• De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

     

    De quoi vivent les instituteurs ?

     

    La loi Guizot de 1833 nous l’avons vu précédemment impose 200 francs par an minimum d’appointement à la charge des communes. Mais nombre de communes ne peuvent pas s’acquitter de ce salaire.

    Ajouté à ce traitement fixe existe une rétribution par enfant scolarisé qui est modulée en fonction du contenu de l’enseignement : lire ou lire et écrire ou lire écrire et compter. Or là aussi nombre de parents se contentent du strict minimum.

    Par ailleurs les dépenses de chauffage sont mises à la charge de l’enseignant qui va également se débrouiller lui-même pour trouver du matériel scolaire.

    Au final l'instituteur n'a pas réellement de quoi vivre et doit, on va le voir plus loin, cumuler les emplois pour s'en sortir et même faire la quête à certains moments de l'année (voir ICI).

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

    Salle de classe

     

    François Guizot suite à la promulgation de la loi de 1833 sur l’instruction primaire voulut en savoir davantage sur la situation des instituteurs, ne serait-ce que pour vérifier la bonne application de cette loi.

    C’est ainsi que 490 inspecteurs généraux firent leur enquête aux quatre coins de la France.

     

    Le sentiment général qui ressort de cette enquête fait réfléchir …

    Les parents sont manifestement indifférents concernant l’instruction de leurs enfants, sauf dans les régions de l’Est et du Nord-Est. Les notables des villages sont souvent hostiles à l’enseignement populaire. La maison d’école est le plus souvent dans un état pitoyable. Il manque des livres et du mobilier. Le cours est donné dans le logement du maître, où habite sa propre famille, et en hiver, en pays froid, l’école se tient même dans une étable, pour profiter de la chaleur des bêtes. Les écoles sont presque vides pendant l’été, à cause du travail aux champs. Et en hiver, se rendre à l’école par les mauvais chemins peut être difficile, surtout pour les petits enfants. Tout cela ne motive pas les enfants à se rendre à l’école. L’usage des patois et des dialectes est par ailleurs tellement répandu que le français est presque considéré comme une langue étrangère, ou comme la langue des bourgeois. 

     

    Paul Lorain, professeur de rhétorique et l’un des 490 inspecteurs généraux écrira : « La misère des instituteurs [est] égale à leur ignorance, le mépris public [est] mérité souvent par leur ignominie ». Paul Lorain - Tableau de l'instruction primaire en France, 1837

     

    Quelques témoignages de cette enquête :

    Louis L’Épatattenier, instituteur communal de la ville de Besançon, âgé de 43 ans, breveté du 1er degré le 20 décembre 1830 reçoit 300 francs de traitement fixe de la ville. En outre, les 36 élèves, qui fréquentent son école, en été comme en hiver, payent 3 francs par mois.

     

    A noter que la rétribution scolaire payée par chaque enfant peut s’élever jusqu’à 3 voire 5 francs dans une grande ville, surtout dans une école privée, mais ce tarif est moins élevé dans une commune plus petite : elle peut s’abaisser jusqu’à 1,5 ou 2 francs dans une commune de moyenne taille et à environ 0,5 ou 1,5 francs dans une commune de moins de 1 000 habitants.

     

    Jean-Louis-Augustin Fauchon, instituteur communal à Fontenay-Saint-Père (commune de moins de 1 000 habitants), âgé de 50 ans, breveté du 2e degré le 8 août 1817, reçoit 50 francs comme secrétaire, 15 francs comme chantre, 25 francs comme tambour et 30 francs pour l’horloge. Il devrait avoir un traitement fixe comme instituteur communal, puisqu’il a 40 francs d’indemnité de logement. Pourtant, « le conseil municipal a refusé l’allocation pour l’année 1834 car « il n’est pas bien avec le curé parce qu’il ne forme pas d’enfants de chœur »…

     

    Claude-François Vieille, instituteur communal à Aïssey (commune de moins de 1 000 habitants), âgé de 53 ans, breveté du 2e degré en 1833, est logé et reçoit 135 francs de traitement fixe comme instituteur. La tenue de l’école est « très bien » et il s’acquitte de ses devoirs d’instituteur avec « de la capacité et du zèle ». Pourtant, « il est obligé de quitter la commune parce qu’il ne peut pas chanter à l’église ».

