• La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    Juridiquement

    Le domestique est tenu d’avoir un livret qui retrace sa carrière (décret du 3/10/1810 et décret du 1/8/1853) mais il n’a jamais été réellement mis en application ni suivi d’effet ne serait-ce que parce qu’il y a une ambiguïté entre les définitions professionnelles : un ouvrier agricole est-il un domestique ?

     

    Jusqu’en 1848, les domestiques n’eurent pas le droit de vote. Ils ne peuvent pas être jurés ni conseillers municipaux. Les domestiques agricoles sont exclus de l'assemblée des paroissiens.

     

    Jusqu’en 1986, le maître était cru sur son affirmation pour la quotité des gages, le paiement des salaires. Le domestique n’avait aucun recours.

     

    La loi de 1906 qui accorde une journée de repos hebdomadaire ne s’applique pas aux domestiques notamment parce que le domestique est « en quelque sorte le prolongement de la famille de son maître » et le législateur ne saurait s’immiscer dans la sphère privée…

     

    Jusqu’en 1914 on pouvait renvoyer une domestique mariée du fait de son état de grossesse.

     

    En 1909 une loi précise tout de même que l’accouchement est cause seulement de suspension du contrat et non de résiliation … maigre consolation.

     

    La loi de 1910 sur les retraites ouvrières concerne aussi les domestiques mais n’a que bien peu d’effets car certains l’ignorent, d’autres refusent de donner leur âge de crainte de ne trouve de place, les maîtres n’insistent pas non plus pour économiser les cotisations ; par ailleurs Siméon Flaissières (1851-1931), médecin et sénateur de Marseille, socialiste dénonce une utopie à la séance du sénat le 11/3/1910 : « Je vous accuse d’instituer une retraite pour les morts » ; en effet sur 100 domestiques qui cotiseront de 18 à 65 ans aucun n’atteindra 65 ans…

     La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    Les causes de renvoi peuvent être l’âge, la maladie ou la grossesse : la Cour de cassation a elle-même dit en 1896 « qu’à aucun point de vue on ne saurait considérer un maitre comme tenu de garder à son service une fille enceinte soit que l’on envisage l’immoralité de sa conduite le mauvais exemple dans la maison ou les graves inconvénients de l’accouchement ».

     

    La loi qui protège les ouvriers en cas d’accident du travail date de 1898 ; il faut attendre 1923 pour qu’elle s’applique aux domestiques.

     « 30 mai 1907 – justice de paix de Paris – Dame Michault contre Vilpelle. La dame Michault est laveuse de vaisselle, c’est-à-dire domestique chez Vilpelle. Le 3 mai 1904, elle a eu un accident du travail. Une écharde dans l’index de la main droite a provoqué un panaris : elle demande à son patron une indemnité temporaire de 25 francs. La justice statue ainsi : « Sans révoquer en doute l’accident dont elle se plaint, il est certain que cet accident ne rentre pas dans la catégorie des risques professionnels prévus par la loi du 9 avril 1888 …. ». La dame Michault devrait justifier qu’a été commise envers elle par son patron une faute ou une négligence. Vilpelle est renvoyé des fins de la demande, sans dépens ».

     

    Le code pénal frappe plus lourdement le domestique quand il est rendu coupable de 3 délits facilités par sa situation : le vol, l’abus de confiance, l’attentat aux mœurs. Ainsi, quand le domestique commet un vol cela passe de délit à crime ; de même le domestique convaincu d’attentat à la pudeur sur un enfant de moins de 13 ans sera condamné aux travaux forcé voir à perpétuité en cas de viol.

     

    Le maître peut fouiller sans problème les affaires de ses domestiques.

     

    Aucune loi sur la protection ouvrière ne s’applique aux domestiques avant 1914 : ni sur le travail des enfants ou des femmes, ni sur le repos hebdomadaire, ni sur la limitation de la durée de travail ou le repos des femmes en couche. On peut ainsi employer des enfants de tout âge si on leur permet de fréquenter l’école obligatoire (ne pas oublier que la loi du 2/11/1892 fixe à 13 ans l’âge minimum d’embauche mais ne s’applique pas aux domestiques).

