ci après). De même le produit des « pourchas » (quête) faits dans l’église ou dans la paroisse celui des « troncs et blocqs » seront versés à la Bourse.
Tronc d'église
Les ministres des pauvres seront quant à eux aidés par une bureaucratie élémentaire de « clerq », de sergents et de « varlet » et devront réunir et maintenir une liste des personnes éligibles à la carité de la Bourse, écouter les plaintes qui concernent le fonctionnement de ce système et les résoudre, surveiller la collecte et le paiement des fonds, et "faire statuts et ordonnances telles que bien leur semblera".
Ils recherchent les bénéficiaires récemment retenus ou ceux qui devaient être rayés des listes, et ils reçoivent et distribuent l'assistance en argent ou en nature. Ils veillent aussi à ce que les enfants des pauvres pussent fréquenter les écoles, apprendre un métier, ou se mettre en service.
Il fut demandé aux curés et aux prédicateurs d'encourager les contributions, de canaliser les plaintes et de faire connaître aux officiels les besoins de ceux qui ne s'étaient pas présentés à cause de "honte ou simplesse".
Concrètement,
- les ministres des pauvres de chaque paroisse ramassaient et distribuaient chaque semaine les fonds nécessaires : Ils vont quêter et relever les donc faits dans les « troncs et blocqs » : ils font cela deux par deux chaque dimanche et jour de fêtes Le semainier quant à lui s’occupe des dons de la semaine à l’église e matin ; il est chargé également de d’assurer la quête « avec la boite » dans les maisons de la paroisse les jeudis, vendredis et samedis.
Tronc d'église
- tandis que les ministres généraux rassemblaient toutes les collectes en une somme commune qu'ils redistribuaient ensuite, ceci pour éviter les inégalités traditionnelles dues à la variation des richesses dans chaque paroisse
En résumé : Ils administrent la carité c’est-à-dire les terres, maisons, droits détenus par elle, et toutes les rentes en nature ou en argent perçus par elle et ils gèrent les dépenses à faire.
Ainsi en 1572 on peut estimer que la carité de St Etienne a un revenu annuel d’environ 5 000 livres parisis, celle de St Sauveur 3 000 et celle de Ste Catherine 4 000.
Les listes de ministres des pauvres ou « pauvrieurs » que l’on a sur Lille indiquent que ceux-ci sont assez aisés : homme de loi, médecins, marchands, maître artisan. Ainsi Guillaume le Veau, pauvrieur et receveur de la carité de st Etienne vers 1600, est un marchand de garance (poudre rouge extrait d'une plante appelée la garance des teinturiers) ; Jacques Waresquiel, receveur de celle de St Sauveur est notaire.
A Saint Sauveur en 1624 il y a six pauvrieurs , certainement des maîtres sayetteurs ou bourgeteurs:
- Paul Becque
- Charles Bonnier
- Gilles Mannier
- Jacques le Roy
- Crespin Poutrain
- Pierre du Saultoir
Ces hommes sont les intermédiaires entre les pauvres de la paroisse et les ministres généraux de la Bourse commune.
Marchand drapier
Justement qui sont les ministres généraux chargés de gérer la Bourse commune ? Ils sont majoritairement liés au Magistrat de Lille (le conseil municipal en quelque sorte constitué par un mayeur, son adjoint, le cottereau, et 10 échevins) et sont donc issus des grandes familles de marchands ou de rentiers.
Ainsi en 1612, six d’entre eux sont échevins ou conseillers :
- Jean Le Vasseur, mayeur
- Jacques Castellain, marchand de sayetterie et seigneur d’Ascq
- Michel Cardon, marchand de draps de soie
- Jean Mahieu, mrchand et auparavant rewart
- Hugues de Lobel, marchand de drap en gros
- André de Fourmestraux, marchand « puissant et riche »
Six autres ont appartenu ou appartiendront au Magistrat :
- Pierre Desbuissons, marchand
- Jacques Fasse, marchand
- Jean Castellain, marchand
- François Muette, mrchand, minsitre général de 1581 à 1627
- Auguste Petitpas, écuyer, seigneur de warcoing
- Martin du Rivaige, licencié en droit et beau frère du Mayeur, ministre général de 1591 à 1625
Les fondations
Les Lillois aisés utilisent souvent une autre voie charitable : les fondations ; ils vont donner un capital (terres, maisons, titre de rente) qui va garantir un revenu avec en contrepartie des obligations à respecter. C’est ce que l’on appelle une fondation. Si la bourse commune des pauvres est le destinataire de ces fondations, ce seront les ministres généraux qui en seront les gestionnaires directs ; elles peuvent aussi être placées sous la tutelle des ces ministres en conservant ainsi une cetaine autonomie. ; ces fondations pouvaient également aboutir à la création d’hôpitaux, de monts de piété … dont la gestion est alors confié au Magistrat.
Ainsi par exemple en 1624 le marchand Adrien Desquien donne 26 000 livres parisis pour assurer 2 livres parisis par semaine à « 12 pauvres et anchiens hommes, francques tondeurs, ayant estées maistres audict still ».
Wallerand Hangouart, doyen du chapitre, donne à sa mort en 1565 ,39 808 livres parisis dont le revenu devait servir à payer chaque samedi 18 prébendes de 36 sols à 18 « gens anchiens, nullement suspects d’hérésie ne ayant esté reprins de justice » et qui devaient chaque jour entendre « la messe de prime » à st Pierre afin de prier Dieu pour son âme et celle de sa famille.
André de Fourmestraux, marchand, donne en 1604, 12 000 livres parisis pour fournir 200 livres parisis par an à 3 pauvres personnes déchues de leurs biens.
En 1607 Madeleine Dumortier cède 22 252 livres parisis dont le revenu permettra de donner 24 sols par semaine à 13 pauvres veuves « afin de prier Dieu pour mon âme ».
En 1644 les époux Frémault-Leroy lèguent 30 petites maisons pour y loger gratuitement des pauvres et fondent 30 prébendes de 6 livres parisis par an pour 30 ménages différents des premiers.
D’autres vont léguer tout ou partie de leur fortune pour créer un établissement chargé de recueillir ceux qui ne peuvent plus vivre dans leur milieu habituel.
Comme nous l’avons vu dans l’article sur la lutte contre l’indigence à Lille , il existe fin 16ème siècle deux grands hôpitaux (Comtesse et St Sauveur) avec une capacité qui varie selon les époques mais qui tourne autour de 60 lits chacun ; à côté de ces grosses strutures, de nombreux petits établissements existent, plus spécialisés et tous créés par le biais de fondations (accueil des pèlerins de St Jacques avec les Grimarets, accueil des vieillettes avec Ste Catherine de Sienne, accueil des orphelines chez les Bonnes Filles , accueil des chartrières (impotentes) à la Charité , accueil des femmes en gésine à St Jacques, accueil des vieilles à Ganthois).
Sans vouloir reprendre la liste des établissements cités dans cet article, il est intéressant de voir les conditions dans lesquelles certains d’entre eux ont été fondés :
Ainsi en 1650 Jérôme Segon, seigneur de Wionval et sa sœur Françoise cèdent tous leurs biens évalués à 200 000 livres parisis pour fonder l’hôpital du Saint Esprit destiné à accueillir 14 malades, 10 religieuses et un chapelain. Pendant 10 ans le Magistrat lutte pour obtenir que cette fondation soit exécutée car en effet des héritiers dépités de voir cette fortune leur glisser entre les doigts, font valoir que Jérôme Segon n’avait pas toutes ses facultés quand il a fait ce testament.