    N’oublions pas qu’à cette époque l’Eglise avait toujours une influence importante sur la vie de tous les jours.

     

    Étienne Vislain, instituteur privé dans la commune de la Souterraine, âgé de 66 ans, breveté du 3e degré le 1er décembre 1825, représente bien quelle était l’existence habituelle de beaucoup d’anciens maîtres avant la loi Guizot. Au moment de l’enquête, il n’a pas d’élèves et, selon l’inspecteur spécial, « il paraît que son âge en est cause ». Cet instituteur, qui a « assez de zèle » mais « peu de capacité », tient en effet une auberge qui constitue une partie de sa fortune personnelle avec sa maison.

     

    Joseph Lagoutte, huissier à Guéret, âgé de 39 ans, breveté du 2e degré en 1825, a une « capacité au dessus de ses fonctions », mais un « zèle médiocre ». D’ailleurs, il a « l’habitude du café » et « il aime le plaisir ». Bien qu’il n’ait obtenu aucune récompense, il a reçu un secours de 300 francs en 1826. Pourtant, l’école est tenue « très faiblement » et il donne « peu de soin » à la tenue des cahiers. La rétribution scolaire payée par les enfants n’est pas suffisante, puisque seulement 24 élèves en hiver et 15 en été fréquentent son école et que, hormis les 6 élèves enseignés gratuitement, les enfants ne payent que 1,5 à 2 francs. Il semble qu’il vit plus comme huissier que comme instituteur.

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

    Jour d'examen - Albert Anker - 1862

     

    Par ailleurs dans certaines communes il y a des usages qui obligent l’instituteur à être chantre, bedeau, fossoyeur, secrétaire de mairie .. et si jamais ils ne peuvent assumer ces tâches, ils doivent rembourser les frais correspondant à son remplacement ; ainsi Charles Sauvestre, ardéchois, en 1848 écrit : « les enterrements me ruinent ; je n’ai jamais pu prendre sur moi de faire fossoyeur et je suis obligé, comme sacristain, de donner 15 sous à l’homme qui creuse la fosse à ma place ».

     

    Ceci étant usage ou pas usage, s'il n'exerce que son métier d'enseignant, l'instituteur ne peut subvenir à ses besoins dans la majorité des cas. C'est ainsi qu'il va être certes secrétaire de mairie ou bedeau mais aussi arpenteur (n'oublions pas que c'est une matière étudiée à l'école normale), écrivain public, sabotier, épicier ...

     

    Donc certes le traitement des instituteurs s’est globalement amélioré depuis 1833 mais la situation financière de l’instituteur reste malgré tout peu enviable. Il reste du travail à faire dans ce domaine ...

     

    Toujours est-il que l’amélioration du statut de l’instituteur va se poursuivre tout au long du 19ème siècle.

     

    La loi Falloux du 15 mars 1850 en fixant le minimum du revenu scolaire à 600 francs, va en revanche interdire aux instituteurs communaux toute profession commerciale ou industrielle. Mais certaines des tâches de nature collective de la commune leur sont encore dévolues : secrétaire de mairie, chantre d’église ou directeur des postes, receveur buraliste sous la condition que ce soit « sans cumul d’occupations commerciales », c’est-à-dire qu’elle ne soit pas associée à celle de débitant de tabac.