     

    Quant aux bureaux de placement, tous les abus sont permis : les droits d’inscription sont abusifs les commissions tout autant (2à5% du salaire annuel payable sous huitaine après entrée en fonction) ; des gratifications sont nécessaires pour être placé vite et /ou bien. Et que dire des placements douteux …

     

    Mauvais traitement       

    Certains maitres faisaient payer 25ct chaque fois que le valet laissait choir quelques pièces d’argenterie.

     

    En 1864 est jugé par le jury de la cour d’assise d’Aix, Armand, riche bourgeois de Montpellier : il est accusé d’avoir frappé sauvagement Maurice Roux, son domestique et il n’en serait pas à son coup d’essai. L’opinion aixoise prend le parti d’Armand. Celui-ci est acquitté mais doit payer 20 000 Fr de dommages et intérêts : pourquoi cet acquittement ? Car il se serait agi de relations homosexuelles (la presse laisse entendre que le domestique a des mœurs efféminés) et que les pratiques sado maso auraient dépassé la mesure.

     

    En 1859 à Marzy près de Nevers : « Marie Doret, 25 ans, dont le mari se trouve en prison pour vol, a été traitée de manière odieuse par le sieur L. propriétaire à Marzy, chez lequel elle sert en qualité de domestique ; celui-ci la battit et lui fit une plaie de deux cm à la partie extérieure de l’arcade sourcilière gauche. La gendarmerie dressa PV ; Marie est élève à l’hospice de Nevers et a un enfant et est enceinte de 7 mois ».

     

    Edmond et Jules Goncourt dans leur « Journal »  de 1860 écrivent : « Le service est dur, presque cruel en province. La servante n’est pas traitée en femme ni en être humain. Elle ne sait jamais ce qu’est la desserte d’une table. On la nourrit de fromage et de potée et on exige d’elle, même malade, un labeur animal. Je crois que si le luxe amollit l’âme, il amollit bien aussi le cœur ». 

    La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    Maladie

    Difficile de conserver un serviteur malade ou âgé. Si la servante n’a pas d’épargne elle est condamnée à terme à la misère. Et ce d’autant plus que les hospices ou asiles pour servantes n’existent pas au début du 19ème siècle.

     

    Les maitres sont inconscients des règles d’hygiène et ne se soucient guère de la santé de leur domestique.

     

    Et que dire des rhumatismes, varices, syphilis …

     

    Le Dr Toulouse en 1921 écrivait : «  Crimes licites. En équité le petit bourgeois qui, buté dans son égoïsme étroit, accable d’un travail excessif une servante ignorante et l’expose ainsi à une tuberculose certaine, commet une action aussi répugnante à l’égard d’une conscience éclairée qu’un attentat sanglant ».

     

    Au 19è on constate la naissance de tout un mouvement destiné à moraliser les servantes mais aussi à leur venir en aide : des congrégations pieuses de servantes sont ainsi organisées sous la Restauration.

     

    En 1840 par exemple, le père Soulas (1808-1857), surnommé le « Saint Vincent de Paul de Montpellier », est chargé de l’œuvre des Domestiques créée à Montpellier à la suite de la grande mission de 1821 : il s’inquiète de la misère morale des servantes isolées à la ville, des dangers qui les guettent (la maladie, la peur de perdre leur place, le danger chez le maître lui-même : flatteries, occasions funestes, mauvais livres, paroles libres ….) ; il cherche à ouvrir une maison de retraite pour ces pauvres filles. 

    La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    Des caisses de secours mutuels existent également mais peu de domestiques y adhèrent car les cotisations restent chères. Ces caisses assurent pour les personnes à jour de leur cotisation les soins du médecin les médicaments, et versent une indemnité journalière d’1 franc.

     

    Maternité

    Prenons l’exemple de Paris : en 1890, on recense dans les hôpitaux de la ville 4624 mères célibataires dont 2354 domestiques (à Baudelocque en 1900 sur 637 domestiques qui accouchent, 509 sont célibataires ; à la Pitié sur 105 domestiques qui accouchent, 86 sont célibataires).

     

    Etre bonne, c’est s’exposer à être enceinte (souvent des œuvres du maître de maison voir de son fils). Ou alors ces enfants naissent de la promiscuité entre domestiques dans les fameux 6ème étages comme on les appelle … Et comme les maîtres ne veulent pas de domestiques mariées, celles si sont en plus quasi toujours célibataires.

     La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    D’où les nombreux infanticides, abandons, avortements qui semblent être l’apanage de ces bonnes et autres domestiques femmes. Et que dire de la misère et de la prostitution qui guettent celles qui gardent leur enfant mais qui sont inexorablement renvoyées du fait de leur « nouvelle situation » !

     

    La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    A partir de 1850, des maternités furent créées pour recevoir des filles mères enceintes jusqu’à complet rétablissement : à Nevers, sur 70 filles admises à la maternité départementale, 40 sont des domestiques.

     

    Furent créés également des Secours pour les filles mères : en 1886 sur 167 filles mères secourues, 75 sont là aussi des domestiques.

     

    La problématique principale de la maternité chez les domestiques, indépendamment de savoir qui est le père, est que la maternité est tout simplement interdite par les maîtres de maison. Ils ne veulent ni de domestique qui puisse être enceinte ni de domestique avec déjà un enfant.

     

    Louis Liévin écrit dans « La France » le 7 février 1892 qu’« une des causes de la dépopulation de la France est l’incroyable quantité de domestiques qui figure dans les recensements…la première et la meilleure des références pour un domestique est donc de ne pas avoir d’enfants ».

     

    Paul Thimonnier, dans un article intitulé « La France se dépeuple » (Le Réveil des gens de maison – 1er décembre 1908), répond au sénateur Piot qui se lamente sur le dépeuplement de la France. Paul Thimonnier prouve que les domestiques ne peuvent se permettre d’avoir des enfants. Il rappelle les chiffres : « si 10% des ménages de domestiques ont un ou deux enfants, 90% en revanche n’en ont pas » …. « La bonne gagne 25 à 30 Fr par mois et ne peut payer les mois de nourrice. Elle doit donc pour subvenir aux besoins de son enfant se prostituer »… la prostitution pour éviter la misère et pouvoir payer la nourrice, n’est bien sûr pas propre aux domestiques mais la propension de domestiques y est forte (une étude de Parent-Duchâtelet en 1857 indique que sur 1000 domestiques à Paris, 81.69 se prostituent alors que sur 1000 ouvrières, « seules »  52.42 se prostituent).

     

    Paul Chabot, fils d’un cocher et d’une cuisinière nous explique dans son livre « Jean et Yvonne, domestiques en 1900 », qu’ « il était hors de question que ma mère m’élève, elle n’avait pas le temps de s’occuper de moi et les patrons ne toléraient pas les enfants de domestiques ». Il passe donc son enfance dans une autre maison, pas très loin de sa mère mais il ne la voit quasiment jamais parce qu’elle n’a droit à aucun congé pour aller voir son fils.

     

     

    Dépendance totale au maître

    Pas de vie personnelle, pas de culture, pas d’instruction. Le corps est caché derrière un uniforme, le valet doit se raser (pas de moustache !), la femme cache ses cheveux sous une coiffe, à défaut elle les a peignés de façon irréprochable.

     

     

    L’existence du domestique va se calquer sur celle du maître. George Sand raconte à ce propos l’histoire d’un ancien chef de cuisine de Napoléon 1er, dénommé Gallyot, chez qui elle louait un appartement en 1823. Gallyot était chargé de l’en-cas de l’empereur, un poulet toujours rôti à point, peu importe l’heure du jour et de la nuit. Cet homme dit George Sand occupé à surveiller le poulet, a dormi dix ans sur une chaise, tout habillé prêt à servir l’empereur. Le malheureux n’a jamais pu après ces 10 ans se coucher comme tout le monde.

     La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    Et que penser des propos de Mme Caro-Delvaille, fervente féministe, qui répond en juillet 1899 à un article du journal « La Fronde » qui proposait de loger les servantes dans les appartements des maîtres : elle déclare que pour l’instant c’est impossible car les bonnes sentent trop mauvais !

     

    Le juriste Marcel Cusenier notait en 1912 : « Les maitres ravalent les domestiques à un rang intermédiaire entre les hommes et les choses. Devant eux point de pudeur. Ils s’efforcent de détruire leur personnalité au dehors comme au dedans….on ne regarde les domestiques comme des humains que pour les soupçonner. On met en doute leur probité leurs mœurs leur appétit. »

     

    Un exemple entre tous : le maître va jusqu’à changer le prénom de son domestique si celui-ci porte celui d’un membre de la maisonnée ou si son prénom ne fait pas assez bien.

     

    Le  « Manuel des pieuses domestiques » de 1847 demande de refréner ses sentiments et d’être charitable envers ses maitres : « la charité est une vertu chrétienne que vous êtes obligé de pratiquer bien plus envers vos maitres qu’envers tout autre quel que soient leur caractère ou leurs mauvaises habitudes. Dieu ne vous demandera pas compte des péchés de vos maitres mais des vôtres. La charité doit donc vous porter à excuser à supporter avec patience ceux que vous avez choisi pour les servir ». 

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    Le chômage

    Le chômage revient cher à une domestique : elle soit se loger, se nourrir, payer le droit d’inscription dans un bureau de placement. En 1912, Cusenier affirme que le coût d’un mois de chômage est supérieur à 200 Fr c’est-à-dire environ 6 mois de gages.

     

    Si le domestique est syndiqué et qu’il (ou elle) est à jour de ses cotisations, il a droit aux secours dudit syndicat. Ainsi il a droit à une indemnité de 2 francs, due à partir du 8ème jour ; pendant les 15 premiers jours de chômage, il aura le droit de refuser ou prendre les places proposées mais au bout de ce laps de temps, toute place refusée entraînera la perte des droits à chômage.

     

    Des refuges existent, tenus par les sociétés philanthropiques, mais le prix de pension est assez élevé ; tous n’acceptent pas les enfants (garçons) de plus de huit ans. Et surtout il n’y en a pas partout.

     

    Que font celles qui n’ont aucune aide ? La prostitution reste malheureusement une solution trop souvent utilisée pour ne pas tomber dans la misère totale.

     

    Fin de la domesticité

    La guerre diminua notablement le nombre de domestique : certains furent tués d’autres congédiés du fait de la diminution des revenus des maitres, les femmes durent travailler dans les usines et les bureaux pour les plus instruites. Beaucoup préférèrent d’ailleurs travailler même dans les usines plutôt que retourner à l’état de bonne à tout faire !

     

    En 1911 on compte 770 000 domestiques femmes et 672 000 en 1926

     

    Il y avait 158 000 domestiques hommes en 1911 et 102 000 en 1926

     

    La scolarisation massive des filles participa également à ce déclin et diminua ainsi l’écart qui existait entre les femmes de chambre et les maitresses de maison… 

    La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

    On va préférer un service réel et non plus un service personnel : il faut payer l’acte plutôt que l’homme. Le Dr Commenge déjà en 1897 préconisait de l’organisation suivante : les maitres loueraient pour quelques heures par l’intermédiaire d’une agence des employés pour telle ou telle tâche déterminée. La bonne serait remplacée par la femme de ménage. On va passer du service à gages au service à la tâche.

     

    Et surtout la mode au début du 20ème siècle, et cela va durer pendant quelques décennies, va être à la valorisation de la femme au foyer qui est capable dorénavant de gérer toute sa maisonnée elle même sans l'aide d'une bonne à demeure. Les progrès de la technologie (lave linge, aspirateur ...) vont le lui permettre sans soucis ...

    La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3) 

    La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)

     

     

    Sources

    Filles mères à Bordeaux  à la fin du 19ème

    Pierre Guiral et Guy Thuillier, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle, Hachette, Paris, 1978.

    La domesticité à Cannes à la belle époque de Christine Cecconi

    La place des bonnes – la domesticité féminine à Paris en 1900– Anne Martin Fugier

    Cybergroupe Généalogique de Charente Poitevine » (C.G.C.P.)

     


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