• Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

     

    Oisiveté récréative

    Ne rien faire, être désoeuvré, paresser, rêver … bref être oisif est très mal vu dans la société depuis toujours ; le démon n’est pas loin, les tentations trop nombreuses ; l’individu doit être occupé à chaque instant de sa journée.

    Mais cette disponibilité, ce temps de loisir est malgré tout considéré comme nécessaire à l’épanouissement de l’individu du moins chez les élites, car elle permet l’échange d’idées, l’accomplissement de services non rémunérés, favorise la créativité etc

    Bref l’oisiveté des élites n’est pas synonyme d’inutilité surtout si ces loisirs sont volontaires, honorifiques, et désintéressés.

     

    Pour la femme de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie l’exercice reste difficile car de par nature elle ne travaille pas ; donc la réserve de temps disponible la concernant est tout simplement énorme. Comment donc peut-elle échapper « à la vacuité des heures » en sachant que son habit entrave le moindre de ses gestes et donc sa liberté de mouvement et qu’en qualité de « vitrine » de son mari elle ne peut pas vaquer à n’importe quelle occupation.

     

    Evolution des loisirs

    Mode de 1880 à 1890

     

    Elle va donc asseoir son autorité sur la sphère domestique et diriger la maison et ses gens ; elle s’occupera de charité et de philanthropie, surveillera l’éducation de ses enfants et se soumettra aux relations mondaines ; il sera de bon ton qu’elle s’adonne au chant ou au piano.

     

    Evolution des loisirs

    Femme au piano - Renoir (1876)

     

    La lecture sera finalement son seul loisir personnel surtout au 19ème siècle, époque au cours de laquelle les textes religieux vont laisser place à un tout autre genre : le roman. La jeune femme va ainsi pouvoir se créer tout un univers uniquement à elle. Le danger de ce tournant fut aussitôt perçu : la société était en danger parce que ce genre de lecture ne prédisposait pas la femme aux idéaux traditionnels de mère, d’épouse, d’éducatrice, de protectrice de la maison, mais au contraire la transportait dans un monde idéalisé, loin des règles habituelles !

     

    Evolution des loisirs

    La liseuse - Carl Holsoe (1863-1935)

     

    A noter à ce sujet que quand les femmes du peuple abordèrent elles aussi la lecture, les conservateurs les plus invétérés ne manquèrent pas d’en souligner les dangers, en la désignant comme un moment d’oisiveté au sens péjoratif du terme. La publication de romans feuilletons ou de fascicules bon marché fut considérée comme une manifestation de mœurs dissolues, une forme de débauche néfaste autant que l’alcoolisme pour l’homme : le roman feuilleton (disait-on) produisait dans les cerveaux des femmes les mêmes ravages que la boisson dans les cerveaux masculins …

     

    Industrialisation et naissance du temps libre

    Si le loisir est un privilège de l’aristocratie, au 19ème siècle, la bourgeoisie va pouvoir y accéder grâce à la conjonction de plusieurs éléments : le développement du chemin de fer et l’industrialisation de la société.

    En effet jusqu’alors le temps de travail, le temps lié aux tâches ménagères et le temps lié au repos était poreux ; l’importance du travail à domicile tant pour les femmes que pour les hommes rend difficile la distinction entre ces divers moments. Or avec la mécanisation du travail et l’essor des usines, le temps va être contrôlé et cloisonné. Les cloches des églises ne vont désormais plus égrener le temps quotidien , de même que les saisons ne vont plus rythmer nos occupations  mais bien plutôt la sirène des usines et bientôt l’horloge …

    Le corollaire de cela est que l’on va s’apercevoir que la fatigue est liée à un temps de travail atteignant un seuil anormal. la machine n'a pas besoin de se reposer mais l'homme, oui; les médecins commencent à avoir peur que la mécanisation entraîne la dégénérescence de la race. La fatigue ne va plus être considérée comme inéluctable mais comme un état pouvant être évité ou au moins atténué. Le repos va être désormais considéré comme nécessaire.