En 1633 le marchand François Heddebaut donne les fonds nécessaires pour la construction de l’hôpital de la Charité rue Notre Dame où l’on accueillera des femmes « chartrières les plus débiles et abandonnées de secours humain que l’on pourra trouver » qui seront soignées par des religieuses augustines issues de l’hôpital ganthois. De 1635 à 1663 des personnes charitables, essentiellement des femmes, fondent 12 lits qui s’ajoutent aux 2 premiers créés par François Heddebaut .
L’hospice de la Conception Notre Dame dit des Bleuettes fut fondé en 1648 par le chanoine Jean Dubus, « meu en considération que nostre Sauveur at tant estimé les œuvres de charité allendroit des pauvres malades qu’il les at tesmoingnez estre faictes à sa propre personne », lequel donne « une maison et héritage rue Saint Sauveur … qui servira de commencement à un nouveau hospital jugé … totalement nécessaire pour y recevoir charitablement toutte sorte de pauvres femmes et filles malades, affin qu’ayant une maison de refuge en leurs infirmitez, Jésus Christ ne soit abandonné en ses pauvres, lesquels se trouvans en leurs maladies réduits aux malheurs d’une dernière nécessité, sans aucune assistance humaine, directement contre les ordonnances divines, sont obligées de finir misérablement leur vie par le désolé trespas d’une mort cruelle et douloureuse ».
En 1622 le marchand François Van Hoyqueslot, seigneur de la Hallerie, ennuyé que rien ne soit prévu pour les « vieux hommes » lègue 6 400 livres parisis pour fonder chez les Bapaumes 3 places réservées à 3 « hommes anciens devant aller ouyr la messe en la chapelle Sainte Barbe en l’église Saint Etienne le mardi et le vendredi », messes qu’il avait également fondées. Mais les Bapaumes sont réservés initialement à des jeunes donc la solution trouvée ne peut être que provisoire. Les ministres généraux de la Bourse vont donc encourager les bourgeois de Lille à créer une « maison des vieux hommes », le futur hôpital Saint Charles Borromée. En 1623 Marguerite du Hot, veuve de Jean Mahieu, membre du Magistrat et ministre général des pauvres, donne 22 550 livres parisis pour faire construire cet établissement. Les ministres des pauvres organiseront un « pourchas » exceptionnel qui rapportera 3 549 livres parisis pour mener à terme la construction.
Une fois achevé, les fondations « d’un lit » se succèdent : ainsi le sayetteur Mathias Deleporte et son épouse Catherine Leplat en fondent un pour un vieux sayetteur « qui soit bon et fidel catholique, apostolique et romain et nullement suspecté d’hérésie ». Jean Lequien, boulanger rue des Cabochus, lègue à l’établissement tous ses biens évalués à 32 000 livres parisis à condition de faire dire 3 obits par an à St Etienne « pour le repos de son âme ». Au final en 1640 il y a 15 lits fondés par des particuliers ; 5 autres lits s’y ajouteront en 1679.
Evolution de la carité
Jusqu’en 1630 à peu près, « pourchas » et offrandes dans les troncs rapportent de 6 000 à 6 500 livres parisis par an. A partir de 1630 le produit des quêtes diminuent jusqu’à atteindre moins de 3 000 livres parisis en 1661. Depuis 1647 on ne quête plus avec la boite à domicile que dans les paroisses St Etienne et St Maurice où le milieu social est assez aisé.
En revanche la charité publique va se manifester plus généreusement lors de calamités comme la peste de 1597 et de 1598 où les « pourchas » ont rapporté respectivement 8 996 livres parisis et 7 326 livres parisis au lieu de 6 000 livres parisis de l’année précédente.
De même de 1590 à 1629, chaque année 15 à 20 Lillois faisaient un legs par voie testamentaire à la Bourse ; de 1630 à 1649 il ne sont plus que 11 , 8 de 1650 à 1659 et 5 de 1660 à 1670.
Pourquoi cette diminution importante de la carité ? Peut-être le conflit franco espagnol y est pour quelque chose : Jean de le Barre nous dit en 1656 en parlant de Lille, sa ville natale : « les rentiers étoient puissans en revenus annuels, qui maintenant sont presque réduits sans aulcuns moiens et revenus ».
Notons tout de même qu’en 80 ans ces généreux donateurs ont fourni près de 265 000 livres parisis à la Bourse qui a pu placer une partie de ce capital en rentes.
Nature des secours
La table des pauvres et la bourse commune des pauvres venaient au secours des personnes sans ressources, du placement des vieillards et des orphelins que l’on mettait en pension chez des particuliers, du placement des filles « débiles » chez les Repenties, de l’achat de draps et souliers, de l’instruction des enfants pauvres et des soins médicaux gratuits. Il ne fallait pas en oublier car des indigents ont quand même intenté des actions en justice contre des « pauvretés » qui les avaient écartés de leurs secours…
Distribution de nourriture
Ecole sous l'Ancien Régime
Les médecins ou mires qui s’occupaient des indigents étaient rémunérés par la ville ; par exemple à Roubaix ils étaient rémunérés 6 livres et 5 sols l’année pour « remuer et visiter les pauvres » ; en 1579, 60 livres et 70 livres en 1669.
A Armentières en 1598/1599, Jéhenne Soutil (ou Subtil) « malade de maladie estrange », fut trois fois exorcisée par le curé de Nieppe. A chaque venue, ce dernier mangeait avec les ministres de la table des pauvres à l’auberge « du bel imaige » ou celle de l’« escu de Bourgogne », (toutes deux sur la place). Il en coûta 60 livres dont 6 livres et 6 sols audit ecclésiastique, 17 livres 16 sols échurent à Jacques Subtil (frère de la malade) pour garde de celle-ci et 6 livres et 2 sols à Maître Ernoult Bartier et sa femme qui s’en étaient chargés également.
A certains moments des aides spéciales sont nécessaires :
En 1558, 1572-73, entre 1575 et 1584, et de nouveau en 1587, la Bourse accorda des paiements spéciaux aux victimes de la peste, riches et pauvres, qui durent cesser leur travail et rester chez eux, ou bien s'installer dans un lieu de refuge pour les victimes de la peste situé dans la banlieue de Lille, appelé le "Riez de Canteleu".
Ce qui reste de la maladrerie du Canteleu dans l'ancienne commune de Lomme :
la chapelle, au 253 avenue de Dunkerque à Lille
Chaque pestiféré qui devait rester isolé chez lui recevait cinq sols parisis par semaine, ou un peu plus d'une livre parisis par mois. Pour ceux qui s'étaient réfugiés au "Riez de Canteleu" l'indemnité s'élevait à 6 sols par semaine, soit 1,3 livres par mois.
De même, le nombre des orphelins augmentait de façon importante quand la peste se déclarait. Alors que la Bourse commune était venue en aide à 71 enfants trouvés au début de 1554 par exemple, elle en avait 381 à sa charge à la fin de 1558.