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

    Alfred de Falloux (1811-1886)

     

    Mais malgré cette interdiction force est de constater que les instituteurs sont toujours dans la nécessité matérielle de cumuler les emplois : « Tous veulent être secrétaire de mairie, beaucoup ne dédaignent pas d’être chantre d’église. Mais certains tombent de Charybde en Scylla et s’emploient à des tâches ou des services de toute nature : arpenteur pouvait encore passer parce que relevant d’une vieille tradition ; mais il y a aussi des receveurs buralistes, des agents d’assurance, des sonneurs de cloches, des bedeaux et des sacristains ; les uns blanchissent le linge d’autel, battent le tambour ou sont chargés de remonter l’horloge publique, tandis que les autres aident les fabricants de cercueils à mettre les corps en bière, creusent les fosses au cimetière, et même s’en vont l’été casser des cailloux sur les grand’routes. » François Jacquet-Francillon, » Instituteurs avant la République ». 

     

    Armand-Achille Adrien, instituteur public à Pontoise, explique lors du concours de 1861 - organisé autour de la question suivante : Quels sont les besoins de l’instruction primaire dans une commune rurale, au triple point de vue de l’école, des classes et du maître ?  - que la question du cumul d’emplois est cruciale :

    « Si l’on veut donner aux fonctions d’instituteur quelque considération, il convient que celui-ci ne soit plus obligé de demander le pain de sa famille au cumul d’une foule d’emplois, dont quelques-uns sont si vulgaires qu’ils sont dédaignés quelquefois par les manouvriers de son village ».

     

    Jérôme Magueur, instituteur en Dordogne à Saint Amand-de-Coly, écrit à l’occasion de ce concours : « Il m'est pénible de porter à la connaissance de M. le Ministre l'état de notre misère. Quoique connaissant l'affreuse situation de mes collègues voisins, je ne parlerai que de la mienne, en particulier: je me mariai à l'âge de 23 ans, c'est-à-dire quelques mois après ma nomination; je pris une femme sage, belle, d'une honnéte famille; mais n'ayant que 400 F de dot; mon père ne paie que 6 F pour toute imposition, et n'a pas d'argent à la banque: chacun peut comprendre si ma position était belle! Nous nous mariâmes sous le régime de la communauté; hé bien, maintenant nous avons trois enfants, bien portants, bien joufflus, quoiqu'ils ne mangent, les pauvres petits! que de la soupe et ne boivent que de l'eau. Avec cet ordinaire, j'ai mangé la dot de ma femme, et me suis endetté de près de six cents francs. Comment ferai-je à l'avenir? Je n'en sais rien, je l'entrevois; mais j'espère. Comment paierai-je? Je n'en sais rien non plus [...) Avec une telle condition, puis-je avoir beaucoup de zèle? Non, non. Que le gouvernement, s'il veut avoir le droit de nous demander beaucoup, nous accorde un traitement en rapport avec les services que nous pouvons lui rendre ».

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

    Le maître dans sa salle de classe - Johann Peter Hasenclever - 1850

     

    Louis Arsène Meunier, dans sa Lettre à Monsieur le ministre de l’Instruction publique sur les besoins actuels de l’instruction primaire dans les campagnes, répondra également à la question du concours de 1861 : « dans presque toutes les écoles rurales, le curé a proscrit la géographie comme inutile, l’histoire comme dangereuse, la grammaire comme propre à former suivant l’expression de M. de Montalembert, d’affreux petits rhéteurs ; dans aucune il n’est plus question d’arpentage ni de dessin linéaire ni de tenue de livres. Restent la lecture, l’écriture et le calcul ; mais quoique restreinte, ces matières sont loin de recevoir les développements désirables à cause du temps que prennent sur la durée des classes l’étude et la récitation du catéchisme, l’étude et la récitation des évangiles, l’étude et la récitation de l’histoire sainte, avec les explications que le maître est tenu de donner sur chacun de ces sujets ».

     

     

    Victor Duruy en 1864 réorganisa l’enseignement en remontant le niveau des études, organisa des conférences pédagogiques et essaya de rehausser le statut des instituteurs car en effet pour beaucoup de personnes, les instituteurs sont en fait des « rusés » ayant réussi à échapper aux travaux laborieux de l’usine ou des champs. Et que dire de leurs longues vacances et de leurs peu d’heures de travail … Mais bien peu comprennent la difficulté du métier et tout ceci pour un salaire misérable. Victor Duruy ne cessa de les présenter dans ses discours, comme les "soldats de la paix", principaux artisans du combat contre l'ignorance.