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Repasseuses - Degas (1884)

     

    Ce qui va entraîner tout naturellement aux 19ème et 20ème siècles les divers mouvements revendiquant la baisse du temps de travail. Ce qui va mécaniquement augmenter le temps disponible pour les loisirs .... 

    Le repos du dimanche est plébiscité par les médecins qui y voient le remède au surmenage et qui prévient le délabrement physique. Mais attention, ce repos doit être occupé à des activités récréatives et non à la paresse. En 1905, le sénateur Poirier, rapporteur de la loi sur le repos hebdomadaire vante le plaisir de "goûter la joie naïve des enfants". Et cerise sur le gâteau, le nombre de divorce fléchira, l'homme ne laissant plus sa femme seule et désoeuvrée le dimanche ...

    Le repos le dimanche ne sera proclamée officiellement que le 10 juillet 1906 mais avant cette loi, dans les faits, nombre de patrons parisiens ont décidé de ne plus ouvrir le dimanche dès la fin du 19ème siècle. En Province, le rideau baisse à 4h voire 2h. Les bureaux de poste parisiens qui ne fermaient qu'à 9h du soir le dimanche ferment à 4h dès 1894.

     

    Revenons à nos bourgeois : le loisir va s’inscrire surtout dans le cercle familial avec diverses activités tel que la lecture , les réunions dominicales, les ouvrages de dames, les promenades, les réceptions…

    Alfred Motte, industriel roubaisien (1827-1897) écrit à son fils : « Ce dimanche nous avons dîné en famille chez votre tante Delfosse. Notre réunion a été fort gaie. J’avais pu offrit 200 belles asperges et 120 grosses fraises qui ont été fort appréciées. Chaque convive en a eu 3. Notre repas a été suivi d’une promenade rue St Jean . Toute la société s’est ainsi transportée dans notre jardin. Les hommes de tt âge se sont séparés en deux camps et sept contre sept nous avons lutté à la boule. »

     

    Evolution des loisirs

    Frédéric Bazille - Réunion de famille

     

    On flâne aussi sur les grands boulevards hausmanniens de Paris et des grandes villes, on regarde les vitrines des grands magasins, on sirote un café, on fréquente les théâtres, les guingettes, bals, et concerts …

     

    S’agissant du bal,  il s’agit d’une occasion de rencontre, d’un moment de socialisation auquel les mères préparaient leurs filles très scrupuleusement et avec une attention méticuleuse, suivant les principes inspirés par la bonne tenue, l’élégance, l’amabilité, la modestie.

    Un manuel du savoir-vivre de 1912, Le buone usanze (Les bonnes manières) précisait : « Au bal, la jeune fille ne va pas trop décolletée, c’est de très mauvais goût [...]. Elle ne danse jamais deux fois avec le même cavalier, mais elle peut dans la soirée lui accorder plus d’un tour ; en dansant elle se tient droite mais pas raide morte, elle n’a pas l’air de s’abandonner dans les bras de son compagnon, elle ne boude pas mais il ne faut pas qu’elle bavarde trop ou qu’elle rie avec son danseur ; elle ne doit pas le regarder dans les yeux, mais elle ne doit pas non plus tourner la tête d’un autre côté comme s’il lui répugnait ; enfin elle est polie et sérieuse d’abord parce qu’elle doit l’être, ensuite parce qu’elle ne peut qu’y gagner ».

     

    Evolution des loisirs

    Jeune fille au bal - Renoir

     

    Emergence de nouveaux loisirs 

    Le 19ème siècle est Le siècle des cures avec la découverte des plages et des « eaux ».