La Bourse commune dirigea à partir de 1584 les écoles du dimanche de la ville. Ce système scolaire municipal, établi grâce aux donations d'un montant de 12.800 livres parisis de Hubert Déliot et de son père Guillaume, fut destiné, dès 1554, à apprendre à cent enfants de pauvres à lire, à écrire, à calculer et à avoir de bonnes moeurs. Par la suite, il s'adressa à tous les jeunes de 8 à 18 ans.
Quant aux secours par le travail, il ne semble pas que ce fut un moyen très utilisé : en deux occasions seulement, et de façon temporaire, Lille employa directement de grands nombres de pauvres. A la fin de décembre 1565, pour aider "la grand foulle des povres" à survivre, les échevins appelèrent tous les chômeurs "d'aige competent" à s'inscrire chez le greffier municipal qui devait ensuite leur assigner un emploi dans les projets municipaux. En retour, les pauvres devraient renoncer à la mendicité.
De même, le Magistrat, en juillet et août 1586, employa environ 1 800 hommes par jour pour nettoyer les rivières, les canaux et les fossés.
Il est à noter que lors de circonstances malheureuses (des batailles par exemple) le pape tout comme le roi accordent des libéralités au peuple : ainsi en 1340 le pape Benoit XII demanda à l’un de ses chapelains de se rendre dans le nord de la France et plus précisément dans le Cambrésis, le Vermandois, le Thiérache pour répartir entre les sinistrés les plus pauvres des premières batailles de la guerre de Cent ans 6 000 florins d’or soit 8 900 livres tournois, aumône qui fut complétée par le roi de France Philippe VI et l’évêque de Laon.
Louis XVI distribuant l'aumône aux pauvres de Versailles durant l'hiver 1788
De même Mahaut de Bourgogne princesse d’Artois distribua en 1306 à Calais des secours après enquête aux plus nécessiteux, victimes de l’hiver rude.
Sources
Les pauvres au Moyen Age de Michel Mollat
Les premiers budgets municipaux d’assistance : la taxe des pauvres au 16ème siècle de Marcel Fosseveux (revue d’histoire de l’église de France – 1934, volume 20 n° 88 p 407)
Histoire de Llle depuis les origines jusque 1830 de Lucien de Rosny
Au cloître et dans le monde : femmes, hommes et sociétés (9è-15ème siècle) de Patrick Henriet et Anne Marie Legras
La campagne dans la chatellenie de Cassel
Nord généalogie n°199 – 2007/2 p 104
La bourse des pauvres d’Aire sur la Lys à la fin de l’Ancien Régime de Jean Imbert
Les origines de la Bourse commune des pauvres à Lille au 16ème siècle de Scrive-Bertin
Charité municipale et autorité publique au 16ème siècle : l’exemple de Lille de Robert Saint Cyr Duplessis
La vie à Lille de 1667 à 1789 d’après le cours de Monsieur de Saint Léger de Aristote Crapet
Lutter contre l’indigence à Lille sous l’Ancien Régime – les hôpitaux, hospices et autres maisons charitables
Plusieurs œuvres et établissements prodiguaient soins, secours et hébergement aux nécessiteux de Lille sous l’Ancien Régime. Parmi ceux-ci les hôpitaux, hospices et maisons charitables que l’on retrouve un peu partout dans Lille et qui pour certains ont traversé les siècles jusqu’à nous.
A noter que déjà à la fin du 15ème siècle on dénombrait 14 hôpitaux et autres maisons de charité à Lille (qui comptait à cette époque 24 à 26 000 habitants).
En voici quelques uns :
1/Le plus ancien hôpital lillois est celui de St Jean l’Evangéliste ou Saint Sauveur fondé vers 1216 par la comtesse Jeanne de Flandres, entre l’église Saint Sauveur et la porte Saint Sauveur dont il pris le nom. Il fut inauguré par Jean Martin, chanoine de la Collégiale de St Pierre (édifice située le long de la Basse Deûle à l’emplacement de l’actuel Palais de Justice) et était destiné à accueillir les malades pauvres. Au 18e siècle, c’est le principal hôpital actif de Lille. En 1720 il y avait 60 lits dont la moitié réservé aux soldats malades ou blessés.
Il fermera ses portes en 1958 et fut détruit en 1960. Seul demeure aujourd’hui le pavillon Saint Sauveur, siège actuel de la Fondation de Lille.
1920 - Hôpital St Sauveur face ancien square Ruault (actuel hôtel de ville)
Ce qui reste de l'hôpital St Sauveur : le pavillon St Sauveur
2/L’Hospice Gantois ou hospice St Jean Baptiste à Lille, dit aussi des « Vertus républicaines » sous la Révolution, fut créé en 1462 par un riche bourgeois du nom de Jean de la Gambe dit le « Ganthois » car originaire de Gand. Son testament rédigé en 1466 précise qu’il s’agit d’«un hôpital et Maison-Dieu sous le titre de monseigneur Saint Jehan Baptiste, nommé autremans hospital des cartriers».
Destinée à recevoir « treize anciennes gens décrépités et débiles, hommes ou femmes », originaires de Lille. L’œuvre sera tenue par six Augustines « vêtues simplement d’une cotte de drap griset » ou d’un « affuloir (linge)nommé faille de drap noir ».
Les religieuses furent chassées en 1789 puis rappelées en 1815, et poursuivirent leur tâche jusqu’en 1995. Lorsqu’elles revinrent en 1815, une nouvelle réglementation sélectionne les malades éligibles aux soins apportés dans l'établissement. Il faut désormais avoir moins de 70 ans, être né à Lille et y avoir résidé au moins 5 ans, avoir payé une patente et être dans un état de santé interdisant « une activité permettant de subvenir à ses besoins ».
L'édifice est aujourd'hui devenu un hôtel de luxe.
Salle des malades
3/Il y avait également l’hôpital Notre Dame ou Comtesse qui date de 1236 avec 62 lits en 1788. Situé rue de la Monnaie dans le Vieux Lille, désaffecté en 1939, il abrite aujourd’hui un musée.
C’est Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre, qui fonde en 1236 dans l'enceinte de son propre palais cet hôpital qu'elle dote richement. En 1243, elle fait don des moulins de Lille et de Wazemmes à son Hôpital ainsi que du droit de banalité des moulins qu'elle possède sur toute la banlieue de Lille et que l'on appelait la Mannée de Lille. Cette mannée comprenait les villages qui s'inscrivaient à l'intérieur d'un territoire autour de Lille, de circonférence à égale distance de Seclin, Anstaing et Tressin.
De l'établissement primitif réservé aux malades pauvres, aux pèlerins et aux passants, il ne reste rien, suite à un incendie survenu dans la nuit du 11 avril 1468 l'ayant entièrement détruit ; un autre incendie détruisit le 17 mars 1649, la chapelle et des bâtiments conventuels, de sorte que la majeure partie de l’établissement actuel date du 17ème siècle.
Cour hospice Comtesse
Hospice Comtesse côté rue de la Monnaie
4/L’hospice de la Conception Notre Dame dit des Bleuettes au 23 de la rue St Sauveur date de 1648 et fut fondé grâce au legs du chanoine de la Collégiale de St Pierre, Jean Dubus, pour accueillir des femmes frappées de maladies chroniques.
