•  

    Cet article fait suite au précédent relatif aux courées, cours et courettes de Lille. Les ouvriers et leur famille parmi les plus indigents de la ville ne trouvaient pas toujours à se loger dans des logements 'classiques" dirons nous. Certains n'avaient que des caves pour se loger ...

     

    L’habitation n’est bien sûr pas la vocation première des caves mais c’est devenu un palliatif durable et non exceptionnel à un manque de place récurrent ; ainsi en 1618, « Philippe le Bas, chargé de ferme et enffans, quil demeure a present au chelier au dessoubz de la maison Philippe Cherbault boullenghier » (A.M.L.,725,registre aux visitations de maisons 16118-1623, f°8 r°).

     

    Déjà en 1677 les échevins sont obligés d'édicter une « deffense a toutes personnes d’habiter dans aucunes caves de cette ville et aussy dans les petites caves ».

     

    Et pourtant … en 1740, 1267 caves sont habitées !

     

    En 1743, 7077 chefs de famille indigentes habitent dans plus des 2/3 des cas dans des logements insalubres (38% dans des cours, 10% dans des caves et 24% dans une seule pièce).

     

    Il a fallu faire quelques aménagements extérieurs pour pouvoir aller dans les caves directement par les rues : d’où la construction de burguets (escaliers qui s'ouvrent directement sur la chaussée, protégés par une porte).

     

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    burguet rue d'Arras à Lille

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    burguet à Lille

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    burguet à Douai

     

    Ces caves n’ont aucun élément de confort : aucun évier, aucun éclairage ou chauffage, pas de fenêtres ouvertes.

     

    En 1785, un médecin est appelé au chevet d’une famille résidant dans la cave du 178 de la rue des chats bossus à Lille et y découvre un couple avec 6 enfants dans un état sanitaire effroyable qui ont failli périr étouffés par la fumée d’un feu en l’absence de cheminée.

     L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    rue des chats bossus à Lille

     

    Victor Hugo en témoignera dans la Légende des Siècles après l'enquête parlementaire à laquelle il participa sur les conditions de logement de la classe ouvrière à Lille : « Caves de Lille, on meurt sous vos plafonds de pierre ».

     

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

     

    Quelques jours avant le passage de Victor Hugo et de la commission d’enquête, Alphonse Bianchi, homme politique et journaliste du 19ème siècle, décrit les caves qu’il a visitées :

    « Les caves ont une ouverture qui sert de porte, donnant sur la rue : cette ouverture est étroite et il est difficile souvent que deux personnes y passent de front. Quelques-unes de ces habitations ont une lucarne placée à ras de terre, lucarne toujours étroite. Les caves sont souvent inondées. On y descend par un escalier de pierre d’une dizaine de marches. Le sol est pavé ou carrelé jamais planchéié. La voûte est en pierre complètement dépourvue de plafond. Ans la plupart des cas il y a une latrine qu’il faut vider de temps à autre et un chemin quand ce n’est pas un trou fait dans la voûte. De 6 à 8 personnes occupent ces réduits. Les familles qui y sont parquées sont étiolées, rachitiques, scrofuleuses. Souvent les habitants ont les jambes torses ou sont estropiées. La nuit, toutes les issues sont fermées de façon que l’air n’y pénètre plus. Qu’on ajoute à cela les couchettes où la paille pourrie joue le principal rôle les miasmes qui s’échappent des latrines et l’on aura une idée affaiblie encore des caves d’habitation de la ville de Lille »

     

    Les notes de Victor Hugo prises le 10 février 1851 lors du passage d’une enquête parlementaire destinée à constater sur place les conditions de logement des ouvriers de l’industrie textile décrites par Blanqui confirment le rapport de ce dernier. Il est horrifié par ce qu’il découvre : chaque famille vit et travaille à domicile dans des conditions épouvantables, entassée dans des caves insalubres :

    « cour à l’Eau, n°2 – cave – une vieille – un enfant près d’un poêle sur un révchaud – 4 petits enfants – la mère et la fille dentelière gaganent 10 sous par jour – 3 pains par quinzaine. Cave de 5 pieds à la partie la plus haute – au fond deux lits (quels lits !) : indescriptible – impossible de s’y tenir debout – dans un une petite fille de 6 ans preqque nue, malade de la rougeole – près de l’enafn un tas de cendre dans un coin (ramassent la cendre pour vendre) – odeur telle que NB (Napolépon Bonaparte, c’est-à-dire Pierre Bonaparte frère de Lucien, député montagnard de la corse il fait partie de la commission d’enquête) n’a pu descendre : est remonté asphixié ».

     

    « cour Ghâ. Cave – 4 marches – 2 mètres et ½ de hauteur de plafond – étroit 4petits enfants – plus le père et la mère – les enfants suels – l’ainée berçant le plus petit qui pleure – elle a 7 ans on lui en donnerait 5 – sol humide – flaques d’eau entre les careeaux »

     

    A son retour, Victor Hugo rédigera pour l’Assemblée un discours, relatant avec force détails sa visite. Ce discours, il ne le prononcera pas, mais il l’utilisera plus tard pour un poème de Châtiments, "Joyeuse vie".

    Ci dessous ce discours :

     

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

    L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves

     

    Quel impact a le logement sur la mortalité ?

    A Wazemmes au 19ème siècle, 70% des ouvriers des deux sexes meurent avant 40 ans.

    Le taux de mortalité est plus important dans les cours ; en 1854 alors que la moyenne lilloise est de 34 décès pour 1000 habitants, la moyenne du 1er arrondissement est de 30 dans les rues, 42 dans les cours ; la moyenne du 3ème arrondissement (en gros St Sauveur) est de 36 dans les rues et 55 dans les cours...

     

     

    Sources

    http://ancovart.lille.free.fr/spip.php?article74

    http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=4432

    http://lillesaintsauveur.blogspot.fr/2014/11/saint-sauveur-mode-demploi.html

    Habitat ouvrier et démographie à Lille au 19ème siècle sous le second empire de Pierre Pierrard

    Cours, courées et corons de Philippe Guignet

    Les caves médiévales de Lille de Jean Denis Clabaut

    http://www.lilledantan.com/index.html

    Les courées de Roubaix de Jacques Prouvost

    http://www.nicolasbouleau.eu/wp-content/uploads/2015/03/Lenvers-de-la-ville.pdf

    http://www.ina.fr/video/CAB97007131 = reportage de 2mn sur les courées

     


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    Certains de mes ancêtres, journalier, filtier ou fileur, ont vécu à Lille, quartier St Maurice pour beaucoup, sur les deux derniers siècles au moins. Ce furent des ouvriers, indigents pour certains si j'en crois les annotations du recensement de 1906. Quel pouvait être leur quotidien? leur habitat dans une ville surpeuplée, industrielle, humide et sale (pas de tout à l'égout, canaux servant aux industries, manufactures et abattoirs, humidité atmosphérique continue ou presque avec 180 jours de pluie en moyenne  selon les observations de l'industriel français Castel-Henry sous le 2nd empire...).

    Bref, voici la synthèse de mes recherches concernant 3 types d'habitats prolétaires en ville : les courées, les caves et les chambres.

     

    Au XVIIème siècle, la population de Lille avoisine les 50 000 habitants pour un espace réduit. Ce qui entraîne une surpopulation rapide des différents quartiers ouvriers de Lille, essentiellement Saint Sauveur et St Maurice.

    Un phénomène d'entassement de la population lilloise qui se retrouve assez tôt dans l'histoire de la ville puisque déjà  au 16ème siècle une ordonnance des échevins de Lille du 4 août 1555 s’alarme de la prolifération des cours à sacq exposant les Lillois aux assauts des épidémies. Interdiction est alors faite, avec un total insuccès, on va le voir, d’en construire de nouveaux.