    Boulogne et Dieppe, proche de Paris, se développent en ce sens dès la Restauration : En 1822 la première Société Anonyme des Bains de mer de Dieppe est créée par le comte de Brancas ; il y invite la duchesse de Berry, belle-fille du roi Charles X, en 1824 et depuis toute l’aristocratie française s’y rend chaque année en été pour prendre des bains de mer.

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Le Croisic - Léon-Auguste Asselineau (1853)

     

    Trouville, Royan, La Rochelle, Les Sables d’Olonne, Biarritz et d’autres suivent ; Biarritz sera d’ailleurs la station préférée de l’impératrice Eugénie sous le 2nd Empire.

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Trouville - Monet (1870/1871)

     

    L’essor de ces sites touristiques est dû au développement du chemin de fer puis de l’automobile : en 1840 une voiture attelée gagne Dieppe de Paris en 12h ; sous le 2nd Empire par train, il faudra 4 heures ce qui permet donc non seulement des allers retours mais surtout on va aller plus loin pour s’amuser et se détendre.

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

     

    A noter que le train va offrir de plus en plus d’attrait avec les wagons lit, les wagons restaurants, les salons luxueux et confortables, les trains internationaux comme l’Orient Express..

     

    La 1ère classe est bien sûr favorisée : Paris Fécamp au début du 20ème prend 4h en 1ère , 5h en seconde et 6 à 7h en 3ème.

     

    Les cures thermales vont aussi se développer toujours grâce au train  : Vichy, Aix les bains, Bagnères de Bigorre sous le 1er Empire puis Evian, Vittel, La Bourboule sous le 2nd Empire

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Vichy

     

    Hippolyte Taine (1828-1893), philosophe et historien, décrit la vie menée par un curiste à Bagnères de Bigorre ou à Luchon en 1855 : « les jours de soleil on vit en plein air. Une sorte de préau qu’on nomme le Jardin anglais s’étend entre la montagne et la rue, tapissé d’un maigre gazon troué et flétri ; les dames y font salon et y travaillent ; les élégants couchés sur plusieurs chaises lisent leur journal et fument superbement leur cigare ; les petites filles en pantalon brodé, babillent avec des gestes coquets et des minauderies gracieuses »

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Buvette à l'établissement thermal d'Uriage

     

    On se promène, on fait des tours en bateau, on pratique la pêche à la crevette, on va au casino et au courses de chevaux  à Deauville dès 1864

     

    Les montagnes attirent également par les excusions que l’on peut y faire et les cures climatiques comme à Cauteret.

     

    Les 1ères pistes de luge sont tracées en 1868 à Saint Moritz en Suisse : les plaisirs d’hiver arrivent !

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Chamonix 1913

     

    Les hôtels se développent : à Deauville de 5 en 1861 on se retrouve à 28 hôtels en 1927

    Les plus luxueux sont proches des lieux de bain et offrent casino, salle de danse, salon, cabinet de lecture, salle de concert etc

     

    Dans la seconde moitié du siècle apparaissent les maisons de vacances : les rentiers, les hauts fonctionnaires, les banquiers, les négociants, les professions libérales viennent avec leurs domestiques pour la saison.

     

    Qui sont ces gens qui viennent profiter des cures thermales ou de la mer : essentiellement des rentiers, des aristocrates et la grande bourgeoisie. Les ecclésiastiques bénéficient de prix de faveur voire de gratuité ; quant à l’uniforme il offre des privilèges dans les casinos, les concours hippiques…

    Dans le dernier quart du 19ème siècle, les classes sociales moins aisées mais dont le revenu va augmenter progressivement tout au long du 19ème et du 20ème siècle cherchent à imiter les modes de vie de « la haute »  mais pour économiser sur le voyage, elles n’iront pas très loin tandis que le grand bourgeois va dorénavant s’évader plus loin.