Le nom de « Bleuette » vient de leur habit de dessus bleu. Faute de revenus il disparaît en 1769.
5/ L’hôpital du St Esprit, rue de l’Abiette (rue de Tournai) puis rue du Pont Neuf, date de 1650 et fut fondé par Jérôme Ségon, écuyer et sa sœur Françoise pour héberger une quinzaine de pauvres invalides qui seront soignés par des religieuses du Saint Esprit. Le bâtiment de la rue de Tournai sera en 1668 cédé aux Bons Fils pour loger les aliénés. Il fermera en 1797.
Religieuses su Saint Esprit
6/ L’hôpital St Joseph ou des Incurables (rue de Courtrai puis 56 rue royale) fondé en 1656 par les prêtres Philippe Descleps et Jacques Tesson, est destiné à héberger des soldats invalides abandonnés. Il accueille une vingtaine de pensionnaires en 1675. Il accueillera les « pauvres hommes affligés de maladies incurables». Il deviendra pendant la Révolution l’Hôpital des Sans Culottes incurables. Il fermera en 1797.
7/ L’hôpital St Jacques (16 ou 18 rue St Jacques) fut créé en 1431 par la Duchesse Isabelle du Portugal, épouse du Duc de Bourgogne, Philippe le Bon, pour les pèlerins de St Jacques de Compostelle puis pour les "femmes en gésine" (en couche) afin "de les relever, visiter servir et seconder" ; au 18ème siècle il n’y avait que 2 lits : les femmes n’y entraient que 9 jours après l’accouchement et y restaient une quinzaine de jours.
8/ L’hospice Ste Catherine de Sienne dit des Vieillettes fut fondé en 1541 par Jean Barge, bourgeois de Lille et sa femme Marguerite Leroux : ils firent don d’une maison rue de Sailly (rue des Trois Molettes – il se trouvait à l’emplacement du parvis de la cathédrale de la Treille) pour loger, nourrir et entretenir treize pauvres chartrières (impotentes) de Lille jusqu’à la mort de la dernière vivante. En 1576 il fut décidé qu’on continuerait à y admettre de « pauvres et honnêtes personnes âgées d’au moins 60 ans, pauvres et sans aide ». Cette fondation fut supprimée en 1797.
8/ L’hôpital St Charles Borromée dit des Vieux Hommes au coin de la rue des canonniers et de la rue de Roubaix fut fondé en 1622 par François Van Hoyqueslot, seigneur de la Hallerie, pour abriter « trois hommes anciens nés à lille ayant au moins 55 ans et ne pouvant travailler ». Il comptera jusqu’à 68 lits en 1631. En 1674 les malades sont renvoyés chez eux ou sont transférés aux Bonnes Filles pour permettre d’y loger les soldats. Il fermera en 1797.
9/ L’hôpital Ste Elisabeth ou Béguinage rue du béguinage fut fondé en 1234 par la Comtesse Jeanne de Flandre et sa sœur Marguerite pour abriter 14 femmes de condition modeste, ne pouvant se marier faute de dot ou ne souhaitant pas devenir de religieuses faute de vocation ou de place dans un couvent. Il est précisé qu’il doit s’agit d’ « enfants de bonnes gens, vivant en chasteté ». Ces demoiselles passent leur temps à travailler, prier et faire œuvre de charité. Le Béguinage occupe un terrain compris entre les rues de Metz, Saint Sébastien et rue Princesse et comprend une rangée de 16 maisons , une chapelle et un jardin. En 1401 une odonnance de Philippe le Hardi précise que les béguines doivent payer 12 livres parisis pour y être admise et ceci au vu du train de vie des Béguines qui vivaient au dessus de leur moyen ; elles n’auraient dorénavant qu’une seule « méchine » (servante) à leur disposition .
A la Révolution le béguinage recueille les femmes pauvres, malades, infirmes, veuves et les jeunes filles sans protection ; il sera en 1796 considéré comme un hospice pour femmes ayant une situation financière précaire.
En 1841 Louis Philippe met fin au Béguinage en précisant que celui-ci disparaitra avec la mort de la dernière Béguine. Le Béguinage fut démoli en 1855.
10/ L’hôpital Notre Dame de la Charité , rue de l’Arc, fondé par François Heddebaut , bourgeois de Lille, pour abriter des « pauvres femmes veuves ou filles chartrières (impotentes) débiles et abandonnées de secours humains » que l’on pourra trouver en ville et dans la chatellenie de Lille. Il fut transféré rue notre Dame (rue de Béthune) en 1643 et possède 25 lits à cette époque. Il fermera en 1797.
11/ L’orphelinat de la Conception ou des Bonnes Filles rue royale a été créé vers la fin du 15è et était destinés à hospitaliser les orphelins. En 1752 l’intendant des Séchelles mit les orphelins dehors pour faire de la place aux soldats malades ou blessés. En 1765 ils trouvèrent asile à l’orphelinat des Bapaumes.
12/ La Maison d’Orphelines dite de la Présentation Notre Dame , 20 rue de l’hôpital militaire, fut fondé par Martine de Grave en 1630 ; à l’époque elle fonde une école située rue des Buisses à Lille pour les filles ; en 1646 elle donnera trois maisons dont deux rue des Jésuites et la 3ème aboutissant à cette rue et à celle de Notre Dame pour y établir l’école sous le nom de la présentation Notre dame pour les pauvres orphelines ou abandonnées. Elle cessera son activité en 1730 faute de ressources.
13/ La Maison des Bons Enfants, rue des Sept Sauts (angle de la rue Trulin et d’Anatole France), a été fondée avant 1124 par Jean de Pardieu et hébergeait des indigents autorisés à mendier en ville. Cet établissement donna son nom à la cour des bons enfants qui sera démoli pour laisser place au théatre (opéra).
14/ Maison de Bapaumes, rue des Jésuites (rue de l’hôpital militaire), date de 1605 ; elle fut fondée par Guillaume de Boileux dit Bapaumes qui institue une école pour 80 garçons et 20 filles orphelins pauvres de Lille. La Maison fusionnera avec les Bleuets à la Révolution ; en 1797, les orphelins seront transférés à l’hospice Comtesse.
15/ L’hôpital Notre Dame des Sept-Douleurs dit Stappaert fondé en 1656 par Jean Stappaert, bourgeois de Lille était un orphelinat de filles natives de Lille âgée de 5 à 15 ans. IL fit en effet don d’une maison située à l’angle de la rue du Plat et de la rue de la Vignette, vis à vis des Hibernois.
La maison des orphelines de la Présentation Notre Dame et la maison des Bonnes filles lui furent rattachées. L’hopital fut transféré en 1884 au 78 rue de la Barre dans l’ancienne Maison Noble Famille. En 1912 les orphelines doivent être âgées de 6 à 12 ans . Huit sœurs de St Vincent de Paul s’occupent de 60 à 80 filles qui suivent les cours à l’école et qui travaillent à l’ouvroir. Un incendie en 1954 les oblige à aller aux Bleuets rue Boileux ; l’établissement fermera en 1964.
Sœurs de St Vincent de Paul
16/ Le refuge des Sœurs de la Madeleine ou Madelonnettes ou filles repenties fondé en 1481 par Jean de la Cambe, le Gantois, au 39/41 rue de la Barre, pour offrir aux filles de légère vie un lieu « où elles se puissent retraire pour amender leur vie au salut de leur âme ». En 1532, le Magistrat délègue la gestion de l'établissement aux sœurs de la Madeleine (ou Madelonnettes, ou repenties) de Saint-Omer et les autorise à soigner les malades en ville. Au 18ème siècle, le refuge recevra également les femmes ou filles de bonne famille « que le dérangeemnt de leur conduite oblige à séquestrer par lettre de cachet ou autrement ». Le refuge sera fermé à la Révolution et transféré aux Bons Fils.
17/ L'hôpital des Bons Fils du Tiers Ordre de St François était une maison de réclusion, place de la gare, qui fut créée en 1668 : il accueillait les aliénés pensionnaires ou placés d’office et des libertins séquestrés à la demande des familles ; le bâtiment sera détruit en 1867 pour l’ouverture de la place de la gare et de la rue Faidherbe.
18/ Existe aussi le bouillon des pauvres et la Noble Famille : cette dernière fut fondée par Marie Anne de Sepmeries en 1683 pour élever gratuitement « des jeunes filles nobles de parents déchus » de Flandre wallonne et de Hainaut et âgées de 7 à 18 ans. Le nombre de pensionnaires variera de 15 à 25. Elle fermera à la Révolution, ses pensionnaires étant conduits à l’hôpital général.
19/ L'hôpital des Grimaretz était situé rue Basse, à Lille: les maisons actuelles de cette rue portant les numéros pairs de 8 à 24 et celles de la rue du Cirque, numéros 2, 4 et 6.ont été construites sur l'emplacement jadis occupé par cet asile, institué en 1345 par Lotart Canart et sa femme Marie de Pont Rohart(ou Pontrewart) , pour y loger et nourrir douze pauvres passageurs ( voyageurs )" qui ne pouvaient y séjourner plus d’une nuit. L’établissement était administré par des Dominicains. Marie de Pont Rohart changea l’affectation de l’hôpital en 1376 et y fonda des lits pour malades et deux pour les femmes en couche.
20/ L'hôpital St Julien, situé rue Basse a été créé vers 1291 ; il comportait 16 lits ne pouvant être occupés qu’une seule nuit dans un premier temps puis il fut admis que les pensionnaires puissent rester 3 jours et 3 nuits. Il fut supprimé en 1701 en raison des troubles occasionnés par les gens hébergés et ses biens furent transférés à l’hôpital des Invalides
Il sera supprimé en 1701 en même temps que l’hôpital des Grimaretz, ses biens étant transférés à l’hôpital des Invalides.
21/ L’hospice des Invalides : en 1686 une déclaration du roi ordonna aux mendiants de se retirer dans leur lieu de naissance pour y travailler dans les hôpitaux généraux créé pour eux ; à défaut ils seront condamnés aux galères pour 5 ans). En 1687 une déclaration royale aggrava les peines prévues et le Magistrat de Lille demanda aux ministres des pauvres de déterminer ceux qui méritaient l’assistance et de leur distribuer une autorisation de mendier consistant en « fleur de lys en fer blanc de couleurs différentes selon les paroisses". En 1699 un règlement prescrit pour les hommes de porter la fleur de lys au chapeau et sur le corps de jupe pour les femmes ; tous les autres seront obligés de sortir de la ville.
En 1700 l’interdiction de mendier devient absolue ; les mendiants sont alors enfermés dans les hôpitaux généraux ; il n’en existait pas à Lille à l’époque. Le Magistrat décida alors d’hospitaliser les mendiants invalides dans les casernes d’Anjou d’où le nom d’hospice des invalides, situé 6 rue du lieutenant Colpin. En 1701 fut réunis à l’hospice des Invalides les revenus des hôpitaux St Julien et des Grimarets et la Bourse commune des pauvres dut fournir annuellement 6000 florins.
L’hôpital des Invalides sera réuni à l’hôpital général en 1738.
22/ Hôpital général : En juin 1738, Louis XV autorisa par lettres patentes les magistrats de Lille à fonder un hôpital général destiné à l'accueil et à l'enfermement des enfants abandonnés, des invalides et des mendiants. Il fut choisi un lieu à l’écart du centre-ville bordé par le canal de la Basse Deûle. Il ouvrit en 1744 mais les travaux durèrent de 1739 à 1846. Appelé le " Bleu Tot " en raison de sa couverture d'ardoises, l'hôpital fonctionna jusqu'en 1988. Le bâtiment en façade est occupé depuis 1997 par l'Institut d’Administration des Entreprises.
après 1870
En 1744 il reçut 500 adultes et 681 enfants qui se trouvaient à la ferme du Riez de Canteleu : on apprenait aux filles à faire de la dentelle et de la broderie et aux garçons des souliers et des tissus. Le produit de la vente était pour les 2/3 versé à l’administration et pour 1/3 aux ouvriers.
1870 - l'hôpital général avec la basse Deûle encore visible
L'hôpital général aujourd'hui
L’hôpital ne régla toutefois pas le problème de la mendicité, les mendiants étant de plus en plus nombreux ; on créa donc des dépôts de mendicité ; le dépôt de Lille fut établi en 1769 près de la porte des malades sur l’emplacement de l’ancien hôpital militaire St Louis ; y furent envoyé aussi les fous et les filles publiques.
Au final au 18ème siècle il y avait deux organismes principaux : l’hôpital général et les ministres généraux de la bourse commune des pauvres. En 1750 ces deux organismes furent réunis en bureau de la charité générale . Les pauvrisseurs des charités paroissiales deumeurèrent et des conflits persistèrent entre eux
Les Lillois nécessiteux ont donc à leur service un grand nombre de secours à leur disposition mais la qualité de ces soins et accueil diffèrent d’un établissement à l’autre. En 1788 l’inspecteur général des hôpitaux Jean Colombier, également médecin militaire et hygiéniste (1736 – 1789) s’aperçut ainsi que les religieuses de l’hôpital Comtesse mangeait l’excédent des recettes en repas et réceptions pour leurs amis et proches. Idem pour St Sauveur. Montlinot, écclésiastique et journaliste français (1732-1801) précise quant à lui que l’hôpital général dégageait « une odeur insupportable ». L’intendant de Flandres et d’Artois Esmangart (1736 – 1793) dit qu’ un grand nombre de ces établissements faisait grand tort à la charité publique…
Après la Révolution Française, la commission administrative des hospices civils de Lille réalisa une réduction du nombre des établissements charitables, laissant subsister l'Hospice Gantois et cinq autres lieux (Comtesse, Saint – Sauveur, l’Hôpital général, les Madelonnettes et Stappaert).
Sources
http://www.patrimoinehospitalierdunord.fr
Au cloître et dans le monde: femmes, hommes et sociétés (IXe-XVe siècle ...) de Patrick Henriet et Ann Marie Leg
La vie à Lille de 1667 à 1789 d’après le cours de M de St Léger d’Aristote Crapet
http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1983x017x003/HSMx1983x017x003x0223.pdf : le béguinage de lille 1245 - 1841
Bourgeois de Lille
Cet article complète celui-ci.
La première condition pour devenir bourgeois de Lille était d'y habiter.
IL existe cependant une classe de bourgeois dit forains n'habitant pas Lille mais la Châtellenie de Lille. Ils pouvaient toutefois être astreint à y résider au moins 40 jours par an sur ordre des échevins.
Ceux qui n'étaient pas bourgeois de naissance devaient obtenir l'agrément du Magistrat. Le candidat se présentait au jour fixé devant les échevins et répondait à leurs questions. Puis il prêtait serment. Son nom était ensuite inscrit sur les registres.
On remettait au nouveau bourgeois ses "lettres de bourgeoisie" c'est à dire un certificat d'inscription. Au 18ème siècle c'tait une sorte de quittance de droits à payer qui était de 60 sols d'Artois puis de 15 livres, plus les droits dûs aux officiers de la ville.
L'enfant d'un bourgeois avait un droit acquis par sa naissance à la bourgeoisie et jouissait de tous les privilèges jusqu'à sa majorité ou son émancipation. Il devait alors racheter sa bourgeoisie sinon il perdait le privilège de l'arsin. En rachetant sa bourgeoisie dans le délai requis il n'avait à acquitter qu'un droit minime.
S'il négligeait de la racheter dans l'année de son mariage, il était frappé de déchéance et tombait sous la loi de l'escassement.
Les privilèges des bourgeois de Lille
1/ Les bourgeois n'étaient justiciables que des échevins, leurs pairs; si donc un bourgeois exceptionnellement devait être traduit devant la justice du Comte ou d'un seigneur de la Châtellenie ceux-ci devaient au préalable se pourvoir devant les échevins obtenir l'autorisation nécessaire. A défaut on sonnait la bancloque et l'escalette, la Commune se rassemblait et se rendait en armes, bannières déployées, au secours du bourgeois.
Sceau de échevins de Lille au 14ème siècle
Un bourgeois de Lille ne pouvait donc être appréhendé et incarcéré qu'après l'autorisation expresse des échevins qui devaient le déclarer et mettre " hors le loi de la ville."
Quant aux bourgeois forains, on ne pouvait saisir leurs biens sans qu'ils aient été au préalable abandonnés par la loi de la ville par une action dite de démènement : le bourgeois forain était assigné à comparaitre devant les échevins dans la huitaine au premier son de la cloche annonçant la fermeture des portes. Si l'assigné ne comparaissait pas, on renouvelait la sommation à quinzaine. S'il ne se présentait pas on le déclarait "démené" pour un an et un jour et pour le montant de sa dette.
Enfin ni le prévôt ni le bailli ne pouvait enquêter ou perquisitionner dans la maison d'un bourgeois sans la présence de deux échevins.
2/ Droit d'arsin : si un étranger causait un préjudice à un bourgeois, l'insultait, ... il devenait justiciable des échevins de Lille et le bourgeois lésé avait un droit absolu à l'assistance et même, selon la gravité, à la vengeance de la Commune qui pouvait aller jusqu'à l'arsin quand le coupable possédait une maison dans la Châtellenie.
Une fois l'enquête fini et que le suspect était désigné coupable, on sonnait trois fois la cloche du ban et la petite cloche aussi longtemps que les bannières soient sorties de la ville et qu'une troupe de bourgeois et habitants de la ville viennent faire vengeance.
Une fois arrivé devant la maison du coupable, le bailli l'appelait par son nom et surnom et le sommait de venir amender son forfait. S'il répondait à la sommation et venait devant le bailli on l'appréhendait et on l'emmenait à Lille pour le remettre aux échevins et le juger; s'il ne se présentait pas, le bailli devait mettre le feu à la maison, la détruire entièrement, la raser, c'est ce qu'on appelle le droit d'arsin
Quant au bourgeois forain ne possédant pas de maison dans la châtellenie et qui refusait de se présenter devant les échevins il était banni de la ville et de la Châtellenie.
Le droit d'arsin a toujours été vu comme un droit injuste et cela dès le 14ème siècle mais fut malgré tout confirmé à plusieurs reprises.
3/ Non confiscation des biens : les biens du bourgeois sont sous la protection de la Commune. Ils ne peuvent pas être confisqués. Si la peine capitale était prononcée, même pour crime de lèse majesté divine ou humaine, ils revenaient tout de même aux héritiers.
Les bourgeois étaient également affranchis de toute saisie ou prise de corps pendant au moins 1/4 de l'année : le dimanche et le mercredi (jour de marché), de chaque semaine, les 13 jours de Noël, la huitaine de Pâques, celle de la Pentecôte et de la franche fête de Lille, les 5 fêtes de Notre Dame, les nuits d'apôtres, de la Madeleine, les nuits et jours de la Toussaint et de l'Ascension.
Enfin quand un bourgeois était détenu pour dettes, celui qui avait obtenu la prise de corps devait lui fournir chaque jour "pain d'un denier et fontaine à boire"; il devait lui fournir un lit de plumes, une courtepointe ou couverture ou un tapis pour le préserver du froid et renouveler ses draps chaque quinzaine. Il doit pouvoir aller le jour à une fenêtre donnant sur rue ou chemin. On devait lui assurer lumière et feu, une table avec nappe pour ses repas et une serviette "pour ses mains essuer", une chaise et un coussin.
Blason des Leuridan
En contrepartie de ses droits le bourgeois comme tout habitant de Lille devait 40 jours de service militaire par an
Le guet aux portes et remparts incombait aux bourgeois et autres habitants de la ville. on pouvait s'y faire remplacer par un arbalétrier sermenté.
La renonciation volontaire au statut de bourgeois est impossible : on ne pouvait cesser d'être bourgeois que si on était escassé c'est à dire cassé chassé effacé du registre par décision du magistrat.
L'escassement est donc un jugement qui prononce l'exclusion de tout droit à la protection de l'échevinage et qui est aggravé par la taxe d'escas évalué au 10ème de tout ou partie des biens du condamné.
Les principaux motifs d'escassement sont l'absence prolongée, la désobéissance aux ordres, le refus de se soumettre à la juridiction, l'insolvabilité, la fuite pour dettes, l'aide apportée à un étranger contre un bourgeois
Source
Revue Nord généalogie 1996-3 n°140 p223
Habitat et intérieur lillois au 18 ème et au 19ème siècle
La maison lilloise type n’existe pas mais on peut trouver un schéma directeur au 18ème siècle par exemple : une maison à deux étages avec cave et grenier et une façade étroite n’excédant pas 6 mètres.
façades de maison à Lille
rue du vieux Lille
quai de Wault, maisons et immeubles
rue St François à Lille
L’entrée se fait généralement par un couloir latéral assez étroit qui débouche dans une cour..
Le rez de chaussée est partagé entre deux pièces, souvent une salle et une cuisine ; à l’étage 2 chambres, une sur rue et une sur la cour.
On trouve également au 18ème siècle le modèle ancien de la maison à 2 corps de logis, l’un sur rue et l’autre au fond de la cour : soit on y loge deux familles soit on a une organisation fonctionnelle de l’espace : magasin, bureau, chambre sur rue et les pièces à vivre dans la cour.
Il existe également à Lille des hôtels particuliers lesquels n’obéissant bien sûr pas à cet ordonnancement.
Par exemple l’hôtel Hangouart d’Avelin, rue Saint Jacques : à la fin du 17ème siècle, Michel d’Hangouart y loge sa famille, ses 10 domestiques, ses cochers et ses chevaux. D’après les inventaires de l'époque, on sait qu’il y avait une grande tapisserie de feuillage, une série de tableaux de chasse, un miroir en bordure d’écailles dans la salle de réception ainsi qu’un lit de parade de damas cramoisi et une douzaine de fauteuils.
L’hôtel de Wambrechies sur la rue Royale (aujourd’hui siège de l’archevêché), édifié en 1703 pour Nicolas François Faulconnier, seigneur de Wambrechies, n’est pas en reste avec son vestibule dallé de marbre, sa chapelle, sa bibliothèque, sa salle de réception, sa vaste cuisine, son grand salon, son autre salon, son grand cabinet, son petit cabinet, ses chambres …
maquette de l'hôtel au 18ème siècle
Il est de bon ton, ne l’oublions pas, de posséder une demeure dans la rue Royale de Lille sous Louis XIV. Si une maison bourgeoise se vend, à la fin du règne de Louis XIV, à 3 000 / 4 000 florin, il n’est pas rare de voir des ventes de maisons de « riches » à 30 000 florins, le plus courant tout de même restant des transactions autour de 13 000 florins.
rue Royale au carrefour de la rue Léonard Danel à gauche et de la rue d'Angleterre à droite au début du 19èsiècle; avant l'agrandissement de 1670, l'espace au delà de ce carrefour était hors les murs et consistait en terres cultivées
rue Royale
Une maison de ce type, appartenant à la noblesse ou à la très haute bourgeoisie, exige une main d’œuvre importante pour faire face au nombre de pièces occupant ces demeures (en moyenne 26 pour la noblesse te 11 pour la haute bourgeoisie).
Ainsi la baronne de Saint Victor emploie à son service deux laquais, un cuisinier, deux femmes de chambre, un maître d’hôtel, un cocher, une relaveuse, une lingère et un portier dans une maison sise au 112 de la rue Royale.
Cette maison a été acquise en 1769 par la baronne pour 26 000 florins. L'inventaire de 1772 précise que la demeure de la baronne de Saint Victor contenait pour 37 210 florins de "meubles, effets et vaisselles" : 15 104 livres de bijoux, diamants et vaisselle d'argent, 4 douzaines d'assiettes d'une valeur de 4 070 livres, 15 plats estimés à 2 409 livres, 6 chandeliers pour 362 livres, 2 soupières pour 1 068 livres, 12 couverts au titre de Paris pour 462 livres et divers autres biens estimés à 2 5952 livres.
La petite bourgeoisie qui englobe le monde de l’artisanat et de la boutique est propriétaire ou locataire d’une habitation de 6 pièces en moyenne d’après les inventaires de 1772.
L’inventaire de Jeanne Delobelle quant à elle, 81 ans en 1772, inventaire estimé à moins de 1000 florins, la classe dans la catégorie des gens humbles, qui sans être dans la misère vivent néanmoins pauvrement : elle vivait dans une seule pièce et possédait à sa mort : « une robe et un jacotin de calemande, quatre autres jacotins, six jupes, deux mauvaises jupes, trois chemises, cinq tabliers et un linge de corps, un mantelet de toile peinte, 26 pièces de coiffure, une faille de camelot, un petit coffre et une boite en chêne, une paire de boucles de souliers à étage de femme, des mauvais souliers et des bas ».
N’oublions pas en effet que le logement des plus humbles, c’est-à-dire du commun des mortels, n’excède pas en moyenne 1.5 pièce au 18ème siècle et que cela ne changera pas au 19ème siècle. On est loin du faste vu plus haut.
Dans les années 1730, saint étienne qui rassemble moins de 20% de la population lilloise concentre 48.7% des logements de 4 pièces et plus tandis que saint sauveur n’en accueille que 5.1%.
Pire, près des 2/3 des pauvres vivent dans une seule pièce, nécessairement polyvalente (voir les articles sur les courées et sur les caves) Le lit sera la pièce maîtresse avec le coffre et la cheminée (plus tard le poêle). La vaisselle de ces foyers est en cuivre et en étain. La marmite ne fait pas défaut alors que l’on ne trouvera pas de tournebroches ni de tourtières. On retrouve en revanche une quantité importante d’objets religieux : livres de prières, images pieuses, bénitiers.
Pour les foyers un petit peu plus riche, on trouve l’achelle : buffet simplifié formé de quelques planches à rebord posées contre le mur et qui sert de vaisselier.
Dictionnaire du patois de la Flandres française ou wallonne
Les lits en bois avec rideaux (de préférence en serge – étoffe souple à base de laine) sont réservés aux plus aisés.
Les buffets et les commodes ne s’imposent pas dans l’habitat prolétaire. La garde robe rentre dans les intérieurs bourgeois au détriment du coffre, plus archaïque et réservé aux plus pauvres.
Il est à noter que le poêle n’apparait à Lille que vers 1750. A défaut de poêle, reste la cheminée dans laquelle brûle de l’orme, du hêtre et plus rarement du chêne.
ancien poêle en fonte Godin
poêle en fonte et en laiton
Que peut on trouver d’autres dans ces intérieurs ? Des bassinoires pour réchauffer les lits.
Des objets liés à l’hygiène font leur apparition dans les années 1730 : bassins, aiguières.
En 1780 on note chez le manufacturier Durot une baignoire placée dans une « cabine au bain ».
34% des foyers ont en 1787 des pots de chambre, 37% des chaises percées.
Cela reste bien rudimentaire (voir article sur l'hygiène).
Certaines maisons possèdent des dépendances : des caves et des greniers essentiellement. Les écuries sont présentes dans 7% des logis en 1787 d'après les inventaires après décès.
En terme de vaisselle, les inventaires de la fin du 18ème siècle montrent l'existence et la progression des tasses, sous tasses, théières et cafetières, preuve de l'intérêt pour les nouvelles boissons "dopantes". Les assiettes se spécialisent : à soupe et à dessert, les plates et les petites. L'étain disparaît au profit de la porcelaine et de la faïence. Les soupières, les moutardiers, huiliers, porte huiliers sont rares au 18ème siècle contrairement à la salière et a saladier. Les casseroles sont de plus en plus utilisées alors que les faitouts et les poêlons perdent du terrain. Apparition de la poissonnière permettant de faire cuire au court bouillon les poissons et de la bouilloire.
Des réchauds et des fourneaux sont présents dans les inventaires.
Un petit détail de décoration intéressant : l'apparition de la tapisserie de papier ou papier peint. Elles sont assez prisées car beaucoup moins chères qu'une tapisserie classique (même si l'utilisation est différente : la tapisserie classique est destinée certes à la décoration d'une pièce mais surtout à protéger du froid et de l'humidité). Le papier peint va se développer à la fin de l'Ancien Régime (elles représentent 38% des tapisserie inventoriées en 1787) et vont s'utiliser soit à même le mur soit sur un support (papiers sur toile).
papier peint 1803
papier peint 1799
Finissons par une famile ouvrière du 19ème siècle : le mobilier tient toujours à peu de choses : un ou plusieurs lits (en fait des paillasses posées à terre et bourrées de fannes de pommes de terre , de copeaux ou de paille de colza), un poêle en fonte vertical (les pauvres se contentent de le louer au mois : 2 francs) sur lequel la cafetière « trône su l’buich’ du poël comm’ un guetteu sur eun’ tour » (Alexandre Desrousseaux, père du P'tit Quinquin), quelques chaises, une table.
Alexandre Desrousseaux
A la fin de la Monarchie de Juillet on estimait à 20 francs la valeur moyenne d’un mobilier ouvrier.
Il n’y a finalement pas de différence avec le siècle précédent et malheureusement aucune non plus avec le siècle suivant du moins jusqu’au premier tiers du 20ème siècle …
Sources
http://peccadille.net/2014/01/27/papier-peint-xviiie-siecle-gallica/
Habitat ouvrier et démographie à Lille au 19ème siècle sous le second empire de Pierre Pierrard
http://www.lilledantan.com/index.html
Vivre à Lille sous l'ancien régime de Philippe Guignet
L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves
Cet article fait suite au précédent relatif aux courées, cours et courettes de Lille. Les ouvriers et leur famille parmi les plus indigents de la ville ne trouvaient pas toujours à se loger dans des logements 'classiques" dirons nous. Certains n'avaient que des caves pour se loger ...
L’habitation n’est bien sûr pas la vocation première des caves mais c’est devenu un palliatif durable et non exceptionnel à un manque de place récurrent ; ainsi en 1618, « Philippe le Bas, chargé de ferme et enffans, quil demeure a present au chelier au dessoubz de la maison Philippe Cherbault boullenghier » (A.M.L.,725,registre aux visitations de maisons 16118-1623, f°8 r°).
Déjà en 1677 les échevins sont obligés d'édicter une « deffense a toutes personnes d’habiter dans aucunes caves de cette ville et aussy dans les petites caves ».
Et pourtant … en 1740, 1267 caves sont habitées !
En 1743, 7077 chefs de famille indigentes habitent dans plus des 2/3 des cas dans des logements insalubres (38% dans des cours, 10% dans des caves et 24% dans une seule pièce).
Il a fallu faire quelques aménagements extérieurs pour pouvoir aller dans les caves directement par les rues : d’où la construction de burguets (escaliers qui s'ouvrent directement sur la chaussée, protégés par une porte).
burguet rue d'Arras à Lille
burguet à Lille
burguet à Douai
Ces caves n’ont aucun élément de confort : aucun évier, aucun éclairage ou chauffage, pas de fenêtres ouvertes.
En 1785, un médecin est appelé au chevet d’une famille résidant dans la cave du 178 de la rue des chats bossus à Lille et y découvre un couple avec 6 enfants dans un état sanitaire effroyable qui ont failli périr étouffés par la fumée d’un feu en l’absence de cheminée.
rue des chats bossus à Lille
Victor Hugo en témoignera dans la Légende des Siècles après l'enquête parlementaire à laquelle il participa sur les conditions de logement de la classe ouvrière à Lille : « Caves de Lille, on meurt sous vos plafonds de pierre ».
Quelques jours avant le passage de Victor Hugo et de la commission d’enquête, Alphonse Bianchi, homme politique et journaliste du 19ème siècle, décrit les caves qu’il a visitées :
« Les caves ont une ouverture qui sert de porte, donnant sur la rue : cette ouverture est étroite et il est difficile souvent que deux personnes y passent de front. Quelques-unes de ces habitations ont une lucarne placée à ras de terre, lucarne toujours étroite. Les caves sont souvent inondées. On y descend par un escalier de pierre d’une dizaine de marches. Le sol est pavé ou carrelé jamais planchéié. La voûte est en pierre complètement dépourvue de plafond. Ans la plupart des cas il y a une latrine qu’il faut vider de temps à autre et un chemin quand ce n’est pas un trou fait dans la voûte. De 6 à 8 personnes occupent ces réduits. Les familles qui y sont parquées sont étiolées, rachitiques, scrofuleuses. Souvent les habitants ont les jambes torses ou sont estropiées. La nuit, toutes les issues sont fermées de façon que l’air n’y pénètre plus. Qu’on ajoute à cela les couchettes où la paille pourrie joue le principal rôle les miasmes qui s’échappent des latrines et l’on aura une idée affaiblie encore des caves d’habitation de la ville de Lille »
Les notes de Victor Hugo prises le 10 février 1851 lors du passage d’une enquête parlementaire destinée à constater sur place les conditions de logement des ouvriers de l’industrie textile décrites par Blanqui confirment le rapport de ce dernier. Il est horrifié par ce qu’il découvre : chaque famille vit et travaille à domicile dans des conditions épouvantables, entassée dans des caves insalubres :
« cour à l’Eau, n°2 – cave – une vieille – un enfant près d’un poêle sur un révchaud – 4 petits enfants – la mère et la fille dentelière gaganent 10 sous par jour – 3 pains par quinzaine. Cave de 5 pieds à la partie la plus haute – au fond deux lits (quels lits !) : indescriptible – impossible de s’y tenir debout – dans un une petite fille de 6 ans preqque nue, malade de la rougeole – près de l’enafn un tas de cendre dans un coin (ramassent la cendre pour vendre) – odeur telle que NB (Napolépon Bonaparte, c’est-à-dire Pierre Bonaparte frère de Lucien, député montagnard de la corse il fait partie de la commission d’enquête) n’a pu descendre : est remonté asphixié ».
« cour Ghâ. Cave – 4 marches – 2 mètres et ½ de hauteur de plafond – étroit 4petits enfants – plus le père et la mère – les enfants suels – l’ainée berçant le plus petit qui pleure – elle a 7 ans on lui en donnerait 5 – sol humide – flaques d’eau entre les careeaux »
A son retour, Victor Hugo rédigera pour l’Assemblée un discours, relatant avec force détails sa visite. Ce discours, il ne le prononcera pas, mais il l’utilisera plus tard pour un poème de Châtiments, "Joyeuse vie".
Ci dessous ce discours :
Quel impact a le logement sur la mortalité ?
A Wazemmes au 19ème siècle, 70% des ouvriers des deux sexes meurent avant 40 ans.
Le taux de mortalité est plus important dans les cours ; en 1854 alors que la moyenne lilloise est de 34 décès pour 1000 habitants, la moyenne du 1er arrondissement est de 30 dans les rues, 42 dans les cours ; la moyenne du 3ème arrondissement (en gros St Sauveur) est de 36 dans les rues et 55 dans les cours...
Sources
http://ancovart.lille.free.fr/spip.php?article74
http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=4432
http://lillesaintsauveur.blogspot.fr/2014/11/saint-sauveur-mode-demploi.html
Habitat ouvrier et démographie à Lille au 19ème siècle sous le second empire de Pierre Pierrard
Cours, courées et corons de Philippe Guignet
Les caves médiévales de Lille de Jean Denis Clabaut
http://www.lilledantan.com/index.html
Les courées de Roubaix de Jacques Prouvost
http://www.nicolasbouleau.eu/wp-content/uploads/2015/03/Lenvers-de-la-ville.pdf
http://www.ina.fr/video/CAB97007131 = reportage de 2mn sur les courées
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