     

    Pourquoi ces courées, courettes, cours ou rue à sacq que l’on retrouve également à Roubaix et Tourcoing ? Par manque de place tout simplement : les cours sont en effet une réponse facile à la croissance démographique de la population sur un espace somme tout restreint.

    Le logement n’étant en effet pas suffisant, on va proposer ce que l’on appelle des courées ou cour à sacq ou rue à sacq aux ouvriers lillois. Ce sont de petites cours obscures, rectangulaires, de 3, 4 (ou plus) maisons basses avec un étage éventuellement (ou juste une mansarde) ou 2 étages dans le meilleur des cas (mais cela reste rare et le 2ème étage sera une mansarde). Les maisons sont toutes collées les unes aux autres, construites en briques légères laissant passer le froid, la chaleur, l’humidité. Une rigole court au centre de la cour pour les eaux usées et un wc collectif est placé au fond de la cour. A Moulins-Lille, il y avait par exemple 2 courées de 44 maisons.

     

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq 2 courées côte à côte sur Roubaix

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq courée à l'abandon

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq courée sur Roubaix

    En 1555 donc une ordonnance interdit la construction de nouvelles courées. Mais qu'importe l'interdiction, le nombre de courées va aller en augmentant : en 1678, 76 cours à sacq sont dénombrées ; en 1740 il y en a 105 ; en 1822 on compte 123 cours et en 1911 il y a 882 cours ...

    Ces courées concentrent une population importante qui va en s’accroissant : ainsi la cour Noiret et la cour Désolée à Lille passent de 7.1 habitants par maison fin 17ème à respectivement 10 et 12 habitants en 1740.

    Ce phénomène d’entassement n’est pas nouveau : André Lottin étudiant le milieu des sayetteurs (ouvriers fabriquant des tissus légers ou sayettes par tissage de la laine peignée et séchée) remarque que déjà à l'époque de Louis XIV : « si l’on fait un rapport entre le nombre de maisons et le nombre d’habitants, procédé simple mais pouvant donner des indications valables dans les rues habitées de façon assez homogène par le petit peuple, on obtient les quotients suivants :

    8.6 rue St Sauveur

    7.7 rue de la Vignette

    7.4 rue de Fives et rue de Poids

    6.9 rue des Etaques et ses cours

    7.1 pour les cours Désolée, des Sots, et Noiret

    6.8 rue du Bordeau

    6.5 place du Réduit et ses cours »

     

    Ces densités sont « le signe soit d’une grande pénurie domiciliaire soit d’une activité urbaine carctérisée »

     

    La population de Lille, saturée d’industrie et attirant de façon récurrente des ouvriers belges continue d’augmenter de façon très importante entre 1820 et 1906 alors que déjà, on l’a vu, le logement est nettement insuffisant.

    1820 = 72.000 

    1856 = 113.000 

    1861 = 131 800

    1872 = 158.000 

    1896 = 201.000 

    1906 = 205.000

    1911 = 217 800

     

    En effet Lille s’agrandit au 19è siècle en annexant les communes de Wazemmes, Moulins-Lille, Esquerme, Fives, lesquelles concentrent 768 cours soit 87% de ce type d’habitat.

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

     

    Cette extension n’aura aucun effet positif sur l’habitat prolétaire : les courées augmentent alors que l’on sait maintenant grâce aux hygiénistes que ce sont des lieux favorisant les épidémies en tout genre.

     

    24% des Lillois habitent encore dans des cours en 1911 !

     

    Est-ce que la courée et les corons, c’est pareil ? Non. Ce sont certes tous les deux des habitats prolétaires mais la courée, à la base, est un logement destiné aux plus indigents des prolétaires.

    La courée elle-même est exigüe : on a vu tout à l’heure que c’est une cour rectangulaire bordée de maisons basses : la cour des Bourloires dans le quartier St Sauveur par exemple est large de 3 pieds (0.90m), ce qui n’est pas grand du tout mais elle abrite tout de même 21 habitations disposées sur 4 maisons !

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq 

    courée Vilain à Lille

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq 

    cours Bodin à Lille

     

    La maison des courées est, elle aussi, exigüe : elle n’a pas de couloir, pas de dépendance, pas de cave, rarement un jardin et quand il existe il mesure quelques m2. On pénètre directement dans l’unique pièce du rez de chaussée qui est très polyvalente : cuisine, salle à manger, cabinet de toilette, chambre des enfants, voire chambre des parents (quand la pièce au plafond bas de l’étage est trop petite pour offrir un lit), et tout ça sur 12 à 15/17m2 au sol !

    La courée est fermée alors que le coron est ouvert (en ligne ou en arc de cercle) ; la courée est surpeuplée alors que le coron présente une densité humaine nettement moins importante. La courée a rarement un jardinet , le coron en a un. Chaque niveau de la maison de coron a 2 pièces tandis que la maison de courée n’en a qu’une par niveau.

     

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq coron de Sessevalle à Somain

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq coron route de Rieulay à Somain

     

    Robert Boussemart donne dans son livre « Adieu terrils, adieu corons » une description précise de ce qu’était la maison de coron dans la cité des 28 construite par la société de Lens après la grande guerre : « Nous entrons dans le logement par un couloir étroit. A gauche s’ouvre la ‘pièce de devant’, (la belle pièce) avec une fenêtre donnant sur la rue. La belle pièce on n’y entre pas souvent. La ménagère la conserve propre et nette pour les grandes occasions … Ouvrons la porte au fond du couloir. Et nous voilà dans la cuisine. La cuisine c’est la pièce à tout faire. La ménagère y prépare ses repas ; l’hiver elle y fait la lessive, en toutes saisons son repassage. C’est là qu’elle coud, qu’elle tricote à ses moments perdus. La cuisine sert de cabinet de toilette et de salle de bains pour tous … La cuisine, c’est là qu’on reçoit les amis, c’est là qu’on écoute la TSF. Les WC sont dans la cour, l’eau courante aussi. De la cuisine on accède aux chambres à l’étage par un escalier étroit. De la cuisine également on descend à la cave située sous la pièce de devant. Une unique fenêtre et une porte vitrée permettent de voir la petite cour pavée de briques fermée par deux murs mitoyens et, au fond, par une remise abritant l’unique robinet de la maison, les cabanes à lapins, une brouette en bois, le foyer servant l’été pour la lessive. On accède au jardin par une lourde porte en bois de couleur marron. Accolé au mur extérieur de la remise, le poulailler modeste sert parfois de débarras. Au dessus des chambres, existe un grenier auquel on accède par une échelle de meunier. »

     

    Certes la maison de coron n’est pas un palace mais elle présente malgré tout plus de "confort" et d'espace que la maison de courée.

     

    Pourquoi construire des courées plutôt que des corons ou des batisses genre caserne ? C’est en fait la conjonction de quatre motifs qui a entraîné la construction de ce type d’habitat :

    • Augmentation importante et continue de la population
    • Les conditions de travail dans l’industrie : rapprocher l’ouvrier de son lieu de travail
    • Le manque de logement patent
    • La facilité de construire sans contrôle d’aucune sorte : aucune autorisation de construire n’est nécessaire pour construire en dehors de la voie publique ; le propriétaire d’un verger ou d’un jardin peut y construire sans problème des habitations : peu de capital à investir pour un gain finalement intéressant.

     

    Motte Bossut, industriel français mort en 1883, écrit à son fils le 30 novembre 1858 une lettre instructive à ce sujet dont voici un extrait : « Les ouvriers sont rares ; des métiers chôment faute de bras ; le fileur ne craint pas de faire la noce le lundi, il sait qu’on ne le congédiera pas parce qu’on en trouverait pas d’autre pour le remplacer. Vous augmentez en vain les salaires pour attirer chez vous les ouvriers du voisin ; le voisin en fait autant pour les conserver ; vous ne pouvez en appeler des villes ou villages environnants, on ne trouve pas à les loger. Il n’y a plus une demeure diponible. Les maisons sont habitées avant que le pavé ne soit achevé, avant que l’escalier ne soit posé. Nous allons être obligés de bâtir des maisons si nous voulons continuer à filer. »

     

    Revenons à nos courées : la paroisse St Sauveur et les rues de la paroisse St Maurice qui la côtoie sont, au 17ème siècle, le quartier des sayetteurs, ouvriers qui constituent la corporation laborieuse la plus nombreuse et la plus typiquement lilloise. En 1861 plus de la moitié des courettes lilloises sont situées sur ce territoire. L'îlot compris entre la rue des Malades, la rue St Sauveur, la rue des Etaques et la rue des Robleds est ainsi un archipel de cours suintant l'humidité, aux murs salpêtrés, dissimulés à l'arrière plan des façades bourgeoises.

     

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq 

    St Sauveur, cadastre 1881, section B feuille 10

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

    St Sauveur, cadastre section B9, 1881

     

    En 1679, le dénombrement des cours et courettes indique 32 cours abritant 338 maisons pour 1548 habitants. Les niveaux d'entassement sont déjà inhumains : la cour à l'Eau à St Pierre par exemple avec 207 personnes,  ou la cour des Bourloires en 1678 à St Etienne qui avec ses 3 pieds de largeur (1 pied = 0.298m) abrite 4 maisons et 21 habitations.

    En 1866, rien n'a changé : Henri Violette, chargé par la municipalité d’enquêter sur les logements insalubres du quartier St Sauveur précise : la cour Ghâ, « vrai cloaque, impasse immonde » , la cour des Jardins « sorte de cour des miracles », la cour Noiret « aux maisons noires et humides », la cour Joyeuse « bouge infect large de 80 cm », la cour du Vert-lion « une des plus dangeureuses », la cour Mousson à laquelle on accède par un couloir de 9m de long, 2m de haut et 1m de large, longé par des « goulottes effondrées » pleine d’eau sale, la cour Touret (au 64 rue St Sauveur) sans latrines, la cour Sauvage, « triste cité ».

     

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

    cour du Soleil au 223 rue de Paris à Lille (1960)

    Lille, métropole industrielle et commerciale, centre universitaire depuis 1875, place militaire, croûle en effet sous une population toujours plus nombreuse : « la population s’est accrue d’une manière disproportionnée à l’espace qu’elle occupe » dira Adolphe Blanqui, économiste français mort en 1854.

    Tous les quartiers de Lille ne sont bien sûr pas logés à la même enseigne : les quartiers bourgeois du nord et de l’ouest, bâtis à la fin du 17ème siècle, tracés de rue larges et droites, présentent de nombreux hôtels et jardins alors que les quartiers du centre et de l’est, (St Maurice et St Sauveur, on l’a vu) sont constitués d’ilots séparés par des ruelles sombres et étroites aboutissant à nos fameuses cours servant à la fois d’égouts et de dépôts d’immondices et où règne une humidité constante.

     

    Féron Vrau, médecin français mort en 1908, parcourera à la fin du 19ème siècle 54 rues et cours de Wazemmes, commune surpeuplée et à dominante ouvrière, et trouvera 1816 maisons avec une superficie inférieure à 43m2 (1345 habitations ont moins de 21m2, 273 ont moins de 14m2, 55 moins de 12m2). Le Progrès du Nord écrira en 1866 : Wazemmes et Moulins-Lille n’ont à offrir que des « taudis plus infects que ceux du vieux Lille ».

     

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq courée sur Wazemme

    La superficie par exemple est significative : dans l’ancien Lille, en 1861, 21% des maisons ont plus de deux étages, à Wazemmes la proportion tombe à 6%, à Moulins-Lille : 4%, à Fives 3%

     

    Qu’en est-il des loyers de ces taudis ? Il est de manière générale moins élevé dans les communes annexées que dans l’ancien Lille : en 1843 une chambre se loue entre 6 et 7 francs par mois et une cave 6 francs (le gain d’une semaine de travail pour un filtier). En 1857, le loyer d’une chambre au cour du Vert bois coûte 54 francs par trimestre. En 1870, le loyer mensuel est en moyenne de 9 francs à Wazemmes, à Fives une chambre mansardée coûte 4 francs par semaine.

    (A noter qu’il existait un impôt sur l’air pour les caves dotées d’une fenêtre !!)

     

    Les courées insalubres ont été détruites au 20ème siècle. Il reste aujourd'hui quelques courées que l'on peut voir sur Lille comme la cité Pottier ou la courée Impérator . Elles sont toutes rénovées, coquettes et dotées de tout le confort moderne !!

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

    cours Vilain avec sa maison de maître et ses 11 habitations

     

    L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq

    cité Pottier

     

    Sources

    http://ancovart.lille.free.fr/spip.php?article74

    http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=4432

    http://lillesaintsauveur.blogspot.fr/2014/11/saint-sauveur-mode-demploi.html

    Habitat ouvrier et démographie à Lille au 19ème siècle sous le second empire de Pierre Pierrard

    Cours, courées et corons de Philippe Guignet

    Les caves médiévales de Lille de Jean Denis Clabaut

    http://www.lilledantan.com/index.html

    Les courées de Roubaix de Jacques Prouvost

    http://www.nicolasbouleau.eu/wp-content/uploads/2015/03/Lenvers-de-la-ville.pdf

    http://www.ina.fr/video/CAB97007131 = reportage de 2mn sur les courées

    Vivre à Lille sous l'ancien régime de Philippe Guignet

     


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     Une histoire de calendrier

      

    Le calendrier, qu’est ce que c’est ?

    C’est tout simplement un système de division du temps en jours, mois, années.

    Il existe 3 phénomènes astronomiques à la base des calendriers : le jour solaire moyen, la lunaison et l’année tropique :

    • le jour solaire est l’intervalle de temps séparant deux levers, deux couchers ou deux passages consécutifs du soleil au méridien = c’est tout simplement la rotation de la Terre sur elle-même
    • la lunaison est l’intervalle de temps séparant deux nouvelles lunes consécutives = c’est ce que l’on appelle la révolution de la Lune autour de la Terre ; la lunaison moyenne est égale à 29,530 589 jours (soit 29j 12h 44 min 3 s).
    • l’année tropique est la durée que met la Terre pour faire un tour complet autour du Soleil, d’un équinoxe de printemps à l’autre (révolution de la Terre autour du Soleil ) ; l’année tropique est égal à 365,242 19 jours (soit 365 j 5 h 48 min 45 s).

     

    Calendrier romain

    Les romains ont adopté au tout premier temps de Rome, le calendrier lunaire. Ils avaient 10 mois de 29j ou 30j soit 295j

    Plusieurs mois étaient dédiés aux dieux :

    – le premier, Martius, honorait le dieu de la guerre, Mars ;

    - le second, Aprilis,vient de Aperta, autre nom d’Apollon  

    – le troisième, Maius, honorait Maïa, une amante de Jupiter (les chrétiens ont plus tard dédié ce mois (mai) à la Vierge Marie) ;

    – le quatrième, Junius, était dédié à Junon, épouse de Jupiter

    Une histoire de calendrier

    Quintilis, était le 5ème mois, sextilis, le 6ème, septembre le 7ème mois de l'année, octobre le 8ème, novembre le 8ème et décembre le 10ème, d'où certaines abréviations dans les registres d'état civil.

    L’année commençait à l’équinoxe de printemps, aux ides de Mars. Lorsque le mois de décembre (le 10ème mois de l’année) s’était écoulé, on ajoutait des jours jusqu’à la nouvelle lune d’équinoxe de printemps. Ce système était très bancal ; ils ont donc ajouté deux autres mois, Januarius et Februarius, de façon à ce que l'année coïncide avec le cycle solaire et respecte le rythme des saisons.

     

    Januarius ou janvier correspondait à Janus, un dieu à double face ;

    – le dernier mois, Fébruarius, (février) était le mois des morts ; il était consacré à des purifications et était réputé néfaste.

     

    Avec ces deux mois supplémentaires, l’année comprenait 355 jours ; il manquait encore 10 jours pour être en phase avec les saisons. Un mois intercalaire, Mercedonius ou mensis intercalaris, de 27 jours était alors intercalé tous les deux ans. Cette intercalation avait lieu alternativement après le 23 ou le 24 février, le mois de février était alors tronqué de quelques jours.

     

    Malgré ces deux mois complémentaires de janvier et février et le mois intercalaire, l'année calendaire dérivait par rapport au cycle solaire.

     

    Une histoire de calendrier

     

    Calendrier julien : Jules César élabora alors à l’aide de l’astronome Sosigène en -46 avant J.-C. le calendrier julien, en remplacement du calendrier romain. Il comprend trois années communes de 365 jours, suivies d´une année bissextile de 366 jours, dans laquelle le mois de février est de 29 jours.

     

    Une histoire de calendrier

    Une histoire de calendrier

    La durée moyenne de l'année julienne (365.25 jours) reste toutefois une approximation là aussi bancale de l'année tropique.

     

    Il est à noter que sur proposition du Sénat de Rome, le cinquième mois de l'année (Quintilis) fut renommé Julius (juillet) pour a priori remercier Jules César d'avoir réformé le calendrier.

     

    La mise en place de ce calendrier fut laborieuse et l’empereur Auguste dû procéder à des modifications pour pallier à un léger décalage avec le cycle solaire. Le Sénat décida de donner son nom au sixième mois de l'année, Augustus (Août).

     

    Le calendrier julien place le début de l’année au 1er janvier, et permet d’avoir 365 jours + une année bissextile tous les 4 ans, ce qui donne une année moyenne de 365.25j.

     

    Malgré cette année bissextile, ce calendrier présente des faiblesses puisque l’année n’est pas exactement de 365,25 jours. L'année julienne excède l'année solaire vraie de 11min 14s. Il y a une différence de 1 jour tous les 128 ans. Le calendrier julien a donc lentement dérivé de 3 jours en 4 siècles par rapport aux saisons et l’équinoxe de printemps, auquel est liée la date de Pâques, tomba à un moment vers le 11 mars, alors que le comput alexandrin, suivi par le concile de Nicée le fixait au 21 mars.

     

    Le calendrier grégorien : En 1582, le pape Grégoire XIII décida donc dans la bulle Inter gravissimas que le jeudi 4 octobre 1582 serait immédiatement suivi par le vendredi 15 octobre pour compenser le décalage accumulé au fil des siècles.

     

    Une histoire de calendrier

    Concrètement, le calendrier grégorien ne diffère du calendrier julien que par la répartition entre années normales de365 jours et années bissextiles (366 jours) : les années bissextiles sont les mêmes que celles du calendrier julien (année dont le millésime est divisible par 4) sauf trois années séculaires sur quatre, celles dont le millésime est multiple de 100 sans l'être de 400. Ainsi, les années 1700, 1800, 1900 sont normales alors que l'année 2000 est bissextile.

     

    La durée moyenne de l'année est de 365, 2425 jours. Elle est très voisine de celle de l'année tropique (365,242190 jours) soit une erreur de 3 jours tous les 10.000 ans ce qui reste tout à fait acceptable !

     

    Imposé par  le pape dans les Etats pontificaux, le calendrier grégorien fut aussi immédiatement adopté par l'Espagne, l'Italie, la Pologne et le Portugal.  Au jeudi 4 octobre 1582 du calendrier julien, succède le vendredi 15 octobre 1582 du calendrier grégorien. C'est pour cette raison que la religieuse espagnole Sainte Thérèse d'Avila est morte dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582.

     

    En France, Henri III l'adopta un peu plus tard : le 9 décembre 1582, fut suivi le lendemain du 20 décembre 1582.

    Témoin attentif, Montaigne fit part dans ses "Essais" de ses réactions au changement de calendrier. Il joue au vieil homme importuné: "Je suis des années durant lesquelles nous comptions autrement". Il ne s'y habitue pas: "Mon imagination se jette toujours dix jours plus avant ou plus arrière" et se dit "incapable de nouveauté, même corrective". Son refus de s'adapter l'amène à reconnaître: "Je suis contraint d'être un peu hérétique par là".

    A noter toutefois que des particularismes locaux ont retardé l’adoption du calendrier en Alsace (16 février 1682 avec des différences entre Strasbourg, l’Alsace catholique et l’Alsace protestante) et en Lorraine (adoption définitive le 28 février 1760 après une parenthèse julienne à partir de 1736).

     

    Les pays protestants adoptèrent tardivement le calendrier grégorien, préférant selon l'astronome Johannes Kepler, « être en désaccord avec le Soleil, plutôt qu'en accord avec le pape ». L'Allemagne adopta ainsi le calendrier grégorien en 1699 et l'Angleterre en 1752.

     

    Quid du reste du monde : Le Danemark l’adopta en 1700, la Suède en 1753, le Japon en 1873, la Grèce en 1916,  et la Russie en 1918, la Chine en 1929.

     

    Une histoire de calendrier

     

    Sources

    http://infocom.net.free.fr/calendriers/histoire_calendrier.htm

    http://www.yvongenealogie.fr/2012/10/histoire-de-france/1582-le-calendrier-gregorien/

    http://www.calagenda.fr/origine.htm

    http://www.courant-d-idees.com/Tempsa.htm

    http://astronomia.fr/1ere_partie/calendrier/calendrier.php

    Wikipédia


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  • En lisant le livre de Roger Henri Guerrand, "Les lieux - histoire des commodités", j'ai appris pourquoi les toilettes des écoles et même au collège d'ailleurs avaient des portes ouvertes en haut et en bas ; c'est assez édifiant.

    En fait les latrines avaient mauvaises réputations car les élèves croyant échapper à la surveillance des maîtres, s'abandonnaient dans ces lieux à des habitudes que la morale et l'hygiène réprouvent, aux dires des têtes bien pensantes de l'époque. Nous sommes en plein dans la période pudibonde à l'extrême dont l'objectif principal est de lutter contre les pratiques masturbatoires en tout genre.

    L'idée donc de ces portes coupées en haut et en bas était de pouvoir voir la tête et les pieds de l'enfant pour le surveiller et lui faire comprendre que des pratiques "honteuses" seraient de suite visibles par le surveillant.

    D'un autre côté il fallait du courage pour y rester ne serait ce qu'une minute tellement les wc des écoles étaient repoussantes. En 1867 le rapport du Dr Vernois qui a visité la presque totalité des lycées de France soit 77, concluait que dans 54 établissements les lieux d'aisance exhalaient des odeurs infectes.

    En 1864 un rapport présenté par la Commission des logements insalubres au préfet de la Seine sur l'état des établissements scolaires libres et communaux précise que sur 1403 écoles visitées, 855,  soit 62% laissaient à désirer quant à l'hygiène. Dans certains externats privés, il n'y avait même pas de lieu d'aisance. Dans d'autres un sceau hygiénique en tenait lieu, souvent commun avec les locataires de la maison abritant l'école.

    Le nombre de cabinets par rapport à celui des élèves est un problème aussi que le ministère de l'Instruction publique résoudra en 1882 : "toute école devra être munie de privés à raison de 2 cabinets par classe dans les écoles de garçons et de 3 dans les école de filles. Un cabinet sera réservé pour les maîtres."

     

      


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  • S’intéresser à nos aïeux implique nécessairement de se poser des questions assez triviales.

     

    Nous vivons dans un confort dont nous n’avons pas du tout conscience. Les toilettes par exemple ; cela semble tellement évident d’aller aux toilettes quand on en a envie. Evident d’utiliser un endroit spécifiquement dédié à cela, à l’abri des regards, propre, avec tout le confort moderne.

    Mais avant ? Comment ça se passait-il ? On imagine aisément que le confort que nous connaissons n’existait pas mais concrètement comment nos ancêtres s’y prenaient-ils pour satisfaire leurs besoins naturels ?

     

    Il n’existe pas sous l’Ancien Régime de pièce réservé à cet usage et encore moins de système organisé de collecte et d’évacuation des excréments.

    Concrètement, les personnes, chez elles, utilisaient souvent des pots de chambre (pour les moins riches, n’importe quel récipient en terre vernissée, en faïence ou en étain, ou dehors ou même la cheminée). Ces pots étaient parfois fermés et surmontés d'un siège percé plus confortable, vidés par les domestiques[ dans les rues avec les ordures ce qui n’est pas sans conséquences fâcheuses.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    La ville d’Angers par exemple connaît au 14ème siècle de « graves inconvénients de peste et de mortalité qui souvent ont affligé cette ville à l’occasion de ce que plusieurs manants et habitants en icelle n’ont nul retrait en leur maison et font mettre et jeter sur le pavé de soir et de nuit dégoûtantes et abominables immondices dont la ville est fort infestée ».

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    A la fin du 17è siècle, un vase de nuit un peu spécial fait son apparition : le bourdaloue : il s’agit d’un vase de nuit de forme ovale pour s’adapter à la morphologie féminine, petit, sur le fond duquel est peint un œil entouré parfois de légendes grivoises ; ce pot se fabriquait en divers matériau en verre, en étain ou en cuivre, plus léger pour le voyage. Louis XIV en possédait en argent gravé aux armes de la France.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  1831, Versailles

    Pourquoi bourdaloue ? A priori ce nom provient de Louis Bourdaloue (1632-1704), considéré comme étant de l'un des pères jésuites les plus illustres du règne de Louis XIV. Surnommé de son vivant « le roi des prédicateurs et le prédicateur des rois », Bourdaloue était un excellent orateur qui passionna la Cour et le tout Paris avec ses sermons éclairés. Et pour ne pas perdre une miette de ses prêches, les femmes venaient à la messe avec un pot de chambre qu'elles plaçaient sous leurs robes à panier. C'est ainsi qu'il se serait baptisé « bourdaloue ».

     

    Revenons à nos chaises percées, plus pratiques donc et plus « conviviales » que les pots de chambres classiques. De nombreux euphémismes sont utilisés selon les époques (pudiques ou moins pudiques) pour désigner la chaise percée : « French courtesy » en Angleterre, « chaise d'affaires », « chayère de retrait », « commodité », « secret », « selle» («aller à la selle ») ou « chaise nécessaire » en France. La garde-robe étant l'endroit où l'on plaçait généralement la chaise percée, « aller à la garde-robe » a fini par signifier « aller à la chaise percée ».

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  chaise percée rustique

    Ce sont des meubles en bois brut pour le commun des mortels, beaucoup plus luxueux pour la noblesse ou la bourgeoisie aisée. Ils sont, pour eux, le plus souvent recouverts de velours, rembourrés de foin, de crin ou de duvet, avec un bassin en faïence ou en argent et parfois ce meuble possède un guéridon pour lire ou écrire. N’oublions pas qu’à cette époque recevoir sur sa chaise percée était à la mode même si cela pouvait rebuter certains. Le bouffon de Louis XIII aurait d’ailleurs dit à son maître un jour : « il y a deux choses à votre métier dont je ne me pourrais accommoder : de manger seul et de chier en compagnie » …

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  1769, Versailles

     

    A ce propos, d'après l'historien Hans Peter Duerr, le fait d'utiliser une chaise percée en public serait une marque de puissance : « Il s'agissait, en fait, d'une forme moderne d'affirmation de sa puissance, destinée à montrer à son hôte le peu de cas que l'on faisait de lui ». 

     

    Isabeau de Bavière en 1389 avait une chaise percée garnie de velours bleu ; et comme la reine avait l’habitude de l’emporter avec elle quand elle se déplaçait, on l’enfermait dans une gaine de « cuir de vache, garnie et estoffée de courroies de cuir et de crocs de fer ».

     

    Louis XI (15ème siècle), pudique, disposait d’une chaire de retrait entourée de rideaux. Il utilisait également de l’étoupe de lin en guise de papiers hygiénique.

     

    La cheminée est également un endroit prisé pour se soulager, que l’on soit noble ou manant. Envie pressante oblige !

     

    Une fois les besoins effectués, qu’en fait-on ?

    Des systèmes de fosse existaient mais cela reste peu fréquent sous l’Ancien Régime et même après d’ailleurs. Le mot d’ordre reste en effet de jeter tout dans la rue. Les châteaux et monastères semblent plus en avance sur leur temps puisqu’il existait des endroits spécifiques pour se soulager, le tout tombant dans le vide ou si possible dans un ruisseau.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  latrine du château de Peyrepertuse

     

    Il est à noter que cette promiscuité avec l’excrément en fait un sujet de littérature relativement fréquent. Pour preuve ce titre qui se suffit à lui-même : « La farce nouvelle et joyeuse du pet » (16è siècle) ; de même Rabelais et son Gargantua, Montaigne dans ses Essais et même Luther dans « Propos de table » ne se privent pas d’écrire sur le sujet.

     

    Pire, les médecins croyaient aux vertus thérapeutiques des excréments. Même Luther nous rappelle que Dieu a mis dans la fiente de truie le pouvoir d’arrêter le sang, dans la fiente de cheval de guérir de la pleurésie et dans la fiente d’homme de soigner les blessures et les pustules noires.

     

    Bref, de manière générale, pisser ou déféquer directement dans les rues, en public, dirons-nous car ils ne se cachaient pas nécessairement, est courant sous l’Ancien Régime qui n’est guère pudique, même si cela ne plaisait pas à tout le monde. Ainsi La Rochefoucauld au 17ème siècle se dit choqué par les mœurs anglaises, notamment par les pots de chambre près de la table que les gens utilisaient même pendant le repas, à la vue de tous…

     

    Quid des latrines publiques ?

    Elles existaient mais étaient très rudimentaires : ce sont des bancs percés de trous, au-dessus d'une large fosse, le tout dans une cabane.

    On préfère se soulager dans la rue dès qu’on a envie car se retenir n’est pas bon pour la santé d’après la science médicale de l’époque.

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    Ceci étant cette liberté de se soulager n’importe où et n’importe comment n’est quand même pas du goût de tout le monde et déjà au 16ème siècle des manuels recommandent de rester discret : Erasme le premier nous explique dans son de « Civilitate morum puerilium » qu’ « il est mauvais pour la santé de retenir son urine  et honnête de la rendre en secret. Certains recommandent aux jeunes gens de retenir un vent en serrant les fesses. Et bien il est mal d’attraper une maladie en voulant être poli. Si l’on peut sortir, il faut le faire à l’écart ; sinon il faut suivre un vieux précepte : cacher le bruit par une toux ».

     

    De la discrétion en public comme en privé

    Bref on recherche un peu plus de discrétion dans l’art de déféquer et d’uriner : chez soi, on va se soulager dans un lieu choisi : au dernier étage (les déchets s’écoulant dans un tuyau donnant directement dans la rue ou plus rarement dans une fosse sous la maison) ou au fond du jardin. Voire même un lieu attenant à la cuisine, lieu quelque peu dévalorisé à l’époque.

     

    Le médecin Louis Savot au début du règne de louis XIII affirme en effet que « le siège et ouverture des privés sera au galetas d’autant que s’il était plus bas la puanteur se pourrait plus aisément répandre par le corps de logis : ce qui ne peut arriver sitôt quand ils sont situés aux lieux les plus hauts, le propre de l’odeur étant de gagner toujours le haut ».

     

    Jean Jacques Bouchard qui alla de Paris à Rome en 1630 explique dans son livre « Confessions de J. J. Bouchard » qu’à Aix, Marseille et Arles, « il faut faire ses affaires sur les toits des maisons, ce qui empuantit fort les logis et même toute la ville, principalement lorsqu’il pleut ».

     

    Mais quid de la collecte de nos excréments et autres déjections ? Les autorités commencent sérieusement à s’en préoccuper dès le 16ème siècle.

     

    Le Parlement de Paris par exemple en 1533 exige des fosses fixes sous chaque maison. En 1585 à Bordeaux, ordre est donné aux propriétaires de maisons d’établir « fosses et retraits pour servir de latrines. Est défendu aux habitants de ladite ville et à tous autres de jeter dans les rues d’icelle par les fenêtres ou autres lieux, ordures, urine et autres eaux infectes et corrompues ».

     

    Ces injonctions sont restées peu ou prou lettre morte …

     

    Ainsi en En 1668 les commissaires du Châtelet déclare qu’en la plupart des quartiers, les "propriétaires des maisons se sont dispensés d’y faire des fosses et latrines quoiqu’ils aient logés dans aucune desdites maisons jusqu’à 20 et 25 familles ce qui cause en la plupart de si grandes puanteurs qu’il y a lieu d’en craindre des inconvénients fâcheux ».

     

    Le « tout à la rue » reste à la mode.

     

    Théoriquement, les immeubles construits au 18ème siècle sont équipés en moyenne de 2 cabinets ; un au rez de chaussée ou près de l’escalier, le second au dernier étage. Souvent la cuvette est béante, elle a été fabriquée en fonte ou en poterie et on la scelle sur une pipe en plomb ; sous Louis XV il y aura parfois un couvercle ; ces cuvettes sont reliées à la colonne de chausse.

     

    Mais les architectes ne s’intéressent pas trop aux lieux d’aisance et pourtant certains d’entre eux ont compris l’intérêt de prêter une attention toute particulière à ces endroits intimes et à leur tuyauterie : Pierre Bullet, architecte de son état, précise par exemple en 1691 qu’il faut prendre grand soin des tuyaux de descente « car il n’y a rien de si subtil que la vapeur qui vient des matières et des urines, elle passe par la moindre petite ouverture et infecte les maisons ».

     

    Et pourtant un siècle plus tard, Sébastien Mercier, écrivain des Lumières, explique que les tuyaux sont mis un peu au hasard, sont trop étroit et s’engorgent vite, les matières fécales s’approchant dangereusement du siège ; une fois les tuyaux crevés car surchargés, la maison est inondée.

     

    Un architecte du 18ème siècle, Jean François Blondel, explique ce que doit être le cabinet idéal : équipé d’une sorte de bascule s’effaçant sous le poids des matières, ce qui évite toutes odeurs.

     

    Mais tout le monde, même un siècle plus tard d’ailleurs, n’est pas équipé de ce dispositif ingénieux.

     

    En attendant marcher dans les rues de Paris ou de toute autre ville de province relève de la gageure. Même au palais du Louvre où se croisent journellement des milliers de personnes, il faut faire attention où l’on met les bottes que ce soit dans les couloirs ou les escaliers.

     

    Au Palais Royal en été, on ne sait où se reposer sans respirer l’odeur de l’urine croupie : les arbres qui en sont perpétuellement arrosés périssent presque tous (« Essai sur la propreté de Paris » par un citoyen français 1797).

     

    Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris au 18ème siècle nous apprend que le jardin des Tuileries a longtemps été « le rendez-vous des chieurs » qui profitait des haies d’ifs pour « soulager leurs besoins », si bien qu’une odeur infecte se dégageait des Tuileries

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    Et que dire de Versailles ?

    Denis Turmeau, comte de la Morandière, écrivain du 18è siècle, dans son ouvrage « Police sur les mendiants » nous précise que le parc, les jardins, le château même de Versailles font soulever le cœur par leurs mauvaises odeurs ; les passages de communication, les cours des bâtiments en ailes, les corridors sont remplis d’urine et de matière fécale.

     

    A noter tout de même que Louis XVI fit installer dans le palais de Versailles une cuvette avec abattant à charnières, l’ensemble doté d’un mécanisme permettant de déverser de l’eau après utilisation ; on appelle cette cuvette « lieux à l’anglaise » (le précurseur de cette cuvette innovante est le poète anglais John Harington, filleul de la reine Elisabeth 1ère qui inventa en 1595 le mécanisme en question ; l’invention ne fut guère prisée par ses contemporains mais fut reprises avec plus de succès en 1775 avec Alexander Cummings, horloger écossais.

     

    Mais manifestement cette cuvette à l’anglaise n’existait pas en nombre suffisant …

     

    En tous les cas le progrès commence à arriver. Ainsi la famille Mozart au 18ème siècle, de passage à Paris, découvre un lieu d’aisance tout à fait inédit : « Avez-vous déjà entendu parler de cabinet d’aisance anglais ? - On en trouve ici dans presque tous les hôtels particuliers. Des deux côtés, il y a des conduites d’eau que l’on peut ouvrir après s’être exécuté ; l’une envoie l’eau vers le bas, l’autre, dont l’eau peut être chaude, l’envoie vers le haut. Je ne sais comment mieux vous expliquer cela avec des mots polis et bienséants, je vous laisse le soin d’imaginer le reste ou de me poser des questions lorsque je serai de retour. Ces cabinets sont en outre les plus beaux qu’on puisse imaginer. Généralement, les murs et le sol sont en majolique, à la hollandaise ; à certains endroits construits à cet usage, qui sont soit laqués en blanc, ou en marbre blanc ou même en albâtre, se trouvent les pots de chambre de la porcelaine la plus fine et dont le bord est doré, à d’autres endroits il y a des verres remplis d’eau agréablement parfumée et aussi de gros pots de porcelaine remplis d’herbes odorantes ; on y trouve aussi généralement un joli canapé, je pense pour le cas d’un évanouissement soudain. »

     

    Ce cabinet reste bien sûr rare car le prix de l’eau est très élevé, et on doit donc précieusement l’économiser. Le commun des mortels continue donc à utiliser des pots de chambres et des chaises percées.

     

    Des idées fusent ceci étant, pour permettre aux gens de se soulager proprement et discrètement : Monsieur Cadet de Gassicourt, pharmacien de son état, vit à Vienne un spectacle curieux au 18ème siècle : " Un usage fort bizarre consistait à entretenir la propreté dans les rues de Vienne. Quelques spéculateurs philanthropes avaient imaginé de se tenir près des places et des édifices publics, dans des lieux écartés, avec des seaux de bois couverts et un grand manteau. Le seau servait de siège, et le manteau, cerclé dans sa partie inférieure, s’éloignait assez du corps de celui qui le portrait, pour permettre au client de se débarrasser sans être vu des vêtements particuliers qu’il devait écarter ». La même chose se retrouve à la même époque en France moyennant 4 sous par « séance »

     

    Revenons à la collecte et l’évacuation : des règles précises régissent la construction des fosses mais c’est tellement strict que de nombreux propriétaires préfèrent enfouir dans leur cave ou leur jardin d’énormes futailles destinées à leurs déchets organiques.

    D’où fatalement un problème d’’infiltration dans les caves voisines surtout si la vidange n’est pas faite ou rarement faite. Les matières vont suinter et envahir la cave, remonter dans les tuyaux, s’insinuer jusque dans les puits …

     

    Justement la vidange : comment cela se passait-il ?

    Avant la vidange, la fosse doit rester ouverte pour que les gaz délétères se dissipent. Précisons que ce que l’on appelle alors la basse œuvre s’effectue de nuit obligatoirement.

    Puis une échelle est plantée dans la fosse et un compagnon descend un seau par une corde qu’il remontera et videra dans la hotte d’un camarade lequel en déversera le contenu dans des tonneaux ; une fois fait les gadouarts comme on les appelle attaquent à la bêche et à la houe le « gratin », couche qui adhère fortement aux parois de la cuve. Les tonneaux sont ensuite transportées jusqu’aux voieries (à Paris il y en avait 3 : Montfaucon au pied des Buttes Chaumont, le faubourg St Germain et le faubourg St Marceau).

     

    collecte des pots de chambre (début du 20è)

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

     

    Il est bien évident que rejeter tout ça dans la seine est interdit mais …

     

    Des accidents arrivent assez fréquemment pendant les travaux de vidange, vu les conditions de travail : les ouvriers peuvent suffoquer sous les vapeurs sulfureuses, être atteints de cécité temporaire suite aux vapeurs d’ammoniaque …

    Il est évident que pendant ce temps les habitants sont privés de toilettes et jettent le tout à la rue …

     

    Si l’on regarde ce qui se passe à Lille : le 28 septembre 1730 une ordonnance fut promulguée par la municipalité de Lille :  les habitants se voient interdire de « jeter par les portes, fenêtres ou autrement aucunes ordures, immondices, cendres, lessives, feuilles de vignes, écorces de fruits , paille, gravois, terreaux, tuileaux, ardoises et toutes sortes de crons, raclure de cheminées, fumiers». ils devront mettre ces immondices ans les chariots dédiés à ca ; chariots qui d’après l’article 4 de ladite ordonnance, doivent être munis d’une « sonnette assez forte pour se faire entendre dans le fond des maisons pour avertir les habitants d’apporter leurs immondices".

     

    Bien sûr cette ordonnance n’est pas ou peu respectée.

     

    Au 19ème siècle, la situation n’a pas changé d’un iota

    Un lecteur de la Gazette Municipale de Paris écrivait à son journal en précisant :

    « Les parisiens transforment en urinoir tous les intervalles qui séparent les boutiques, tous les angles de portes cochères, toutes les bornes de rue, tous les arbres des promenades publiques ».

     

    Au niveau public, il existe en 1819 au Palais Royal « des cabinets d’une propreté extrême, des glaces, une jolie femme au comptoir, des préposés plein de zèle, tout enchante les sens et le client donne 10, 20 fois plus que ce qu’on ne lui demande ».

    Ce lieu paradisiaque est bien sûr une exception dans le paysage urbain. Car s’il existe en effet depuis peu des latrines publiques un peu moins rustiques qu’auparavant, elles n’en restent pas moins insalubres.

     

    Les toutes premières vespasiennes apparurent en 1841. Il s’agit de colonnes à double usage : urinoir et affichage publicitaire qui sont édifiées sur les boulevards parisiens. On appellera ce nouveau mobilier urbain «colonne rambuteau » du nom du préfet qui en ordonna la mise en place.

     exemples de colonnes rambuteau :

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance     

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

     

    La province aura aussi ses vespasiennes mais plus tardivement et avec moins de succès : à Lille par exemple, au milieu du 19è siècle, des urinoirs sont installés contre le théâtre : 18 stalles exposés au soleil, sans entretien et exhalant d’épouvantables odeurs, l’urine s’écoulant directement dans le caniveau ; les Lilllois, peu habitués à cela, appelleront cette manière de faire « pisser à l’mode de Paris »

    Toutefois notons que la pudeur de l’époque souffre de ces édicules où l’on peut voir ce qui s’y fait et où il s’y passe des choses peu respectables…

     

    En matière de vidange des fosses, le 19ème siècle ne connaitra pas de profonds changements : on n’utilise plus de seaux, certes, mais une pompe. Le travail se fait toujours de nuit.

    Le transport s’effectue toujours au moyen de tinettes. Chaque charrette contient 32 tinettes faisant un vacarme considérable du fait des cahots et durant le parcours, les bouchons recouvrant les tinettes sautent fréquemment permettant aux matières de se répandre sur la voie publique.

    Les charrettes, aux dires des contemporains, ébranlent les maisons riveraines, dégradent les trottoirs et causent la rupture des conduites d’eau.

    Destination Montfaucon toujours, gigantesque fosse à ciel ouvert dans lequel les matières y séjournent sans que personne ne s’en préoccupe guère, une partie s’engageant dans les tuyaux qui conduisent à l’égout latéral au canal St Martin et qui viennent se mélanger aux eaux de la Seine, une autre partie s’infiltrant dans le sol et se répandant dans les puits du faubourg du temple, causant de multiples infections et épidémies en tout genre.

    N'oublions pas toutefois que ces fosses servent à fabriquer de l'engrais humain : la poudrette.  

    Pour faire la poudrette, on construit des bassins peu profonds en pierre ou en argile, on les dispose en étages, de manière à ce qu'ils puissent s'écouler les uns dans les autres. Le produit des fosses étant déposé dans les bassins supérieurs on fait écouler la partie liquide dans ce qui est immédiatement inférieur, aussitôt que les matières solides se sont déposées; on opère de même pour le second bassin, dont les liquides se versent plus tard dans le troisième, et ainsi de suite. Les dernières eaux se perdent dans des égouts . C'est par ce procédé que l'on finit par n'avoir dans chaque bassin que des matières pâteuses que l'on extrait avec des dragues, pour les placer sur un terrain en dos d'âne, où, à mesure qu'elles se sèchent, on les retourne à la pelle. 

     

    Voici la description que fait J .B. DUVERGER de la voierie de Montfaucon en 1834 dans "Nouveau tableau de Paris au XIX siècle" :

    « Montfaucon s’appuie sur Les buttes Saint Chaumont, au dessous de Belleville ; il forme un vaste plateau qui comprend plusieurs bassins, Les séchoirs de poudrette et Le clos d’équarrissage… Sur cet immense foyer fermentent pêle-mêle des graisses en ébullition, des chairs et des intestins putréfiés, des masses de sang, des lacs d’urine et d’eaux ménagères, plus de cinquante mille mètres de matières desséchées dont le soleil, ainsi que la pluie, raniment L’ardeur toujours renaissante. Des miasmes impurs s’élancent du cratère à large bouche et se promènent au grès des vents, sur la Villette, la Chapelle ou Belleville, retombent et s’appesantissent sur Paris, portant L’infection jusqu’au delà des boulevards. Les bassins sont étagés et descendent graduellement jusqu’à la petite Villette, dont ils ne sont séparés que par une faible digue de dix pieds d’élévation. Malheur à la petite Villette si des malveillants s’avisaient de rompre la digue. Un long repos donne le temps aux matières en suspension de se précipiter ; elles donnent alors un engrais que Les agronomes regardent comme Le meilleur (La poudrette). Toutes les nuits, une partie des eaux est rejetée dans un conduit de plomb qui, de l’ancienne route de Meaux, les reporte à l’égout latéral du Canal Saint Martin, et, de là, à la rivière, à la hauteur du pont d’Austerlitz… »

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

     

    Au niveau privé les appartements bourgeois s’organisent désormais en un espace privé (les chambres) et un espace public (le salon et la salle à manger), plus un espace de rejet (la cuisine et les lieux d’aisance).

    La cuisine est en effet rejetée à l’extrémité des appartements, devenant un repaire de mouches et de saleté auprès duquel peut dans problème être installés les cabinets d’aisance : la vague hygiéniste n’a pas encore frappé.

    Notons l’existence un peu plus fréquente, mais néanmoins bien insuffisante, des gardes robes hydrauliques ou water closet, invention purement anglaise. Cela reste marginal, le commun des mortels devant se contenter de lieux infects recouverts d’«ordures pétrifiées » ou liquides, les débordements étant fréquents ; ces lieux n’avaient pas de couvercle, les sièges étaient souillés, les murs salpêtrés ; quant aux bourgeois ils préfèrent malgré tout l’ancien matériel (pot de chambre ou chaise percée) puisqu’ils disposent du personnel pour l’entretenir.

     

    Qu’en est-il en province à cette époque ? A Lille, le privilège de la vidange des fosses revenait aux bernatiers ou berneux qui avant 8h du matin parcouraient la ville en traînant une charrette sur laquelle trônaient des tonneaux de cuivre et criaient « 4 sous pour un tonniau » ; ils revendaient le purin humain aux cultivateurs de Lille et de la banlieue pour être utilisé en engrais.

     

    Certains maraichers se ravitaillaient directement en ville, leurs charrettes transportant les légumes à l’avant et le tonneau à l’arrière.

    A Moissac dans le 82, des observateurs nous expliquent que la ville est constituée d’un lacis de petite rues, passages et culs de sac encombrés de fumier et de décombres de toute sortes ; à chaque angle de rue on bute sur des dépôts de matière fécale.

    A Pamiers dans le 09, le Dr Allaux précise en 1866 que « la majorité des maisons étant dépourvues de latrines les matières fécales sont délayées et répandues dans les ruisseaux ; le sang et les débris de porc égorgés dans les maisons particulières faute d’abattoirs portent le mal à son comble et viennent augmenter les causes d’infection »

     

    Fin du 19ème siècle et la vague hygiéniste

    Les hygiénistes de la fin du XIXème siècle grâce notamment aux travaux de Pasteur, déplorent que de nombreuses maisons n’aient pas l’eau courante. Et encore moins de de cabinet en nombre suffisant.

    Ainsi le témoignage de René Michaud, ouvrier parisien né en 1900 ; il habitait rue Bertheau. Dans son immeuble, les 60 habitants disposent d’un seul cabinet au fond du corridor d’entrée. «La porte à peine entrouverte l’odeur s’engouffrait dans les logements se mêlant aux odeurs de cuisine, aux remugles de lessive chaude, de charbon gras, et d’urine empestant ces réduits où s’entassaient des familles faméliques proliférant d’abondance ».

    N’oublions pas que les propriétaires étant soucieux d’économiser le prix de la vidange (8 francs en moyenne par m3 de matière en 1875) ils interdisaient l’utilisation d’eau dans les cabinets ce qui permettait de retarder la vidange.

    Et que dire des terrains vagues que l’on rencontre à Paris et sa banlieue, squattées par des miséreux chassés par le prix des loyers et les démolitions de bâtiments : des masures sans hygiène, des ruelles sans trottoirs, des constructions insalubres.

     

    Dans de tels milieux les épidémies se répandent facilement.

    En 1873, 869 victimes de la fièvre typhoïde, 3352 personnes en 1882

    En 1886, 986 décès du choléra à Paris

    En 1896, 906 personnes mortes du choléra à Paris

    Etudiant les causes des épidémies, on note l’incurie et la négligence des compagnies fermières des eaux qui distribuent fort cher un liquide impropre à la consommation.

     

    Les logements insalubres en province ne sont pas en reste.

    A Nancy par exemple, au recensement de 1886, 79 071 individus. Les petits logements sont constituées de 2 pièces maximum et dans chacune couchent une moyenne de 3 personnes ; l’alimentation en eau est presque exclusivement assurée par des bornes fontaines publiques, les latrines sont au fond des cours mais pas en nombre suffisant (8 cabinets pour 110 logements par exemple).

     

    Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance

    Pendant que nos ancêtres font comme ils peuvent, la bataille fait rage entre les tenants des wc à chasse d’eau (ça gaspille de l’eau et ça pourrait a priori entrainer la syphilis du fait de lunettes mal nettoyées) et les wc à la turque plus pragmatique et a priori plus hygiénique (qui plus est l’équilibre instable de la position accroupie ne permet pas de rester longtemps et n’incite donc pas aux mauvaises pensées…).

     

    N’oublions pas en effet que nous sommes en plein à l’époque de la campagne antimasturbatoire et le simple effleurement de certains organes peut conduire aux plus graves désordres …

    Cette pudibonderie excessive implique que s’essuyer n’est pas de rigueur. Seul un certain Dr Richard aurait évoqué le papier en 1881 dans son traité d’hygiène appliqué : « dans tous les cabinets d’aisance il est indispensable qu’il se trouve une boite renfermant le papier nécessaire au visiteur pour s’essuyer ; sans cette précaution, la propreté des parois n’est pas respecté et le linge devient rapidement d’une saleté repoussante ».

     

    Notons que le papier hygiénique a été inventé par Joseph Cayetty en 1857 aux usa ; il ne s’imposera que tardivement en France ne serait-ce que par ce que le papier journal est pas mal aussi !

     Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance  papier hygiénique, 1960

    En 1883 le docteur Napias recommande que chaque logement, aussi révolutionnaire soit cette idée, puisse être équipé de wc. Cette idée fit son chemin en partie du moins puisque les autorités administratives, dix ans plus tard, exigèrent que « dans toute maison à construire il devra y avoir un cabinet par appartement, par logement ou par série de 3 chambres louées séparément ; lesdits cabinets seront munis d’un réservoir à eau ».

     

    Quid maintenant de la collecte des eaux usées ? Le tout à l’égout n’est pas encore généralisé à cette époque. A Toulon par exemple en 1894 le « tout à la rue » est toujours le mode de vidange à la mode.

     

    Le tout à l’égout fait en effet peur car on s’imagine des ruisseaux fétides s’écoulant devant les maisons et les industriels craignent de ne plus pouvoir utiliser cet engrais si précieux.

     

    En 1852 un décret rend obligatoire à Paris le raccordement à l’égout des eaux ménagères des constructions nouvelles et laisse 10 ans aux constructions anciennes pour faire de même mais la portée de cette décision est limitée car elle ne peut être appliquée qu’aux rues disposant d’un égout.

     

    Ce n’est qu’une loi de 1894 qui imposera dans un délai de trois ans, le système du tout-à-l'égout à tous les propriétaires de Paris (ce sera généralisé plus tard) sous peine de sanction financières.

    Notons que les égouts sont encore fort peu nombreux au début du 19ème siècle : moins de 50 kilomètres contre 26 km en 1715 alors qu’à la fin du 19ème siècle, on en sera à 600 km.

     

    Ce ne fut quand même pas un succès franc car en 1960, 12 % seulement des Français sont reliés au tout-à-l'égout.

     

     

    Sources

    La vie quotidienne au Moyen Age de Jean Verdon

    Vivre à Lille sous l’Ancien Régime de Philippe Guignet

    Les lieux de Roger Henri Guerrand

    Quartier est au 19ème siècle

    Faire caca à paris au 18ème siècle

    Les latrines au Moyen Age

    Mozart W.A. Correspondance, tome I à VI. Edition de la Fondation Internationale Mozarteum Salzbourg, réunie et annotée par W. A. Bauer, O.E. Deutsch et J.H. Eibl. Edition française et traduction de l’allemand par Geneviève Geffray.

     

     


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