     

    Sport et loisirs

    Le sport avec notamment la bicyclette est un autre loisir en vogue dans la bourgeoisie qui a d’ailleurs accompagné la formation de la « femme nouvelle » en lui ouvrant de nouveaux espaces, une grande liberté de mouvement, et aussi un habillement plus léger, débarrassé des crinolines encombrantes, des corsets rigides et des mille lacets et cordons qui l’enveloppaient.

    La bicyclette en ce sens est le symbole de l’émancipation de la femme par le sport.

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

     

    La bicyclette était essentiellement vu comme un passe-temps mondain pour les hommes, mais les femmes à bicyclette étaient observées d’un regard de reproche et critiquées (il était inévitable pour monter sur le vélocipède de remonter sa jupe et de montrer sa cheville). On en vint à dire que pédaler n’était pas naturel pour les femmes, et même nocif pour leur santé ; les femmes sortaient de chez elles,

    En 1896 alors que le vélo est de plus en plus populaire, une journaliste anglaise explique qu’elle était convaincue qu’une femme sur sa selle de bicyclette ne pouvait en aucun cas inspirer le désir d’être protégée et en tirait la conclusion qu’elle ne pouvait « éveiller l’intérêt de l’autre sexe ». En 1897 dans un journal de Hanovre on pouvait lire un article dont l’auteur allait jusqu’à soutenir que « les hommes préfèrent rester célibataires, plutôt que passer la vie aux côtés d’une pédaleuse ».

     

    C’est le 12 juillet 1817, que le baron allemand Drais présenta, un engin à 2 roues reliées par une traverse en bois sur laquelle est installé un siège : la draisienne.

     

    Mais le vélo nait vraiment en 1867 lors de l’expo universelle avec Pierre Michaux et son fils Ernest qui proposent la Michaudine ; en effet en 1861 ils eurent l'idée d'adapter des manivelles à pédales sur le moyeu de la roue avant ; 'l’exposition universelle de Paris en 1867 qui fit prospérer ses affaires puisqu’en 1869 le constructeur est submergé de commandes et employait 500 ouvriers pour une production de 200 machines par jour.

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    La Michaudine

     

    De nombreux journaux en font la promotion , un magasine sportif voit le jour en 1892 : « le vélo » et un livre « la France velocipédique illustrée »

    Mais en 1890 il n’y a pas plus de 50 000 bicyclettes en circulation en France

    Le vélo coûte encore cher en 1890 : 600f en 1890 voire plus surtout qu’il est livré nu : il faut acheter en plus les freins, les pneus  ..

    En 1893 Manufrance commercialise l’Hirondelle et étend sa gamme à tous les publics : du modèle démocratique à 185f aux modèles de luxe avec pneu michelin autour de 540f et le modèle routier pour les commerciaux, vétérinaires, médecins à 310 f.

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    L'Hirondelle

     

    En 1894 une taxe de 10 f est appliquée sur le vélo ; il y a alors 203 626 vélos en France

    Autour de 1900 le tourisme moderne en groupe ou en famille voit le jour avec des randonnées sur plusieurs jours en vélo mais tout le monde ne peut pas se l’offrir..

     

    Evolution des loisirs au 19ème siècle - 1

    Tout le monde à bicyclette - Edward Loevy (1894)

     

     

    Voir aussi l'article sur les vacances scolaires

     

    Sources

    Divertissements et loisirs dans les sociétés urbaines à l’époque moderne et contemporaine Robert Beck, Anna Madoeuf

    Espaces urbains du temps libre des femmes aux xixe et xxe siècles - Fiorenza Tarozzi

    http://cnum.cnam.fr/expo_virtuelle/velo/draisienne.html

    http://www.clg-fort-montlhery.ac-versailles.fr/IMG/pdf/petite_histoire_du_velo.pdf

    Vacances en France de 1830 à nos jours André Rauch

    L’avènement des loisirs 1850/1960 – Alain Corbin

    La révolution matérielle Jean Claude Daumas

     

    « Histoire du pain d'épicesEvolution des loisirs au 19ème siècle - 2 »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :