• Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 8 - Montée de la violence au village

    Montée de la violence au village

    « il est arrivé dans notre paroisse cette année 1696 ce qui n’est point arrivé de connaissance d’homme : trois de nos pauvres paroissiens furent tués malheureusement en moins de six semaines tous de coup de fusil et tous pour rien s’il le faut dire ainsi.

    Le premier nommé Antoine Dutrieu, jeune homme, avait une sœur qui était enceinte et qui voulait se marier avec un nommé Pierre Liette qui l’avait engrossée. Ledit Antoine Dutrieu et deux de ses frères ne voulant pas que leur sœur se fusse mariée avec ledit Pierre Liette étaient chaque jour en querelle jusqu’au 25 mai 1696 , que s’étant rencontrés à 10h le soir et s’étant querellés Pierre Liette lâcha un coup de fusil ou pistolet et perça le corps d’outre en outre d’Antoine Dutrieu ; il mourut la même nuit. On ne peut oublier ici une circonstance pour faire voir la rage que les filles ont quand elles aiment quelque garçon. La soeur enceinte voyant son frère dans un si pitoyable état n’en fut point touchée ; elle dit même des duretés en présence du curé à son frère moribond ; elle sort de la maison, dérobe 25 livres de gros (la livre de gros valait 12 livres de Flandres ou 6 florins ) et s’en va cette même nuit avec son galant qui était l’homicide de son propre frère. Il faut aussi remarquer qu’elle était en apparence la plus modeste fille de la paroisse. … cela fait voir le naturel de ce plumage et combien on s’en doit méfier. Quo sanctiores sunt eo magis cavendae – plus elles sont saintes plus il faut se méfier).

     

    Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 8 - Montée de la violence au village

    Le lendemain 26, à 10h du matin, le nommé Hugues Bouchar étant allé au bois il fut trouvé en défaut par un nommé Thomas Delfosse sergent des bois de Flines à Planar (lieu dit du village de Mouchin voisin de Rumegies). Apparemment ils se sont pris de querelle on ne sait comment, sinon que le sergent lâcha un coup de fusil et tua raide mort ledit Bouchar.

     

    Le 27 donc on enterra à Rumegies deux personnes tuées en deux occasions de la même paroisse. Il semble que ces deux homicides auraient dû donner de l’horreur pour que personne ne souillerait davantage ses mains dans le sang humain ; mais cela n’a point empêché que Pierre Tavernier fils de François ne tuat Pierre Demory fils d’Arnauld mayeur de ce village. Ces deux jeu0nes hommes étaient de grands amis, n’allaient jamais se distraire depuis huit ans l’un sans l’autre. Ils s’auraient fait tuer mille fois pour défendre l’un l’autre ; quand l’un avait de l’argent il suffisait ; mais leur fin fut funeste. Le 9 juillet de cette année0 1696 ils furent ensemble promener à S0améon où selon toute apparence ils burent avec excès et où ils trouvèrent une femme qu’ils avaient autrefois tous deux caressés. Cette femme s’étant oubliée de son devoir a témoigné beaucoup plus d’amitié à Pierre Demory qu’à Pierre Tavernier. Ce dernier en conçut de la jalousie dans son cœur . Le soir étant arrivé Pierre Demory sort du cabaret ; il rencontre une personne à qui il n’a pu refuser un verre de brandevin (eau de vie de vin) qu’il voulait boire avec lui. Rentrant il dit à Pierre Tavernier de boire du brandevin mais celui-ci répond brusquement qu’il n’en voulait point. L’autre le prie par plusieurs fois ; il insiste toujours de ne point vouloir boire. Demory se lassant de le prier l’a appelé « chien je te fais plus d’honneur que tu ne mérites ». Tavernier prend le pot, pense lui jeter à la tête , il le manque ; ensuite prend un fusil ne le manque point, il lui perce le bras ventre à brûle pourpoint et il en mourut le lendemain à deux heures du matin.

     

    Voilà la funeste destinée de ces trois pauvres malheureux qui furent tués dont le premier et le dernier reçurent les sacrements et le deuxième point. Et pour la funeste destinée des homicides : le premier s’étant mis au service du roi il a eu sa lettre de rémission ; le deuxième étant sergent il fut reçu en disant qu’on l’avait voulu tuer en faisant son devoir et reçu ainsi abolition de son crime. Mais pour le troisième il eut une plus forte partie à contenter : il avait tué le fils du mayeur du village ; aussi lui en a-t-il coûté plus cher car on eut toute la peine du monde pour faire paix à partie. Encore n’en est on point sorti la première année quoique on fasse tous les devoirs de justice et qu’on attende au premier jour qu’il fusse pendu en effigie comme il l’aurait été réellement s’il ne se fusse sauvé assez tôt. »

     

    Le curé se plaint ainsi de cette montée de violence en précisant  : « on ne saurait regarder sans un grand déplaisir toute la jeunesse de cette paroisse marcher toujours armée ou de fusil ou de marteau d’armes ou de pistolet de poche. Il n’y a si petit morveux qui ne porte son fusil sur l’espaul, même juqu’à l’église et cela sous prétexte que c’est la guerre ; ils deviennent querelleur et se font craindre et ils deviennent superbes. De là vient encore cet abus intolérable que lorsqu’ils occupent une terre d’un maitre personne ne serait assez hardi de les reprendre encore bien qu’ils ne paieraient ni maitres ny tailles. N’avons-nous point vu les meules de colza bruler en 1688 ? n’avons-nous point vu plusieurs personnes tomber dans des embûches le soir et n’en sortir qu’à demi mortes ?ne voyons nous point des terres achetées par des paysans d’icy et n’oser les labourer, payer eux mêmes les tailles et les terres demeurées en friche ? ».

     

    Voir notes sur la violence sous l'Ancien Régime ici

     


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