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

    Victor Duruy (1811-1894)

     

    Mais leur situation n’a guère changé. Ainsi on peut lire dans L’Avenir républicain de l’Aube en 1873 un témoignage d’un instituteur décrivant les difficultés de sa profession :

    «  plus de la moitié d’entre nous sont atteints d’infirmité dès l’âge de 35 ans : vue faible, maladie du coeur, de poitrine, extinctions de voix, etc ; pour ma part j’ai 70 élèves des deux sexes ; ma classe est séparée en deux parties par une cloison : les filles sont d’un côté et les garçons de l’autre ; j’ai 5 divisions de garçons et 5 divisions de filles. Tout ce monde travaillant constamment, il me faut instruire et surveiller les autres en même temps. Un grand nombre de ces enfants ne s’en retournent pas chez eux à midi ; ils dînent en classe ; il me faut alors garder la récréation , prendre mon repas, répondre au public qui vient pour affaires à la mairie et préparer mes leçons pour la classe du soir. Bien plus s’il prend envie à monsieur le curé d’appeler les enfants quand je sors de ma classe à 11h pour faire répéter leur catéchisme ; il me faut aux termes du règlement les accompagner à l’église, les y surveiller en présence de monsieur le curé qui ne peut paître ses agneaux sans avoir son chien à ses côtés. Pendant ce temps le public m’attend, mon dîner refroidit ; et les autres élèves filles et garçons se bousculent ensemble dans ma salle de classe en faisant un sabbat épouvantable. Le tout pour la plus grande gloire de Deu. Après mes  six heures de classe pendant lesquelles j’ai enseigné lecture, écriture, calcul, orthographe, histoire et géographie  etc à chacune de mes divisions, il me faut faire dans la soirée un cours d’adultes à 20 jeunes gens ».

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

    Ecole primaire supérieure de garçons - Brignoles

     

    Une loi de 1875 accorde une allocation supplémentaire de 100 francs aux instituteurs et institutrices du premier huitième de la liste de mérite dressée chaque année, et 50 francs à ceux qui figurent sur le second huitième. L’évaluation de l’administration scolaire est donc importante non seulement pour la carrière professionnelle mais également pour le montant de leur traitement.

     

    La loi du 16 juin 1881, qui rend l’enseignement public obligatoire et gratuit, supprime définitivement la rétribution scolaire et supprime enfin le lien direct qu’il y avait entre le nombre d’élèves et le montant du traitement des enseignants.

     

    Enfin loi du 19 juillet 1889, qui fixe les traitements du personnel de l'instruction primaire publique, impose que désormais le traitement des instituteurs est à la charge du Trésor public. Les enseignants échappent désormais entièrement au contrôle municipal.

     

    De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?

     

    Richard Hall : La classe manuelle. École de petites filles - 1890

     

    Sources

     

    Les premiers instituteurs (1833-1882) de Fabienne Reboul-Sherrer

    Les enseignants au 19 et 20ème siècle

    Le temps des instituteurs

    Le livre des instituteurs 

    Le "bon maître" du 19ème siècle -  Cinq générations d’instituteurs et d’institutrices  d’après les dossiers de récompenses honorifiques (1818-1902), thèse de  Jung-In KIM

    Histoire incorrecte de l'école de Virginie Subias Konofal

    La République des instituteurs de Jacques et Mona Ozouf

    Les instituteurs sous le Second Empire - Pour une approche régionale des mémoires de 1861: l’exemple de l’académie de Rennes - Gilbert Nicolas

    Les instituteurs du 19ème siècle racontent leur vie par Philippe Lejeune

     

     

    « La 1ère génération d'instituteurs

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :