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L'assistance aux nécessiteux au 19ème siècle et au début du 20ème siècle
En compulsant les archives de la mairie de Frouzins, petite ville située près de Toulouse, j’ai remarqué qu’un grand nombre de ses habitants au début du 20ème siècle était inscrit sur la liste des personnes admises au secours médical gratuit en raison de maladie ou d’une infirmité ou encore sur la liste des vieillards indigents.
J’ai donc essayé d’en savoir plus sur cette question, ignorant alors totalement qu’avant la naissance de la sécurité sociale, il existait de tels services sociaux.
Il s’avère qu’en effet la III° République a mis en place tout un dispositif de protection sociale en institutionnalisant la "solidarité" par diverses lois sociales, imposant par là même une obligation d’assistance aux communes, aux département et à l’Etat.
Ne nous y trompons pas toutefois ; les débats parlementaires qui ont précédé l’adoption de la plupart de ces lois sociales évoquent surtout des préoccupations d’ordre public : la mendicité et le vagabondage devaient être contrôlés voire éliminés ; y sont évoquée la « misère criminogène des cités ouvrières », le contrôle administratif des individus à potentiel criminogène, …
L’humanisme certes réel de ces lois cache donc malgré tout une volonté d’une part de contrôle des cités populeuses et d’autre part d’exclusion encadrée
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Le Marchand de violettes Fernand Pelez (1848-1913)
ASSISTANCE MEDICALE GRATUITE
La loi du 15 juillet 1893 instaure un devoir d’assistance médicale gratuite, à l’hôpital comme à domicile, qui permet aux personnes privées de ressources (malades, vieillards, infirmes) d’être soignés gratuitement. Les femmes en couche sont assimilées à des malades. Les étrangers malades privés de ressources seront assimilés aux Français toutes les fois que le gouvernement aura passé un traité d’assistance réciproque avec leur nation d’origine.
Un domicile de secours est fixé pour ces personnes et s’acquiert
- par une résidence habituelle d’un an dans la commune postérieurement à la majorité,
- par la filiation (l’enfant a le domicile de secours de son père ou le cas échéant de sa mère) ;
- par le mariage (la femme acquiert le domicile de secours de son mari, les veuves conservent le domicile de secours antérieur).
C’est une loi qui vise surtout la campagne : « le paysan est toujours en avance de ses sueurs et de son sang vis-à-vis de l’état qui ne lui fournit aucun secours pour la santé de son corps qui pourtant rapporte tant de substance à la patrie ».
L’exode rural, amplifiée par la révolution industrielle, n’est d’ailleurs pas étranger à cette décision de mettre en place un service public d’assistanat : « il faut retenir le travailleur dans les campagnes par l’attrait de l’assistance publique et mettre fin à l’émigration des campagnes ». Il devient évident également que « la santé des travailleurs qui intéresse d’une manière si intime le développement normal de la production exige que l’on mette à la portée de tous les secours médicaux ».
Henri Monod (homme politique – 1753/1833) résume dans cette phrase l’objectif de cette loi : "Le malade n'est pas un faible à éliminer, c'est une force accidentellement improductive, et que la collectivité a l'intérêt le plus évident à rendre le plus rapidement possible à La production et au travail"
Cet exode rural entraînera une augmentation de la misère urbaine (voir article sur l'habitat prolétaire lillois 1 et 2): on va en effet concentrer un nombre important de personnes sur une zone géographique réduite proche des industries sans tenir compte des effets de cette promiscuité sur l’hygiène et la santé des personnes. Or là aussi on ne peut plus abandonner « cette armée de réserve industrielle » à la misère médicale.
Alors que la loi de 1893 se préoccupe avant tout des indigents et nécessiteux de la campagne incapables de subvenir à leurs soins médicaux en cas de maladie, la loi du 9 avril 1898 va répondre à un problème plus urbain : l’utilisation de la machine pour développer la production entraîne une augmentation des accidents du travail : elle reconnaît la responsabilité sans faute de l’employeur qui peut s’assurer pour y faire face.
D’AUTRES LOIS SOCIALES
La loi du 27 juin 1904 institue le service départemental d’aide sociale à l’enfance et la loi du 14 juillet 1905 institue l’assistance aux vieillards infirmes et incurables. Cette loi donne à tout français privé de ressources, incapable de subvenir par son travail aux nécessités d’existence, âgé de plus de 70 ans ou ayant une maladie incurable, d’être accueilli gratuitement dans les hôpitaux ou les hospices.
En matière d’assurance vieillesse, la loi du 5 avril 1910, dont l’application a été limitée, institue un régime d’assurance obligatoire pour les salariés du commerce et de l’industrie.
Deux autres lois en 1913 viennent parachever cet ensemble : celle du 17 juin sur les femmes en couche et celle du 14 juillet sur les familles nombreuses. En effet la taille des familles se réduisant de plus en plus (les familles de quatre enfants et plus représentent 19.8 % des familles en 1901 en France ;Elles sont encore 18.6 % en 1911, seulement 11.5 % en 1926) il devient nécessaire de soutenir les familles françaises et de les inciter à avoir une nombreuse progéniture.
L’article 1 de la loi du 14 juillet 1913 stipule que « l’assistance aux familles nombreuses constitue un service obligatoire pour les départements, avec la participation des communes et de l’Etat ».
L’article 2 précise que « tout chef de famille, de nationalité française, ayant à sa charge plus de 3 enfants légitimes ou reconnus, et dont les ressources sont insuffisantes pour les élever, reçoit une allocation annuelle par enfant de moins de 13 ans, au-delà du troisième enfant de moins de 13 ans. » S’y ajoutent les enfants de 13 à 16 ans en apprentissage.
Les lois du 5 avril 1928 et du 30 avril 1930 instituent pour les salariés titulaires d’un contrat de travail une assurance pour les risques maladie, maternité, invalidité, vieillesse et décès et la loi du 30 avril 1928 un régime spécial pour les agriculteurs
EN PRATIQUE
Revenons à la loi de 1893 : elle donne préférence à l’assistance (ou secours) à domicile pour des raisons d’économie, de morale (éviter la perte du lien avec la famille, éviter le contact avec la lie de la société – l’hôpital est encore à cette époque un lieu d’enfermement - ) et d’hygiène mais ouvre dans le même temps l’accès à l’hôpital aux ressortissants de 30 000 communes qui en étaient privés jusque-là.
L’hôpital reste encore un endroit dont on se méfie et que l’on évite si cela est possible.
Les subventions sont calculées d’après des barèmes fixes.
En 1895, seuls 47 départements ont organisé les services d’assistance ; en 1903, 3 départements sont encore réfractaires.
Cette assistance varie également en fonction des départements : au début du 20ème siècle une dizaine de département inscrivait plus de 8% de leur population et jusqu’au 20% tandis que d’autres moins de 2.5%.
Malgré cela, en moins de 20 ans le nombre de soignés augmentent considérablement sr l’ensemble de la France :
Quels pathologies sont soignés principalement ?
Des statistiques allant de mars 1903 à mars 1904 dressées pour l’hôpital St Pothin à Lyon donnent un aperçu des pathologies les plus courantes soignées par ce dispositif : sur 521 personnes venues et diagnostiqués comme malade : 44% souffrent de tuberculose, 14% de pathologie du système nerveux, 11% du tube digestif, 10% de rhumatisme et de maladie cardiaque, 2% de chlorose (grande pâleur).
Critiques de la loi du 14 juillet 1905 sur l’assistance aux vieillards infirmes et incurables
Cette loi est décriée par certaines personnes comme Lucien Descaves, écrivain naturaliste et libertaire, journaliste et romancier, l’un des fondateurs de l’Académie Goncourt (1861-1949). IL écrit l’article suivant dans Le Journal du 26 juillet 1905 :
« Une loi débile », article de Lucien Descaves paru dans Le Journal du 26 juillet 1905
Je suis sûr que l’on étonnerait beaucoup de personnes, en France, en leur apprenant que, depuis le 13 juillet dernier, une loi nouvelle organise l’assistance obligatoire aux vieillards, aux infirmes et aux incurables indigents, par la contribution de la commune, du département et de l’État. Mais je suis également certain que, parmi les personnes renseignées, un plus grand nombre encore ignore les dispositions de détail relatives à cette loi de laquelle M. Mirman a eu raison de dire qu’elle est, après la loi sur la séparation et la loi sur le service de deux ans, la plus considérable de cette législature. Elle consacre, en effet, le principe du droit à l’assistance, c’est-à-dire à la vie, droit sacré proclamé par la Convention nationale qui fut impuissante à résoudre le problème pour avoir méconnu ce principe, savoir : que l’assistance publique est d’essence communale, et aussi la sagesse du précepte : qui trop embrasse, mal étreint.
Ce n’est point au Sénat ni à la Chambre que l’on peut adresser ce dernier reproche : ils ont limité le plus possible l’assistance qu’ils accordaient, et semblé remplir, j’ose le dire, moins un devoir social qu’un devoir électoral.
Que la loi modifiée par le Sénat et votée telle quelle par la Chambre en seconde délibération, que cette loi soit susceptible de développement et de retouches, à qui le dit-on ! Les conditions dans lesquelles elle est revenue devant nos députés ou plutôt quelques-uns de nos députés, ne pouvait guère laisser de doute sur le résultat final.
Ah ! ce fut une aimable séance que la séance du 12 juillet, où fut réglé le sort des vieillards, des infirmes et des incurables privés de ressources !
Le gouvernement n’était représenté que par le ministre de l’intérieur et par deux commissaires, M. Henri Monod, pour l’intérieur, M. Charles Laurent, pour les finances. Encore, l’un des deux était-il de trop, nous verrons pourquoi tout à l’heure.
Quant à la Chambre, c’est l’un des premiers orateurs inscrits, M. Aynard, qui va nous édifier sur son zèle et son assiduité.
« Mon intervention sera brève ; nous sommes si peu nombreux ce matin, que nous nous sentons en douce intimité ; nous sommes presque dans un salon et vous savez, Messieurs, combien il est peu civil, dans un salon, de prolonger les conversations. » (Sourires)
Ce n’est pas moi qui note les sourires, c’est le compte rendu officiel.
On causa donc, entre intimes, de choses et d’autres, par exemple des modifications apportées à l’article 1er du projet, par le Sénat, qui s’était tout de suite efforcé d’introduire un peu de gaieté dans une discussion aride.
En effet, examinant le texte de l’article en question, qui dispensait les vieillards âgés de soixante-dix ans de faire la preuve de leur invalidité, le rapporteur avait dit en s’élevant contre cette rédaction :
« Il suffit de regarder autour de nous pour être convaincu que l’âge de soixante-dix ans est, au contraire, une excitation, un rajeunissement pour un certain nombre de nos collègues. La vieillesse ne siège pas sur nos bancs, nous n’y connaissons par la sénilité ! » (Hilarité)
Et l’honorable M. Bérenger avait ajouté : « Le travail conserve ; c’est l’alcool qui tue. » Il m’a été agréable d’entendre, à la Chambre, M. Mirman protester, en pure perte, d’ailleurs, contre cette allégation. Il est fort possible que le travail, quand travail il y a, conserve MM. les sénateurs ; mais il est indubitable, en revanche, que l’alcoolisme n’est nullement indispensable pour user le corps des travailleurs qui atteignent soixante-dix ans en dépit d’un labeur acharné. Ce n’est pas seulement l’industrie textile qui permet de vérifier cette observation, elle s’étend à tous les corps de métiers. En outre, on eût pu répondre à M. Bérenger que l’alcool, quand il tue les gens, les tue bien avant qu’ils deviennent septuagénaires, ce qui suffirait, à la rigueur, pour infirmer l’argument.
- Jaurès a bien promis qu’on interpréterait la loi dans le sens le plus large et que de ses bénéfices ne seraient exclus que les vieillards, en nombre infime, il le reconnaît, qui ont gardé « une valeur de travail pour ainsi dire intacte ».
J’en accepte l’augure, mais tout de même un article proclamant le droit au repos pour les vieillards indigents qui ont peiné pendant cinquante-cinq ans et davantage, aurait fait bien mieux leur affaire, si ce n’est la mienne.
Sur un autre point, M. Mirman a été battu, et ne méritait pas de l’être. La Chambre avait admis le principe d’un avantage spécial en faveur des mères de famille, des femmes qui avaient eu, nourri et élevé un certain nombre d’enfants.
Peut-être, en effet, aux raisons que les sénateurs ont d’être merveilleusement conservés –travail, existence confortable, tout ce que vous voudrez,- convient-il d’ajouter l’exemption de la maternité, qui est particulièrement douloureuse pour les femmes du peuple. MM. les sénateurs ont des vacances. L’ouvrière n’en a pas, ni avant, ni après ses couches, un peu plus laborieuses, je présume, que l’enfantement des lois. Il semblait donc qu’une femme fatiguée par le travail et la maternité, double devoir social, eût droit à quelques égards, et la Chambre avait sagement proposé qu’on abaissât pour cette créature, proportionnellement au nombre des enfants élevés par elle, l’âge de soixante-dix ans, point de départ provisoire de la pension pour les vieillards.
Les sénateurs bien conservés n’ont pas partagé cette manière de voir. La situation de la mère de famille âgée et indigente ne les a pas touchés ; elle n’a pas eu de part dans leur sollicitude.
Le deuxième paragraphe de l’article premier spécifiant : « Tout enfant légitime ou non, ayant vécu plus de trois ans, donne droit à une réduction de six mois sur l’âge normal de la pension de vieillesse, au bénéfice de la mère, etc... », ce paragraphe a été effacé de la loi par le Sénat.
Vous me direz que six mois dans la vie d’une femme, et d’une femme du peuple, ça ne vaut pas la peine d’en parler. Au Sénat, peut-être... ; mais nous n’avons pas, ici, les mêmes raisons de nous abstenir. Au regard de nos législateurs, la femme a une infirmité bien plus fâcheuse pour elle que toutes celles qui résultent du travail, de la maternité et d’une vieillesse prématurée : elle ne vote pas.
Sur un troisième point, la séance du 6 juillet, à la Chambre, avait appelé mon attention.
Il s’agissait, cette fois, de l’article 20, fixant le taux de l’allocation mensuelle accordée aux ayants droit. J’avais écouté les explications très claires de M. Henri Monod évaluant à 8 francs par mois, pour chaque commune, le coût d’une existence de vieillard, soit 96 francs par an et 27 centimes par jour.
C’était là un chiffre minimum, théorique, susceptible de réduction si le bénéficiaire dispose de quelques ressources, mais qui ne saurait être augmenté puisque, lorsqu’on accordera la somme entière, on sera censé donner à l’indigent ce qui lui est nécessaire pour vivre.
Et je me disais : « C’est égal, avec 27 centimes par jour, on ne va pas loin... même à soixante-dix ans !»
Je savais bien que M. Monod avait naguère proposé un chiffre légèrement supérieur (10 francs par mois), abaissé à 8 francs par la Commission de la Chambre, sur l’intervention de M. Sarrien, et accepté par le gouvernement, puis par le Sénat en première délibération. Et je croyais qu’on s’en tiendrait là.
Je comptais sans M. Labiche, président de la Commission, qui amena le Sénat à revenir sur son vote et à substituer au minimum de 8 francs celui de 5 francs, soit 16 centimes par jour !
Seize centimes pour se nourrir, s’abriter, s’habiller, subvenir à tous les besoins, c’est maigre, même à soixante-dix ans, et je voudrais bien que M. Labiche fût réduit, pendant seulement un mois, à cette ressource plus que modique ! Elle est, paraît-il, suffisante pour les vieillards de son département.
Heureux vieillards ! Heureux département ! Je ne veux pas dire lequel : il serait envahi.
Vous vous imaginez sans doute que le gouvernement résista à M. Labiche ? Oui, par l’organe de M. Monod ; mais aussitôt après, le commissaire représentant les finances et adversaire déterminé de la loi, se déclarait contre le relèvement du minimum que l’autre commissaire avait réclamé ! Admirable exemple d’anarchie gouvernementale, n’est-il pas vrai ?
Mon espérance me restait. La Chambre maintiendrait probablement la première disposition inscrite dans le projet de loi... Hélas ! C’est au Sénat qu’elle a donné gain de cause ! Le vieillard indigent, quand il aura acheté deux sous de pain, aura encore à sa disposition six centimes pour quelques (sic) chose dessus, se vêtir et se loger...
« Abolissez la mendicité qui déshonore un État libre », disait Saint-Just.
Avons-nous fait tant de chemin depuis 1792, qu’elle soit, je ne dis pas abolie, mais inexcusable ?
En réalité, oui, et ce chemin parcouru, on peut l’apprécier en lisant successivement, comme je viens de le faire, l’intéressante brochure de M. Ferdinand Dreyfus : l’Assistance sous la Législative et la Convention et deux autres brochures datées de 1889 et de 1900, dans lesquelles M. Henri Monod exposait le plan méthodique d’une organisation de l’assistance publique en France.
Grâce à ses efforts, dans une bonne mesure, son programme est à peu près réalisé.
Les enfants, les malades, les vieillards et les incurables, sont respectivement secourus par les lois du 24 juillet 1889, prononçant la déchéance des parents indignes ; des 27 et 28 juin 1904, sur les enfants assistés ; du 15 juillet 1893, sur l’assistance médicale gratuite, et du 14 juillet 1905, enfin, qui donne le strict (oh ! oui !) nécessaire aux vieillards, infirmes et incurables, dénués de ressources.
Cette dernière loi est, de toutes, la plus débile. Si encore nous étions sûrs qu’elle se fortifiera dans la pratique et que les 70 millions environ qu’elle coûtera ne seront pas détournés de leur objet !...
Sources
La III° République et la solidarité : la socialisation de l'infirmité
La médecine gratuite au XIXe siècle : de la charité à l'assistance d’Olivier Faure
La médecine de bienfaisance et d'assistance dans le Pas-de-Calais, 1856-1914 de Jean Pierre Beyt
Bureau et maisons de charité : l'assistance à domicile aux « pauvres malades » dans le cade des paroisses toulousaines (1687-1797) de Josseline Guyader
La vie ouvrière à Lille sous le second Empire de Pierre Pierrard
De l’inégalité sociale dans une grande ville industrielle, le drame de Lille 1850-1914 de Félix-Paul Codaccioni
Charité municipale et autorité publique au XVIe siècle : l'exemple de Lille de Robert Saint Cyr Duplessis
La vie à Lille, de 1667 à 1789, d'après le cours de M. de Saint-Léger d’Aristote Crapet
La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (3)
Juridiquement
Le domestique est tenu d’avoir un livret qui retrace sa carrière (décret du 3/10/1810 et décret du 1/8/1853) mais il n’a jamais été réellement mis en application ni suivi d’effet ne serait-ce que parce qu’il y a une ambiguïté entre les définitions professionnelles : un ouvrier agricole est-il un domestique ?
Jusqu’en 1848, les domestiques n’eurent pas le droit de vote. Ils ne peuvent pas être jurés ni conseillers municipaux. Les domestiques agricoles sont exclus de l'assemblée des paroissiens.
Jusqu’en 1986, le maître était cru sur son affirmation pour la quotité des gages, le paiement des salaires. Le domestique n’avait aucun recours.
La loi de 1906 qui accorde une journée de repos hebdomadaire ne s’applique pas aux domestiques notamment parce que le domestique est « en quelque sorte le prolongement de la famille de son maître » et le législateur ne saurait s’immiscer dans la sphère privée…
Jusqu’en 1914 on pouvait renvoyer une domestique mariée du fait de son état de grossesse.
En 1909 une loi précise tout de même que l’accouchement est cause seulement de suspension du contrat et non de résiliation … maigre consolation.
La loi de 1910 sur les retraites ouvrières concerne aussi les domestiques mais n’a que bien peu d’effets car certains l’ignorent, d’autres refusent de donner leur âge de crainte de ne trouve de place, les maîtres n’insistent pas non plus pour économiser les cotisations ; par ailleurs Siméon Flaissières (1851-1931), médecin et sénateur de Marseille, socialiste dénonce une utopie à la séance du sénat le 11/3/1910 : « Je vous accuse d’instituer une retraite pour les morts » ; en effet sur 100 domestiques qui cotiseront de 18 à 65 ans aucun n’atteindra 65 ans…
Les causes de renvoi peuvent être l’âge, la maladie ou la grossesse : la Cour de cassation a elle-même dit en 1896 « qu’à aucun point de vue on ne saurait considérer un maitre comme tenu de garder à son service une fille enceinte soit que l’on envisage l’immoralité de sa conduite le mauvais exemple dans la maison ou les graves inconvénients de l’accouchement ».
La loi qui protège les ouvriers en cas d’accident du travail date de 1898 ; il faut attendre 1923 pour qu’elle s’applique aux domestiques.
« 30 mai 1907 – justice de paix de Paris – Dame Michault contre Vilpelle. La dame Michault est laveuse de vaisselle, c’est-à-dire domestique chez Vilpelle. Le 3 mai 1904, elle a eu un accident du travail. Une écharde dans l’index de la main droite a provoqué un panaris : elle demande à son patron une indemnité temporaire de 25 francs. La justice statue ainsi : « Sans révoquer en doute l’accident dont elle se plaint, il est certain que cet accident ne rentre pas dans la catégorie des risques professionnels prévus par la loi du 9 avril 1888 …. ». La dame Michault devrait justifier qu’a été commise envers elle par son patron une faute ou une négligence. Vilpelle est renvoyé des fins de la demande, sans dépens ».
Le code pénal frappe plus lourdement le domestique quand il est rendu coupable de 3 délits facilités par sa situation : le vol, l’abus de confiance, l’attentat aux mœurs. Ainsi, quand le domestique commet un vol cela passe de délit à crime ; de même le domestique convaincu d’attentat à la pudeur sur un enfant de moins de 13 ans sera condamné aux travaux forcé voir à perpétuité en cas de viol.
Le maître peut fouiller sans problème les affaires de ses domestiques.
Aucune loi sur la protection ouvrière ne s’applique aux domestiques avant 1914 : ni sur le travail des enfants ou des femmes, ni sur le repos hebdomadaire, ni sur la limitation de la durée de travail ou le repos des femmes en couche. On peut ainsi employer des enfants de tout âge si on leur permet de fréquenter l’école obligatoire (ne pas oublier que la loi du 2/11/1892 fixe à 13 ans l’âge minimum d’embauche mais ne s’applique pas aux domestiques).
Quant aux bureaux de placement, tous les abus sont permis : les droits d’inscription sont abusifs les commissions tout autant (2à5% du salaire annuel payable sous huitaine après entrée en fonction) ; des gratifications sont nécessaires pour être placé vite et /ou bien. Et que dire des placements douteux …
Mauvais traitement
Certains maitres faisaient payer 25ct chaque fois que le valet laissait choir quelques pièces d’argenterie.
En 1864 est jugé par le jury de la cour d’assise d’Aix, Armand, riche bourgeois de Montpellier : il est accusé d’avoir frappé sauvagement Maurice Roux, son domestique et il n’en serait pas à son coup d’essai. L’opinion aixoise prend le parti d’Armand. Celui-ci est acquitté mais doit payer 20 000 Fr de dommages et intérêts : pourquoi cet acquittement ? Car il se serait agi de relations homosexuelles (la presse laisse entendre que le domestique a des mœurs efféminés) et que les pratiques sado maso auraient dépassé la mesure.
En 1859 à Marzy près de Nevers : « Marie Doret, 25 ans, dont le mari se trouve en prison pour vol, a été traitée de manière odieuse par le sieur L. propriétaire à Marzy, chez lequel elle sert en qualité de domestique ; celui-ci la battit et lui fit une plaie de deux cm à la partie extérieure de l’arcade sourcilière gauche. La gendarmerie dressa PV ; Marie est élève à l’hospice de Nevers et a un enfant et est enceinte de 7 mois ».
Edmond et Jules Goncourt dans leur « Journal » de 1860 écrivent : « Le service est dur, presque cruel en province. La servante n’est pas traitée en femme ni en être humain. Elle ne sait jamais ce qu’est la desserte d’une table. On la nourrit de fromage et de potée et on exige d’elle, même malade, un labeur animal. Je crois que si le luxe amollit l’âme, il amollit bien aussi le cœur ».
Maladie
Difficile de conserver un serviteur malade ou âgé. Si la servante n’a pas d’épargne elle est condamnée à terme à la misère. Et ce d’autant plus que les hospices ou asiles pour servantes n’existent pas au début du 19ème siècle.
Les maitres sont inconscients des règles d’hygiène et ne se soucient guère de la santé de leur domestique.
Et que dire des rhumatismes, varices, syphilis …
Le Dr Toulouse en 1921 écrivait : « Crimes licites. En équité le petit bourgeois qui, buté dans son égoïsme étroit, accable d’un travail excessif une servante ignorante et l’expose ainsi à une tuberculose certaine, commet une action aussi répugnante à l’égard d’une conscience éclairée qu’un attentat sanglant ».
Au 19è on constate la naissance de tout un mouvement destiné à moraliser les servantes mais aussi à leur venir en aide : des congrégations pieuses de servantes sont ainsi organisées sous la Restauration.
En 1840 par exemple, le père Soulas (1808-1857), surnommé le « Saint Vincent de Paul de Montpellier », est chargé de l’œuvre des Domestiques créée à Montpellier à la suite de la grande mission de 1821 : il s’inquiète de la misère morale des servantes isolées à la ville, des dangers qui les guettent (la maladie, la peur de perdre leur place, le danger chez le maître lui-même : flatteries, occasions funestes, mauvais livres, paroles libres ….) ; il cherche à ouvrir une maison de retraite pour ces pauvres filles.
Des caisses de secours mutuels existent également mais peu de domestiques y adhèrent car les cotisations restent chères. Ces caisses assurent pour les personnes à jour de leur cotisation les soins du médecin les médicaments, et versent une indemnité journalière d’1 franc.
Maternité
Prenons l’exemple de Paris : en 1890, on recense dans les hôpitaux de la ville 4624 mères célibataires dont 2354 domestiques (à Baudelocque en 1900 sur 637 domestiques qui accouchent, 509 sont célibataires ; à la Pitié sur 105 domestiques qui accouchent, 86 sont célibataires).
Etre bonne, c’est s’exposer à être enceinte (souvent des œuvres du maître de maison voir de son fils). Ou alors ces enfants naissent de la promiscuité entre domestiques dans les fameux 6ème étages comme on les appelle … Et comme les maîtres ne veulent pas de domestiques mariées, celles si sont en plus quasi toujours célibataires.
D’où les nombreux infanticides, abandons, avortements qui semblent être l’apanage de ces bonnes et autres domestiques femmes. Et que dire de la misère et de la prostitution qui guettent celles qui gardent leur enfant mais qui sont inexorablement renvoyées du fait de leur « nouvelle situation » !
A partir de 1850, des maternités furent créées pour recevoir des filles mères enceintes jusqu’à complet rétablissement : à Nevers, sur 70 filles admises à la maternité départementale, 40 sont des domestiques.
Furent créés également des Secours pour les filles mères : en 1886 sur 167 filles mères secourues, 75 sont là aussi des domestiques.
La problématique principale de la maternité chez les domestiques, indépendamment de savoir qui est le père, est que la maternité est tout simplement interdite par les maîtres de maison. Ils ne veulent ni de domestique qui puisse être enceinte ni de domestique avec déjà un enfant.
Louis Liévin écrit dans « La France » le 7 février 1892 qu’« une des causes de la dépopulation de la France est l’incroyable quantité de domestiques qui figure dans les recensements…la première et la meilleure des références pour un domestique est donc de ne pas avoir d’enfants ».
Paul Thimonnier, dans un article intitulé « La France se dépeuple » (Le Réveil des gens de maison – 1er décembre 1908), répond au sénateur Piot qui se lamente sur le dépeuplement de la France. Paul Thimonnier prouve que les domestiques ne peuvent se permettre d’avoir des enfants. Il rappelle les chiffres : « si 10% des ménages de domestiques ont un ou deux enfants, 90% en revanche n’en ont pas » …. « La bonne gagne 25 à 30 Fr par mois et ne peut payer les mois de nourrice. Elle doit donc pour subvenir aux besoins de son enfant se prostituer »… la prostitution pour éviter la misère et pouvoir payer la nourrice, n’est bien sûr pas propre aux domestiques mais la propension de domestiques y est forte (une étude de Parent-Duchâtelet en 1857 indique que sur 1000 domestiques à Paris, 81.69 se prostituent alors que sur 1000 ouvrières, « seules » 52.42 se prostituent).
Paul Chabot, fils d’un cocher et d’une cuisinière nous explique dans son livre « Jean et Yvonne, domestiques en 1900 », qu’ « il était hors de question que ma mère m’élève, elle n’avait pas le temps de s’occuper de moi et les patrons ne toléraient pas les enfants de domestiques ». Il passe donc son enfance dans une autre maison, pas très loin de sa mère mais il ne la voit quasiment jamais parce qu’elle n’a droit à aucun congé pour aller voir son fils.
Dépendance totale au maître
Pas de vie personnelle, pas de culture, pas d’instruction. Le corps est caché derrière un uniforme, le valet doit se raser (pas de moustache !), la femme cache ses cheveux sous une coiffe, à défaut elle les a peignés de façon irréprochable.
L’existence du domestique va se calquer sur celle du maître. George Sand raconte à ce propos l’histoire d’un ancien chef de cuisine de Napoléon 1er, dénommé Gallyot, chez qui elle louait un appartement en 1823. Gallyot était chargé de l’en-cas de l’empereur, un poulet toujours rôti à point, peu importe l’heure du jour et de la nuit. Cet homme dit George Sand occupé à surveiller le poulet, a dormi dix ans sur une chaise, tout habillé prêt à servir l’empereur. Le malheureux n’a jamais pu après ces 10 ans se coucher comme tout le monde.
Et que penser des propos de Mme Caro-Delvaille, fervente féministe, qui répond en juillet 1899 à un article du journal « La Fronde » qui proposait de loger les servantes dans les appartements des maîtres : elle déclare que pour l’instant c’est impossible car les bonnes sentent trop mauvais !
Le juriste Marcel Cusenier notait en 1912 : « Les maitres ravalent les domestiques à un rang intermédiaire entre les hommes et les choses. Devant eux point de pudeur. Ils s’efforcent de détruire leur personnalité au dehors comme au dedans….on ne regarde les domestiques comme des humains que pour les soupçonner. On met en doute leur probité leurs mœurs leur appétit. »
Un exemple entre tous : le maître va jusqu’à changer le prénom de son domestique si celui-ci porte celui d’un membre de la maisonnée ou si son prénom ne fait pas assez bien.
Le « Manuel des pieuses domestiques » de 1847 demande de refréner ses sentiments et d’être charitable envers ses maitres : « la charité est une vertu chrétienne que vous êtes obligé de pratiquer bien plus envers vos maitres qu’envers tout autre quel que soient leur caractère ou leurs mauvaises habitudes. Dieu ne vous demandera pas compte des péchés de vos maitres mais des vôtres. La charité doit donc vous porter à excuser à supporter avec patience ceux que vous avez choisi pour les servir ».
Le chômage
Le chômage revient cher à une domestique : elle soit se loger, se nourrir, payer le droit d’inscription dans un bureau de placement. En 1912, Cusenier affirme que le coût d’un mois de chômage est supérieur à 200 Fr c’est-à-dire environ 6 mois de gages.
Si le domestique est syndiqué et qu’il (ou elle) est à jour de ses cotisations, il a droit aux secours dudit syndicat. Ainsi il a droit à une indemnité de 2 francs, due à partir du 8ème jour ; pendant les 15 premiers jours de chômage, il aura le droit de refuser ou prendre les places proposées mais au bout de ce laps de temps, toute place refusée entraînera la perte des droits à chômage.
Des refuges existent, tenus par les sociétés philanthropiques, mais le prix de pension est assez élevé ; tous n’acceptent pas les enfants (garçons) de plus de huit ans. Et surtout il n’y en a pas partout.
Que font celles qui n’ont aucune aide ? La prostitution reste malheureusement une solution trop souvent utilisée pour ne pas tomber dans la misère totale.
Fin de la domesticité
La guerre diminua notablement le nombre de domestique : certains furent tués d’autres congédiés du fait de la diminution des revenus des maitres, les femmes durent travailler dans les usines et les bureaux pour les plus instruites. Beaucoup préférèrent d’ailleurs travailler même dans les usines plutôt que retourner à l’état de bonne à tout faire !
En 1911 on compte 770 000 domestiques femmes et 672 000 en 1926
Il y avait 158 000 domestiques hommes en 1911 et 102 000 en 1926
La scolarisation massive des filles participa également à ce déclin et diminua ainsi l’écart qui existait entre les femmes de chambre et les maitresses de maison…
On va préférer un service réel et non plus un service personnel : il faut payer l’acte plutôt que l’homme. Le Dr Commenge déjà en 1897 préconisait de l’organisation suivante : les maitres loueraient pour quelques heures par l’intermédiaire d’une agence des employés pour telle ou telle tâche déterminée. La bonne serait remplacée par la femme de ménage. On va passer du service à gages au service à la tâche.
Et surtout la mode au début du 20ème siècle, et cela va durer pendant quelques décennies, va être à la valorisation de la femme au foyer qui est capable dorénavant de gérer toute sa maisonnée elle même sans l'aide d'une bonne à demeure. Les progrès de la technologie (lave linge, aspirateur ...) vont le lui permettre sans soucis ...
Sources
Filles mères à Bordeaux à la fin du 19ème
Pierre Guiral et Guy Thuillier, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle, Hachette, Paris, 1978.
La domesticité à Cannes à la belle époque de Christine Cecconi
La place des bonnes – la domesticité féminine à Paris en 1900– Anne Martin Fugier
Cybergroupe Généalogique de Charente Poitevine » (C.G.C.P.)
La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (2)
Comment les loger ?
Les domestiques de façon générale sont logés au dernier étage des immeubles dans les mansardes sans eau, ni cheminée, et des fenêtres rares : « … Remontée tard de la cuisine, éreintée, la bonne ayant froid l’hiver, chaud l’été n’aère pas la pièce et se couche rapidement. Souvent lorsqu’on visite ces chambres de jour on est saisi dès l’entrée par l’odeur écœurante des pièces renfermées où se trouvent du linge douteux, un lit défait et des eaux sales non vidées ».
Les divers textes parlent en général du « sixième » pour désigner ces logements. Lieux où par ailleurs les domestiques des deux sexes vivent sinon dans la même pièce du moins au même étage. Il peut y avoir jusqu’à 80 chambres de bonnes pour un grand immeuble parisien. Le couloir étroit qui dessert les diverses chambres comporte en général un voir deux postes d’eau et un cabinet d’aisance sordide car jamais nettoyé. Il est à noter que les clés sont toutes les mêmes et que rentrer dans l’une ou l’autre chambre est très facile.
Ces chambres mansardées n’ont bien sûr pas le chauffage ni l’eau, des fois même pas de fenêtres et quand il y en a une c’est du type lucarne. Pour se garantir du froid, les domestiques accumulent leurs jupons devant la fenêtre ou collent du papier sur les fissures.
Pourquoi ces endroits si hauts et si mal commodes ? Jules Simon (philosophe et homme d'état ; 1814-1896), indigné de cette situation, nous dit tout simplement que c’est parce qu’on ne peut vraiment rien en faire d’autre ! « Ces cellules sont évidemment et nécessairement inhabitables ; car si l’on pouvait s’y tenir debout, y respirer, y vivre, on les mettrait en location et on trouverait un peu plus haut ou s’il n’y avait pas de grenier, dans les caves, dans quelques recoins de la cage d’escalier, la place d’un matelas pour les domestiques ».
Gaston Jollivet (journaliste et écrivain – 1842/1927), l’Eclair, 23/7/1908 : « le sixième, c’est, appliqué au logement, le collectivisme dans toute son horreur ».
Vers 1905, un juge de paix du 6è arrondissement évoquait dans de curieux attendus les conséquences de cette misère matérielle et psychologique : « attendu qu’il est de notoriété publique qu’à Paris c’est au derner étage où les jeunes filles de la campagne couchent, qu’elles contractent parfois la tuberculose et parfois de pires maladies. Attendu que ces malheureuses amenées à se placer comme domestiques sont excusables ; que leurs compagnes qui les poussent à l’inconduite le sont également jusqu’à un certain point ; attendu que sont responsables moralement les maîtres qui abandonnent hors du domicile familial des jeunes filles sans défense, les propriétaires qui distribuent leurs immeubles sans souci de la morale uniquement par esprit de lucre ; attendu que si parfois les maladies contagieuses descendent de la mansarde de ces taudis où sont entassées les malheureuses par des proprietaires rapaces qui tirent un plus grand revenu des bouges que des immeubles bien tenus et pénètrent dans l’appartement des maîtres , les propriétaires peuvent et doivent se dire que c’est souvent par suite de leur insouciance coupable et de leur égoisme … »
La baronne Staffe (auteur français – 1843/1911) écrit qu’ « il est odieux d’envoyer les jeunes filles se coucher sous les toits dans une espèce de promiscuité horrible ».
En 1927 Augusta Moll-Weiss (186/-1946 – fondatrice de l’école des mères) protestait contre la corruption à laquelle on expose encore les servantes :
« Quoi ! ces petites Bretonnes, ces Alsaciennes venues à Paris pour y apprendre la chère langue française, ces enfants de nos provinces qu’on nous confie pour gagner leur pauvre vie et acquérir une valeur professionnelle plus grande, nous avons le triste courage de les envoyer le soir coucher au sixième où l’on entend les conseils les plus pernicieux, où l’on subit les contacts les plus dissolvants et le matin venu nous nous plaindrions de leur indolence, de leur inattention, nous nous étonnerons de les trouver chaque jour plus experte plus rusées plus distantes de nous ! »
Il y a aussi des maîtres qui font loger leur domestique chez eux mais dans des conditions désolantes : un réduit obscur avec une lucarne donnant sur la cuisine, un débarras encombré avec un matelas posé à même le sol ; aucune intimité et une dépendance au maître encore plus importante puisqu’ils peuvent être réveillés n’importe quand dans la nuit.
Seule la nourrice a droit à d’avantages d’égards : une chambre pour elle, aérée, claire et confortable : la chambre de l’enfant.
Témoignage fourni par Jacques Valdour (1872-1938 – sociologue, observateur du monde ouvrier de son époque) en 1919 dans une ferme en Brie : « la petite pièce où nous dormons, cuisinons et mangeons est séparée de l’écurie qui la commande mais n’est pas mieux éclairée ni aérée ; la porte d’accès est dépourvue de de toute clôture ; une petite imposte aux carreaux gris de poussière ancienne laisse filtrer un peu de de jour. Presque tout le mur du fond est occupé par 4 couchettes disposées sur 2 étages, sorte de vaste caisse à 4 compartiments aussi crasseux que le plafond et les murs. Le patron fournit les paillasses ; elles sont sales, crevées, dégonflées. Il y joint une couverture et deux draps : un drap blanc et un drap fait d’une grossière toile d’emballage. Le reste du mobilier comprend : une table graisseuse et disjointe, un banc à demi brisé, deux caisses servant de siège, un poêle détérioré. Pour nous laver nous n’avons rien ; il faut par tous les temps traverser la cour et aller à cent pas de cette tanière se mettre sous la pompe, opération malaisée au moment où elle est le plus nécessaire c’est-à-dire au retour des champs car les chevaux sont alors conduits à l’abreuvoir que la pompe alimente ».
Salaires
Les gages sont réglés par l’usage : dans chaque localité il y a une sorte de prix courant dont il ne faut pas s’écarter.
Aux gages peuvent s’ajouter d’autres choses : les étrennes qui vers 1900 peuvent représenter de ½ à 1 mois de salaire selon les maisons, des cadeaux divers, des produits fermiers …
La hiérarchie des salaires est très marquée en fonction de la qualification de l’expérience.
Le montant des gages varie toutefois en fonction des revenus du maître : une bonne peut ne gagner que 15 à 20 francs par mois ainsi que le précise un rapport au Congrès féministe de 1900, « Le Travail des bonnes ». Cusenier affirme que des bonnes vraiment habiles obtiennent jusqu’à 55 ou 60 francs.
Marguerite Perrot, dans une étude sur les comptabilités privées (« Le mode de vie des familles bourgeoises 1873-1953 » - 1961) a montré que les gages étaient très variables et pouvait être un poste conséquent : dans 80% des cas ils représentent entre 3.5 et 9.4% des dépenses totales.
Il est à noter que les domestiques des institutions (type couvent, asile d’aliénés) sont moins bien lotis : en 1844 les infirmiers ne gagnent que 12.50f par mois ; en 1880 à Bicêtre une infirmière capable ne touche que 20 Fr par mois.
Si l’on regarde côté employeur, il faut compter pour un bourgeois modeste entre 400 et 500 francs par an de gages pour une bonne à tout faire, plus la nourriture et le logement.
Les différentes tâches
Dans les grandes maisons les activités sont divisées par thématique :
- La bouche : chef cuisinier rôtisseur, saucier, filles de cuisine
- L’hôtel : maitre d’hôtel, valets de pied chargé du nettoyage des appartements de réception et du service de table ; argentiers chargés de l’entretien des cristaux et de l’argenterie, femme de charge qui commande les femmes de chambre chargées du linge et des appartements privés, le piqueur qui assure le service de l’écurie et de la remise.
Le « Manuel complet des domestiques » de 1836 différencie ainsi les domestiques en fonction de leur principales tâches :
- «Soins des aliments ou service de la nourriture : auxquels de rattachent les cuisinières, et cuisiniers, les maîtres d’hôtel, les aides de cuisine : ce service comprend le choix, la disposition, la conservation des substances alimentaires et tout ce qui concerne les repas et le service de la cave
- Le service des étrangers c’est-à-dire tout ce qui concerne la conduite à tenir à l’égard des visites, des assemblées, des personnes qui reçoivent dans la maison une amicale hospitalité
- Soins de la maison et service du mobilier : qui comprennent les occupations des femmes de ménage, femmes, valets de chambre, frotteurs, concierge, …. Tous les conseils relatifs à la propreté, à l’élégance, à la bonne tenue de l’intérieur trouveront place ici
- Soins de la personne et des vêtements : s’adresse aux valets et femme de chambre chez les gens opulens, à la domestique chez les personnes à la fortune plus modeste ; cette partie contiendra tous les détails du nettoyage, blanchissage, repassage, enlevage des tâches, et tous les modes de réparation éprouvés
- Soin des enfants qui concernera les bonnes d’enfants et le soin des maladies
- Soins de l’écurie : il s’agira ici du pansement des chevaux, de l’entretien des voitures, et donc toutes les obligations imposées au domestique homme chargé du service général, aux cochers et aux valets d’écurie »
Dans les maisons bourgeoises le personnel étant moins qualifié, les tâches seront moins diversifiées et le personnel plus polyvalent.
Les tâches ménagères, quelles sont-elles ? Bien différentes que celles que l’on connait aujourd’hui.
Pendant longtemps il a fallu monter l’eau aux appartements par des porteurs d’eau ou aller chercher l’eau au robinet commun. Il fallait monter le bois et le charbon, descendre les ordures, la lessive était faite à l’extérieur (par une blanchisseuse à Paris ou au lavoir en province), il fallait frotter les planchers cirer le parquet.
« Beaucoup de bonnes le faisant malgré elle au détriment de leur santé et de leurs maternité futures, le déhanchement que provoquent le vas et vient du pied qui frotte est absolument funeste … des femmes … obligent leur bonne à frotter à genoux. C’est un travail épuisant. La servante ne se relève que fourbue, les reins fauchés, les jambes molles, les bras anéantis, la tête congestionnée. Beaucoup d’entre elles se refusent avec raison à remplir ce travail ».
Par ailleurs, l’abondance des tentures, double rideaux, bibelots, draperies multiplient les nids à poussière.
Vider les pots de chambre, rincer les cuvettes
Dans la cuisine, minuscule, la bonne fait bouillir sur la cuisinière la lessiveuse pendant des heures ; elle étend le linge, toujours dans la cuisine sur des cordes ; l’humidité, il va sans dire n’est pas évacuée et reste dans la pièce rendant l’air malsain ; le repassage se fait aussi dans la cuisine sur une planche de fortune à côté du dîner qui cuit. La cuisine pièce que l’on cache, que l’on remise au bout du logement (dans certaines provinces on appelle ces réduits où la bonne lave la vaisselle des souillardes).
Les servantes connaissent très mal les règles d’hygiène et n’hésitent pas par exemple à faire les chambres fenêtres fermées ou à secouer le torchon au-dessus du tapis.
Servante plumant le gibier
« Les maitresses de maison qui commande un ouvrage qu’elles n’ont jamais fait elle-même ne savent pas le travail et le soin qu’ils réclament. La bonne va à l’aveuglette, s’éternise, se fatigue et fait mal ».
L’idée que l’on puisse expliquer à une servante, leur enseigner les rudiments de leur travail n’est pas une idée acceptée encore dans les années 1900-1910
Jacques Boucher de Perthes, préhistorien du 19è déclarait dès 1859 qu’il fallait créer des écoles pour servantes pour les femmes de journée dite à tout faire ainsi qu’une école pour domestiques de luxe, pour femme de chambre de bonne maison : celles-ci doivent savoir broder coiffer réparer et faire une robe et aussi une école de bonnes d’enfants car « de ces servantes trop souvent dédaignées dépend souvent l’avenir ou les habitudes bonnes ou mauvaises de l’être faible qu’on leur confie » et une école normale de cuisinière.
Autre témoignage, celui de Paul Chabot dans son ouvrage « Jean et Yvonne, domestiques en 1900 », sur ce que les patronnes de sa mère, deux douairières de Saint Pol, imposaient à celle-ci quand elle avait 13 ans (vers 1880) : « Entretenir le manoir (de 10 pièces), faire la cuisine, assurer le service de ces dames, le lavage, le repassage, il y avait toujours une tâche qui débordait sur l’autre. … Depuis 6h le matin, elle se démenait pour allumer les feux. Elle attaquait la journée par les corvées de bois … à quatre pattes, courbées sur sa paille de fer, elle décapait le parquet, l’encaustiquait et, au chiffon de laine le faisait reluire … il lui fallait sortir les tapis dans la cour, les jeter à cheval sur un fil et les battre avec une tapette. Yvonne qui était toute petite avait un mal fou à les hisser … ».
Qu’en est-il du travail masculin ? Le « Manuel du valet de chambre » en 1903 donne un certain nombre de directives à suivre pour exercer la profession de valet.
Ainsi sur la propreté : « on ne saurait trop insister sur ce point ; un domestique qui approche ses maîtres, qui vit dans leur intimité, ne doit pas se rendre désagréable à la vue ni à l’odorat ; il doit donc avoir un soin tout particulier de sa personne ; se laver souvent à fond ; changer fréquemment de linge et de chaussettes ; avoir toujours les cheveux en ordre, le visage bien rasé, les mains et les ongles aussi propres que le permet le travail. Ne pas se servir de cosmétique, ni de pommade ni d’aucun parfum. »
Sur le service : « le service d’un valet de chambre comporte ordinairement le soin des appartements ; le service de table ; l’entretien de l’argenterie, des couteaux, des lampes ;cuivres, carreaux ; le bois, les feux ; le balayage de la rue ; répondre à la porte. … aussitôt levé, ouvrir les persiennes, faire le service de Monsieur ; en hiver, dresser les feux, monter le bois et le charbon ; balayage de la rue ; premier déjeuner pris rapidement, ce n’est pas le moment de perdre du temps ; faire les appartements ; s’habiller, mettre le couvert, servir le déjeuner ; déjeuner soi même ; après, ôter le couvert et remettre la salle à manger en état ; service d’office ; argenterie, couteaux, lampes cuivres, acrreaux, … à la nuit allumer les lampes, fermer les persiennes ; mettre le couvert du dîner, servir. Après le dîner des domestiques, ôter le couvert e remettre tout en ordre, sans rien laisser traîner, ce qui compliquerait le travail du lendemain ».
Durée de travail
Les journées sont forts longues : de 15 à 16h/jour. Le repos est strictement limité : rarement avant 10 h, parfois à 11h le domestique va se coucher et il doit être à son service à 7h du matin.
Et cela quel que soit l’âge ! Le Congrès diocésain de Nevers en 1913 nous explique que « plusieurs patrons exigent un travail disproportionné avec l’âge et les forces du domestique [les jeunes bonnes commencent dès 12 ans]. Ainsi à certaines époques, ce travail se prolonge jusqu’à treize, quatorze et même quinze heures par jour ».
Mme Gagnepain, 130 grande rue à Villemomble en Seine St Denis, se plaint auprès du ministère du Travail de ce que sa fille de 17 ans et demi en place depuis le 23 mars 1920 n’ai jamais eu un jour de repos ; elle travaille de 5h30 à 23h (lettre du 20/8/1920).
Césarine Marie, 10 rue Muller dans le 18ème à Paris est bonne chez une boulangère de 5h à 22h dans des locaux « où l’air et la lumière font souvent défaut » (lettre du 12/7/1921 adressée au ministère du Travail).
Le « Manuel des bons domestiques » de 1896 nous précise que : « la bonne à tout faire doit être levée à 6h, se coiffer s’apprêter et ne descendre à sa cuisine que prêt à sortir pour le marché. De 6 à 9h elle a le temps de faire bien des choses. Elle allumera le fourneau et les feux ou chargera le poêle
Elle préparera les petits déjeuners, fera la salle à manger, brossera les habits et nettoiera les chaussures. Ici les maitres se lèvent de bonne heure ; elle fera les chambres, mettra de l’eau dans les cabinets de toilette, montera le bois ou le charbon et descendra les ordures. Pour tous ces ouvrages elle mettra de fausses manches et un tablier bleu. Elle fera le marché si madame ne le fait pas avec elle et ne s’attardera pas à causer. Son temps est précieux. Elle mettra le couvert, préparera le déjeuner, prendra un tablier blanc pour servir et aura soin de se laver les mains. Puis la salle à manger remise en ordre la vaisselle lavée et rentrée, les ustensiles de cuisine nettoyés elle pourra avant les préparatifs du diner faire un ouvrage spécial chaque jour de la semaine. Par exemple le samedi le nettoyage à fond de la cuisine et de ses accessoires, le lundi le salon et la salle à manger, le mardi les cuivres, le mercredi un savonnage, le jeudi un repassage ».
Le sort des hommes n’est guère plus intéressant : Jean Tollu nous parle de Jean Baptiste, cocher de son état : il était devenu surtout valet de chambre et un peu majordome de la maison : « je n’ai jamais su à quelle heure commençait pour lui la journée de travail ni à quelle heure elle s’achevait ».
La durée de travail s’est allongée entre 1850 et 1900 : avant 1850 on prenait le diner vers 6h mais à partir de 1850 on dine vers 8h, ce qui retarde l’heure du coucher des domestiques.
Absence de repos du dimanche : on donne parfois un dimanche par mois parfois 2 mais l’usage n’est pas général et ce peut être juste l’après-midi.
Les congés payés ne sont pas connus.
Conséquence de cette absence de réglementation du travail : surmenage, anémie, troubles mentaux propension à la tuberculose …
Un jugement du tribunal de la Seine condamne ainsi vigoureusement les patrons qui surmenaient leur bonne : « attendu qu’en novembre 1904 les époux L. ont engagé comme bonne d’enfant aux gages mensuels de 25f Amélie Cayrol âgée d’environ 16 ans ; attendu que cette dernière entrée au service le 12 décembre dans un état de santé satisfaisant dû le 21/3 1905 sur l’avis du médecin rentrer chez ses parents où elle mourut le 4/4 de la même année d’une méningite cérébro spinale ; attendu qu’il est constant qu’Amélie Cayrol a été à partir du 8 janvier, époque de la naissance de l’enfant des époux L soumise à des travaux excessifs ; qu’il résulte de sa correspondance avec ses parents qu’au mépris des engagements on l’astreignait à lessiver et à repasser tout le linge de maison et à se lever plusieurs fois par nuit pour les soins à donner à la mère et à l’enfant ; qu’elle ne cessa de s’y plaindre de la dureté de ses maitres qui ne lui laissent pas de repos ni le jour ni la nuit et de sa fatigue et de son épuisement qui vont grandissant ; qu’on l’y voit partagée entre le désir de partir pour rétablir sa santé qu’elle sent compromise et la crainte de se trouver sans place , à la charge de ses parents, … attendu que la faute des époux L. apparait encore dans leurs efforts pour empêcher le départ d’Amélie Cayrol ; … attendu qu’il résulte d’une lettre d’Amélie Cayrol que, alors qu’elle exprimait le besoin impérieux de se reposer, ils l’ont contrainte à rester en la menaçant en cas de départ de lui retirer le montant de son voyage à Paris ; … attendu qu’en raison de son épuisement Amélie Cayrol était particulièrement apte à contracter la maladie et sans force pour lui résister, qu’il existe dès lors un lien de droit entre le surmenage et la mort … »
Conditions de travail
Les cuisines au 19ème siècle sont, on l’a vu, petites, encombrées, pas ou peu aérées.
La bonne doit y passer son existence sans pouvoir se retourner aisément, avec la chaleur du fourneau, les fumées, les odeurs qui la forcent à travailler fenêtre ouverte, été comme hiver.
La fenêtre donne souvent sur une cour, petite (souvent de l’ordre de 4/5m2) et sans soleil et où s’accumulent toutes les poussières de la maison que les domestiques y déposent en secouant les tapis et autres plumeaux. Le garde-manger est d’ailleurs le réceptacle des toutes ces poussières.
Le docteur Oscar du Mesnil dans un article intitulé « La question des courettes de Paris » dénonce l’insalubrité que crée dans la capitale ces courettes : « de véritables puits de 15 à 17m de profondeur ne communiquant avec l’extérieur que par leur orifice supérieur et dont les parois emprisonnent une colonne d’air infectée par les émanations fétides qui s’échappent nuit et jour des cabinets d’aisance et des cuisines… ».
N’oublions pas que souvent les bonnes dorment dans leur cuisine ; les médecins protestent contre ce mode de couchage : coucher dans une cuisine est dangereux « car un jour ou deux par semaine le linge de la lessive sèche et répand une telle humidité que les domestiques qui couchent là contractent immanquablement des rhumatismes ».
Un observateur en 1912, Marcel Cusenier, note à Paris que : « dans le quartier de Grenelle et de Javel de nombreuses cuisines n’ont même pas de fenêtres ; elles prennent le jour sur l’escalier où se répandent toutes les odeurs …. Parfois au-dessus du fourneau la hotte manque ; l’oxyde de carbone qui se dégage inévitablement de tout fourneau ne trouve pour ainsi dire plus d’issue : c’est l’intoxication lente et fatale.
Dans certaines cuisines passent des trémies d’aération pour les WC voisins. Ces trémies ont jusqu’à deux mètres de long. L’étanchéité n’est jamais parfaite. Quelles émanations viennent se mélanger à celles des cuisines. Sur l’évier on place la boite à ordures ; le plus souvent elle n’est pas couverte. »
Et que dire des accidents : les noyades en rivière car la bonne a cherché à rattraper une pièce de linge, les chutes dans la cave ou en lavant les vitres, les blessures avec la paille de fer utilisé pour frotter les parquets …
Sources
Filles mères à Bordeaux à la fin du 19ème
Pierre Guiral et Guy Thuillier, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle, Hachette, Paris, 1978.
La domesticité à Cannes à la belle époque de Christine Cecconi
La place des bonnes – la domesticité féminine à Paris en 1900– Anne Martin Fugier
La domesticité au 19è et début du 20ème siècle (1)
Le monde de la domesticité est vaste, hétérogène et somme toute complexe
Il est difficile au vu des différentes études et documents sur la question de se faire une idée simple de cette activité à travers les siècles tant les sources sont finalement rares ; et quand elles existent, elles demeurent lacunaires voire ambiguës.
Ainsi il est difficile jusqu’au début du 20ème siècle de différencier l’ouvrier agricole (le journalier ou le manouvrier) du domestique tel qu’on l’imagine aujourd’hui c’est à dire attaché à une ou plusieurs personnes au sein d’une maison. En fait en y regardant de près, le monde de la domesticité englobe largement les différents métiers agricoles :
- Le valet de chambre : partage l’intimité des maîtres de maison, prépare les vêtements, aide à la toilette et à l’habillage.
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Le valet de pied est l’équivalent masculin de la servante : c’est l’homme à tout faire
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Le valet de ferme : avant la guerre 14/18 c’est un employé dans une exploitation agricole, viticole … c’est souvent le synonyme de manœuvre, manouvrier ou journalier agricole si l’on regarde les recensements alors qu’en fait, les valets de ferme sont « plus permanents » que les journaliers.
Xavier Walter écrit : « les valets, entre 3h30 et 4h tirent des râteliers le foin que n’ont pas mangé les chevaux et les regarnissent de bottes neuves, une demie par cheval. A 5h30 tout le monde se réunit dans la grande salle où la maîtresse de maison sert le premier repas qu’elle prépare depuis son lever à 3h30 : soupe, lard, galettes de sarrasin. Puis on sort travailler et l’on rentre à 11h pour le « dîner » de midi ; on y mange la même chose que le matin plus des pommes de terre ; lorsque le premier valet replie son couteau, tout le monde se lève, le patron aussi, et on repart travailler aux champs pour 4h de temps ; au retour, les chevaux requiert de longs soins des petits valets. On soupe de bonne heure vers 6h et chacun gagne son lit ».
Pour tous ces valets, le travail quotidien est d’au moins 13h ; ils ont marché entre 35 et 40km, ont mené la charrue ou la herse. A noter qu’au début du 20ème siècle il faut compter 1 homme pour 8ha.
-
La servante de ferme : « c’est sur celle-ci que retombait le travail le plus ingrat : travaux des champs, la « buge » ou lessive avec souvent le rinçage dans l’eau glacée en hiver, la participation à la traite, l’alimentation des porcs. Après le repas du soir le valet allait se coucher à l’écurie. La servante devait tout remettre en ordre avant d’aller se reposer. Elle était libre le dimanche mais devait rentrer pour participer à la traite du soir.
La servante de ferme reçoit comme sobriquet au milieu du 19ème siècle le nom de boniche ; de façon générale, le travail était en effet dur : elle aidait à la tenue du ménage, balayait la maison, soignait les poules, allait chercher l’eau au puit, trayait les vaches avec la patronne, épluchait les légumes du repas, empotait le caillé dans la laiterie, conduisait les bestiaux à la pâture, reprisait les effets, repassait le linge, ...
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Le charretier = celui qui conduit des chariots et charrettes
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Le journalier ou manouvrier = il est payé à la journée, accomplit les basses besognes ne nécessitant pas de qualification : nettoyage des étables, travaux de terrassement, mise en fagot des bois, surveillance du bétail, transport des foins …
Gustave Lhomme dans une étude sur notamment les journaliers de la région d’Orchies (entre Valenciennes et Douai dans le Nord) - « Petites histoires d’Orchies » - nous explique que le journalier est au plus bas de l’échelle du monde rural, travaillant durement mais gagnant peu. Le manouvrier est « un véritable prolétaire totalement dépendant du salaire de ses journées. Il cherche à réduire au maximum ses dépenses, accepte de vivre dans une masure héritée prêtée ou louée à bas prix … ».
Au vu des documents (encore une fois lacunaires), on peut estimer à, à peu près, 900 000 le nombre de domestiques en France entre 1850 et 1870.
En 1881 (période qui semble être l’apogée de l’emploi domestique en France,) ce chiffre culmine à 1 156 000 domestiques soit 31 domestiques pour 1000 habitants.
En 1901 ce chiffre tombe à 956 000 ; c’est on le verra le début du déclin de cette profession ; déclin qui va s’accentuer avec la 1ère guerre mondiale.
Les hommes représentaient 31.7% des domestiques en 1851, ils ne sont plus que 17% en 1901 : la population domestique se féminise en même temps qu’elle diminue globalement.
On estime généralement à 14.2 millions, la population active en 1852 ; les domestiques représenteraient donc 1/14ème de cette population.
Si l’on regarde une ville comme Cannes, en 1852 la population domestique représente 21% de la population active et en 1906, 30%. Manifestement Cannes ne connait pas de crise de domesticité contrairement à ce qui se passe dans le reste de la France (mémoire de Christine Cecconi sur la domesticité à Cannes à la belle époque).
gare de Cannes en 1880
Il faut dire que Cannes cumule un nombre important de grandes maisons et une santé économique florissante : ce qui explique d’ailleurs le pourcentage de domestique femme à Cannes (60% en 1906 par rapport au reste de la France, Paris notamment et ses 83% à la même époque) : plus la maison est prospère, plus le personnel masculin est nombreux ; dès que l’on descend dans la hiérarchie sociale, l’élément féminin parmi les domestiques augmente.
Qui sont ces domestiques ?
Il est difficile d’avoir une vue précise de la situation car par exemple les journaliers sont déclarés soit ouvriers (agricoles ou non) soit domestiques de ferme soit valet de ferme dans les recensements, les servantes d’hôpital ou d’asiles sont quant à elles appelées infirmières.
Quoi qu’il en soit, tout en bas de l’échelle nous allons trouver les domestiques ruraux qui sont en fait des travailleurs au sens de productifs : ce sont nos manouvriers ou journaliers agricoles, les valets et servantes de ferme.
Tout en haut, nous trouvons les dames de compagnie, les précepteurs, les gouvernantes, les maîtres d’hôtels. Bref les domestiques de « la haute » : l’aristocratie et la grande bourgeoisie.
Entre ces deux catégories, nous retrouvons tous les autres : la servante que l’on appellera « la bonne » (terme qui se répand vers 1830/50) et que l’on appelait auparavant « soubrette » (terme qui désigne en fait une petite servante), le valet, la cuisinière … Mais aussi les domestiques d’institution (asiles, hôpitaux, …).
Il faut bien comprendre qu’au 19ème siècle toute la bourgeoisie, de la plus modeste à la plus haute, a SA servante ; n’oublions pas en effet que dans la société bourgeoise du 19ème siècle la bonne est une nécessité sociale : « sans bonne on ne serait pas bourgeois ».
L’employé de maison est donc le signe distinctif de la promotion sociale. « N'être pas servi vous rejette du côté des prolétaires ».
Ainsi, Marcel Cusenier en 1912 fait le constat suivant : « Certaines personnes prennent des domestiques alors que raisonnablement leurs minces revenus ne le leur permettent pas ».
Si l’on reprend l’exemple de Cannes, certes une ville économiquement attractive et prospère, on s’aperçoit qu’en 1891, 35 % des employeurs de domestiques sont des propriétaires, des rentiers, des retraités ou des sans profession, 22,1 % sont des commerçants et 17,1 % sont des professions libérales et des cadres. Les employés et les ouvriers représentent tout de même 12,3%% des employeurs de domestiques. Enfin, 8,7 % sont des artisans.
Bien sûr le nombre de domestiques à son service va varier en fonction des revenus de la maison : dans les grandes maisons urbaines ou rurales, la domesticité reste abondante jusqu’à la 1ère guerre mondiale
Ainsi en 1906 les Murat ont par exemple une résidence à Paris, un château à Rocquencourt et un autre à Chambly : ils emploient entre 35 et 42 domestiques.
Le cas des domestiques agricoles : comment les recrute-t-on ?
2 fois l’an se tenaient des foires où les exploitants faisaient leur marché en quelque sorte. C’est que l’on appelait les louées de la St Jean (24 juin) et de la st Martin (11 novembre).
Selon l’emploi recherché, les candidats mettaient un insigne sur leur chapeau ou leur corsage : l’épi désignait le moissonneur, le flocon de laine le berger, le charretier portait un fouet autour du cou, le valet de ferme arborait une feuille de chêne, la servante se parait d’une plume de volaille, la femme de chambre épinglait une rose à son corsage…
André Guérin (1899 – 1988 ; journaliste et écrivain, rédacteur en chef de l’ « Aurore », explique dans « La Vie quotidienne en Normandie au temps de Madame Bovary » à propos des femmes se présentant à la Louée de Montebourg en Normandie : « Elles sont venues dès l’aube s’asseoir sur les marches de l’église, sous la statue de Saint Jacques, couronnées de roses. Celles-ci ne sont point trop attifées, cela ne pourrait ne pas plaire, mais bien plus soucieuses de montrer qu’elles se portent bien et n’ont pas peur de l’ouvrage. Au besoin, on peut leur tâter le bras comme on tâte les flancs et les membres d’un bestiau, ceci pour s’assurer qu’elles seront aptes à porter des seaux de lait … ».
André Accart (1947-2008) décrit la louée des servantes d'Avroult dans le Pas De Calais – louées qui se sont tenues jusque 1914 (Etudes et Documents du Comité d'Histoire, n° 25) : « C'est là, sur la grand route, que, dès le matin, se rassemblent beaucoup de personnes de tous âges et des deux sexes, qui se placent sur deux lignes, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Les fermiers et leurs ménagères se promènent gravement au milieu, jetant d'abord un coup d'œil sur l'ensemble de tous ces individus, singulier bazar qu'ils examinent avec le regard scrutateur d'un marchand turc ou d'un colonel d'infanterie.
Ces personnes revêtues modestement attendent impatiemment qu'on leur adresse la parole. Elles présentent leurs mains calleuses ; plutôt que d'y étaler une toilette hors de saison, le mantelet classique et le mouchoir sur la tête sont toute leur parure.
Les plus robustes, sur les certificats qu'ils présentent de leur moralité, de leurs services, sont souvent les premiers loués. Le prix convenu, les derniers adieux sont aussitôt donnés, maîtres et domestiques s'en retournent ensemble ».
Les qualités d’un bon domestique « urbain »
Le « Manuel complet des domestiques » de 1836 précise en préambule que « les domestiques sont regardés communément comme une fâcheuse nécessité. Pour quelques maîtres satisfaits, un grand nombre change continuellement de serviteurs ; un plus grand nombre tout en grondant s’abstient de changer de crainte d’en rencontrer de pires ».
Le « Manuel du valet de chambre » de 1903 explique sans détours quant à lui que « le métier de domestique est le seul où, sans aucun apprentissage, on trouve, du jour au lendemain, le vivre et le couvert, plus des gages qui sont tout profit. Il n’est donc pas étonnant de voir quantité de jeunes gens quitter les travaux des champs, pénibles et peu rétribués, pour aller servir dans les villes, comme domestiques ; ils s’en vont, sans idée aucune de ce qui leur sera demandé, croyant tout savoir et ayant tout à apprendre : maintien, langage, service».
Comment trouver LE bon domestique ?
Le « Manuel des bons domestiques » (1896) conseille d’avoir des domestiques soignés qui « se laveront les mains, seront peignés, et auront des vêtements en ordre avant de prendre leur service ». N’oublions pas toutefois que l’époque est à la chasse aux microbes pour la première fois de l’humanité et qu’il est bien évident que ces consignes n’étaient pas ou peu demandées auparavant.
Le « Manuel complet des domestiques » de 1836 demande aux domestiques « une obéissance portée jusqu’à l’abnégation, une fidélité scrupuleuse, un zèle de tous instans, une discrétion à toute épreuve, l’ordre, le désintéressement ». Des qualités que « les maîtres ont le droit d’exiger de leurs domestiques et qu’ils exigent tous à moins que ce ne soit des gens faibles, insoucians, sans esprit et sans caractère, qui ne savent pas se faire servir ».
Sources
Filles mères à Bordeaux à la fin du 19ème
Pierre Guiral et Guy Thuillier, La vie quotidienne des domestiques en France au XIXe siècle, Hachette, Paris, 1978.
La domesticité à Cannes à la belle époque de Christine Cecconi
La place des bonnes – la domesticité féminine à Paris en 1900– Anne Martin Fugier
L'habitat prolétaire lillois (2) : les caves
Cet article fait suite au précédent relatif aux courées, cours et courettes de Lille. Les ouvriers et leur famille parmi les plus indigents de la ville ne trouvaient pas toujours à se loger dans des logements 'classiques" dirons nous. Certains n'avaient que des caves pour se loger ...
L’habitation n’est bien sûr pas la vocation première des caves mais c’est devenu un palliatif durable et non exceptionnel à un manque de place récurrent ; ainsi en 1618, « Philippe le Bas, chargé de ferme et enffans, quil demeure a present au chelier au dessoubz de la maison Philippe Cherbault boullenghier » (A.M.L.,725,registre aux visitations de maisons 16118-1623, f°8 r°).
Déjà en 1677 les échevins sont obligés d'édicter une « deffense a toutes personnes d’habiter dans aucunes caves de cette ville et aussy dans les petites caves ».
Et pourtant … en 1740, 1267 caves sont habitées !
En 1743, 7077 chefs de famille indigentes habitent dans plus des 2/3 des cas dans des logements insalubres (38% dans des cours, 10% dans des caves et 24% dans une seule pièce).
Il a fallu faire quelques aménagements extérieurs pour pouvoir aller dans les caves directement par les rues : d’où la construction de burguets (escaliers qui s'ouvrent directement sur la chaussée, protégés par une porte).
burguet rue d'Arras à Lille
burguet à Lille
burguet à Douai
Ces caves n’ont aucun élément de confort : aucun évier, aucun éclairage ou chauffage, pas de fenêtres ouvertes.
En 1785, un médecin est appelé au chevet d’une famille résidant dans la cave du 178 de la rue des chats bossus à Lille et y découvre un couple avec 6 enfants dans un état sanitaire effroyable qui ont failli périr étouffés par la fumée d’un feu en l’absence de cheminée.
rue des chats bossus à Lille
Victor Hugo en témoignera dans la Légende des Siècles après l'enquête parlementaire à laquelle il participa sur les conditions de logement de la classe ouvrière à Lille : « Caves de Lille, on meurt sous vos plafonds de pierre ».
Quelques jours avant le passage de Victor Hugo et de la commission d’enquête, Alphonse Bianchi, homme politique et journaliste du 19ème siècle, décrit les caves qu’il a visitées :
« Les caves ont une ouverture qui sert de porte, donnant sur la rue : cette ouverture est étroite et il est difficile souvent que deux personnes y passent de front. Quelques-unes de ces habitations ont une lucarne placée à ras de terre, lucarne toujours étroite. Les caves sont souvent inondées. On y descend par un escalier de pierre d’une dizaine de marches. Le sol est pavé ou carrelé jamais planchéié. La voûte est en pierre complètement dépourvue de plafond. Ans la plupart des cas il y a une latrine qu’il faut vider de temps à autre et un chemin quand ce n’est pas un trou fait dans la voûte. De 6 à 8 personnes occupent ces réduits. Les familles qui y sont parquées sont étiolées, rachitiques, scrofuleuses. Souvent les habitants ont les jambes torses ou sont estropiées. La nuit, toutes les issues sont fermées de façon que l’air n’y pénètre plus. Qu’on ajoute à cela les couchettes où la paille pourrie joue le principal rôle les miasmes qui s’échappent des latrines et l’on aura une idée affaiblie encore des caves d’habitation de la ville de Lille »
Les notes de Victor Hugo prises le 10 février 1851 lors du passage d’une enquête parlementaire destinée à constater sur place les conditions de logement des ouvriers de l’industrie textile décrites par Blanqui confirment le rapport de ce dernier. Il est horrifié par ce qu’il découvre : chaque famille vit et travaille à domicile dans des conditions épouvantables, entassée dans des caves insalubres :
« cour à l’Eau, n°2 – cave – une vieille – un enfant près d’un poêle sur un révchaud – 4 petits enfants – la mère et la fille dentelière gaganent 10 sous par jour – 3 pains par quinzaine. Cave de 5 pieds à la partie la plus haute – au fond deux lits (quels lits !) : indescriptible – impossible de s’y tenir debout – dans un une petite fille de 6 ans preqque nue, malade de la rougeole – près de l’enafn un tas de cendre dans un coin (ramassent la cendre pour vendre) – odeur telle que NB (Napolépon Bonaparte, c’est-à-dire Pierre Bonaparte frère de Lucien, député montagnard de la corse il fait partie de la commission d’enquête) n’a pu descendre : est remonté asphixié ».
« cour Ghâ. Cave – 4 marches – 2 mètres et ½ de hauteur de plafond – étroit 4petits enfants – plus le père et la mère – les enfants suels – l’ainée berçant le plus petit qui pleure – elle a 7 ans on lui en donnerait 5 – sol humide – flaques d’eau entre les careeaux »
A son retour, Victor Hugo rédigera pour l’Assemblée un discours, relatant avec force détails sa visite. Ce discours, il ne le prononcera pas, mais il l’utilisera plus tard pour un poème de Châtiments, "Joyeuse vie".
Ci dessous ce discours :
Quel impact a le logement sur la mortalité ?
A Wazemmes au 19ème siècle, 70% des ouvriers des deux sexes meurent avant 40 ans.
Le taux de mortalité est plus important dans les cours ; en 1854 alors que la moyenne lilloise est de 34 décès pour 1000 habitants, la moyenne du 1er arrondissement est de 30 dans les rues, 42 dans les cours ; la moyenne du 3ème arrondissement (en gros St Sauveur) est de 36 dans les rues et 55 dans les cours...
Sources
http://ancovart.lille.free.fr/spip.php?article74
http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=4432
http://lillesaintsauveur.blogspot.fr/2014/11/saint-sauveur-mode-demploi.html
Habitat ouvrier et démographie à Lille au 19ème siècle sous le second empire de Pierre Pierrard
Cours, courées et corons de Philippe Guignet
Les caves médiévales de Lille de Jean Denis Clabaut
http://www.lilledantan.com/index.html
Les courées de Roubaix de Jacques Prouvost
http://www.nicolasbouleau.eu/wp-content/uploads/2015/03/Lenvers-de-la-ville.pdf
http://www.ina.fr/video/CAB97007131 = reportage de 2mn sur les courées
L'habitat prolétaire lillois (1) : cours, courettes, courées et rue à sacq
Certains de mes ancêtres, journalier, filtier ou fileur, ont vécu à Lille, quartier St Maurice pour beaucoup, sur les deux derniers siècles au moins. Ce furent des ouvriers, indigents pour certains si j'en crois les annotations du recensement de 1906. Quel pouvait être leur quotidien? leur habitat dans une ville surpeuplée, industrielle, humide et sale (pas de tout à l'égout, canaux servant aux industries, manufactures et abattoirs, humidité atmosphérique continue ou presque avec 180 jours de pluie en moyenne selon les observations de l'industriel français Castel-Henry sous le 2nd empire...).
Bref, voici la synthèse de mes recherches concernant 3 types d'habitats prolétaires en ville : les courées, les caves et les chambres.
Au XVIIème siècle, la population de Lille avoisine les 50 000 habitants pour un espace réduit. Ce qui entraîne une surpopulation rapide des différents quartiers ouvriers de Lille, essentiellement Saint Sauveur et St Maurice.
Un phénomène d'entassement de la population lilloise qui se retrouve assez tôt dans l'histoire de la ville puisque déjà au 16ème siècle une ordonnance des échevins de Lille du 4 août 1555 s’alarme de la prolifération des cours à sacq exposant les Lillois aux assauts des épidémies. Interdiction est alors faite, avec un total insuccès, on va le voir, d’en construire de nouveaux.
Pourquoi ces courées, courettes, cours ou rue à sacq que l’on retrouve également à Roubaix et Tourcoing ? Par manque de place tout simplement : les cours sont en effet une réponse facile à la croissance démographique de la population sur un espace somme tout restreint.
Le logement n’étant en effet pas suffisant, on va proposer ce que l’on appelle des courées ou cour à sacq ou rue à sacq aux ouvriers lillois. Ce sont de petites cours obscures, rectangulaires, de 3, 4 (ou plus) maisons basses avec un étage éventuellement (ou juste une mansarde) ou 2 étages dans le meilleur des cas (mais cela reste rare et le 2ème étage sera une mansarde). Les maisons sont toutes collées les unes aux autres, construites en briques légères laissant passer le froid, la chaleur, l’humidité. Une rigole court au centre de la cour pour les eaux usées et un wc collectif est placé au fond de la cour. A Moulins-Lille, il y avait par exemple 2 courées de 44 maisons.
2 courées côte à côte sur Roubaix
En 1555 donc une ordonnance interdit la construction de nouvelles courées. Mais qu'importe l'interdiction, le nombre de courées va aller en augmentant : en 1678, 76 cours à sacq sont dénombrées ; en 1740 il y en a 105 ; en 1822 on compte 123 cours et en 1911 il y a 882 cours ...
Ces courées concentrent une population importante qui va en s’accroissant : ainsi la cour Noiret et la cour Désolée à Lille passent de 7.1 habitants par maison fin 17ème à respectivement 10 et 12 habitants en 1740.
Ce phénomène d’entassement n’est pas nouveau : André Lottin étudiant le milieu des sayetteurs (ouvriers fabriquant des tissus légers ou sayettes par tissage de la laine peignée et séchée) remarque que déjà à l'époque de Louis XIV : « si l’on fait un rapport entre le nombre de maisons et le nombre d’habitants, procédé simple mais pouvant donner des indications valables dans les rues habitées de façon assez homogène par le petit peuple, on obtient les quotients suivants :
8.6 rue St Sauveur
7.7 rue de la Vignette
7.4 rue de Fives et rue de Poids
6.9 rue des Etaques et ses cours
7.1 pour les cours Désolée, des Sots, et Noiret
6.8 rue du Bordeau
6.5 place du Réduit et ses cours »
Ces densités sont « le signe soit d’une grande pénurie domiciliaire soit d’une activité urbaine carctérisée »
La population de Lille, saturée d’industrie et attirant de façon récurrente des ouvriers belges continue d’augmenter de façon très importante entre 1820 et 1906 alors que déjà, on l’a vu, le logement est nettement insuffisant.
1820 = 72.000
1856 = 113.000
1861 = 131 800
1872 = 158.000
1896 = 201.000
1906 = 205.000
1911 = 217 800
En effet Lille s’agrandit au 19è siècle en annexant les communes de Wazemmes, Moulins-Lille, Esquerme, Fives, lesquelles concentrent 768 cours soit 87% de ce type d’habitat.
Cette extension n’aura aucun effet positif sur l’habitat prolétaire : les courées augmentent alors que l’on sait maintenant grâce aux hygiénistes que ce sont des lieux favorisant les épidémies en tout genre.
24% des Lillois habitent encore dans des cours en 1911 !
Est-ce que la courée et les corons, c’est pareil ? Non. Ce sont certes tous les deux des habitats prolétaires mais la courée, à la base, est un logement destiné aux plus indigents des prolétaires.
La courée elle-même est exigüe : on a vu tout à l’heure que c’est une cour rectangulaire bordée de maisons basses : la cour des Bourloires dans le quartier St Sauveur par exemple est large de 3 pieds (0.90m), ce qui n’est pas grand du tout mais elle abrite tout de même 21 habitations disposées sur 4 maisons !
courée Vilain à Lille
cours Bodin à Lille
La maison des courées est, elle aussi, exigüe : elle n’a pas de couloir, pas de dépendance, pas de cave, rarement un jardin et quand il existe il mesure quelques m2. On pénètre directement dans l’unique pièce du rez de chaussée qui est très polyvalente : cuisine, salle à manger, cabinet de toilette, chambre des enfants, voire chambre des parents (quand la pièce au plafond bas de l’étage est trop petite pour offrir un lit), et tout ça sur 12 à 15/17m2 au sol !
La courée est fermée alors que le coron est ouvert (en ligne ou en arc de cercle) ; la courée est surpeuplée alors que le coron présente une densité humaine nettement moins importante. La courée a rarement un jardinet , le coron en a un. Chaque niveau de la maison de coron a 2 pièces tandis que la maison de courée n’en a qu’une par niveau.
coron route de Rieulay à Somain
Robert Boussemart donne dans son livre « Adieu terrils, adieu corons » une description précise de ce qu’était la maison de coron dans la cité des 28 construite par la société de Lens après la grande guerre : « Nous entrons dans le logement par un couloir étroit. A gauche s’ouvre la ‘pièce de devant’, (la belle pièce) avec une fenêtre donnant sur la rue. La belle pièce on n’y entre pas souvent. La ménagère la conserve propre et nette pour les grandes occasions … Ouvrons la porte au fond du couloir. Et nous voilà dans la cuisine. La cuisine c’est la pièce à tout faire. La ménagère y prépare ses repas ; l’hiver elle y fait la lessive, en toutes saisons son repassage. C’est là qu’elle coud, qu’elle tricote à ses moments perdus. La cuisine sert de cabinet de toilette et de salle de bains pour tous … La cuisine, c’est là qu’on reçoit les amis, c’est là qu’on écoute la TSF. Les WC sont dans la cour, l’eau courante aussi. De la cuisine on accède aux chambres à l’étage par un escalier étroit. De la cuisine également on descend à la cave située sous la pièce de devant. Une unique fenêtre et une porte vitrée permettent de voir la petite cour pavée de briques fermée par deux murs mitoyens et, au fond, par une remise abritant l’unique robinet de la maison, les cabanes à lapins, une brouette en bois, le foyer servant l’été pour la lessive. On accède au jardin par une lourde porte en bois de couleur marron. Accolé au mur extérieur de la remise, le poulailler modeste sert parfois de débarras. Au dessus des chambres, existe un grenier auquel on accède par une échelle de meunier. »
Certes la maison de coron n’est pas un palace mais elle présente malgré tout plus de "confort" et d'espace que la maison de courée.
Pourquoi construire des courées plutôt que des corons ou des batisses genre caserne ? C’est en fait la conjonction de quatre motifs qui a entraîné la construction de ce type d’habitat :
- Augmentation importante et continue de la population
- Les conditions de travail dans l’industrie : rapprocher l’ouvrier de son lieu de travail
- Le manque de logement patent
- La facilité de construire sans contrôle d’aucune sorte : aucune autorisation de construire n’est nécessaire pour construire en dehors de la voie publique ; le propriétaire d’un verger ou d’un jardin peut y construire sans problème des habitations : peu de capital à investir pour un gain finalement intéressant.
Motte Bossut, industriel français mort en 1883, écrit à son fils le 30 novembre 1858 une lettre instructive à ce sujet dont voici un extrait : « Les ouvriers sont rares ; des métiers chôment faute de bras ; le fileur ne craint pas de faire la noce le lundi, il sait qu’on ne le congédiera pas parce qu’on en trouverait pas d’autre pour le remplacer. Vous augmentez en vain les salaires pour attirer chez vous les ouvriers du voisin ; le voisin en fait autant pour les conserver ; vous ne pouvez en appeler des villes ou villages environnants, on ne trouve pas à les loger. Il n’y a plus une demeure diponible. Les maisons sont habitées avant que le pavé ne soit achevé, avant que l’escalier ne soit posé. Nous allons être obligés de bâtir des maisons si nous voulons continuer à filer. »
Revenons à nos courées : la paroisse St Sauveur et les rues de la paroisse St Maurice qui la côtoie sont, au 17ème siècle, le quartier des sayetteurs, ouvriers qui constituent la corporation laborieuse la plus nombreuse et la plus typiquement lilloise. En 1861 plus de la moitié des courettes lilloises sont situées sur ce territoire. L'îlot compris entre la rue des Malades, la rue St Sauveur, la rue des Etaques et la rue des Robleds est ainsi un archipel de cours suintant l'humidité, aux murs salpêtrés, dissimulés à l'arrière plan des façades bourgeoises.
St Sauveur, cadastre 1881, section B feuille 10
St Sauveur, cadastre section B9, 1881
En 1679, le dénombrement des cours et courettes indique 32 cours abritant 338 maisons pour 1548 habitants. Les niveaux d'entassement sont déjà inhumains : la cour à l'Eau à St Pierre par exemple avec 207 personnes, ou la cour des Bourloires en 1678 à St Etienne qui avec ses 3 pieds de largeur (1 pied = 0.298m) abrite 4 maisons et 21 habitations.
En 1866, rien n'a changé : Henri Violette, chargé par la municipalité d’enquêter sur les logements insalubres du quartier St Sauveur précise : la cour Ghâ, « vrai cloaque, impasse immonde » , la cour des Jardins « sorte de cour des miracles », la cour Noiret « aux maisons noires et humides », la cour Joyeuse « bouge infect large de 80 cm », la cour du Vert-lion « une des plus dangeureuses », la cour Mousson à laquelle on accède par un couloir de 9m de long, 2m de haut et 1m de large, longé par des « goulottes effondrées » pleine d’eau sale, la cour Touret (au 64 rue St Sauveur) sans latrines, la cour Sauvage, « triste cité ».
cour du Soleil au 223 rue de Paris à Lille (1960)
Lille, métropole industrielle et commerciale, centre universitaire depuis 1875, place militaire, croûle en effet sous une population toujours plus nombreuse : « la population s’est accrue d’une manière disproportionnée à l’espace qu’elle occupe » dira Adolphe Blanqui, économiste français mort en 1854.
Tous les quartiers de Lille ne sont bien sûr pas logés à la même enseigne : les quartiers bourgeois du nord et de l’ouest, bâtis à la fin du 17ème siècle, tracés de rue larges et droites, présentent de nombreux hôtels et jardins alors que les quartiers du centre et de l’est, (St Maurice et St Sauveur, on l’a vu) sont constitués d’ilots séparés par des ruelles sombres et étroites aboutissant à nos fameuses cours servant à la fois d’égouts et de dépôts d’immondices et où règne une humidité constante.
Féron Vrau, médecin français mort en 1908, parcourera à la fin du 19ème siècle 54 rues et cours de Wazemmes, commune surpeuplée et à dominante ouvrière, et trouvera 1816 maisons avec une superficie inférieure à 43m2 (1345 habitations ont moins de 21m2, 273 ont moins de 14m2, 55 moins de 12m2). Le Progrès du Nord écrira en 1866 : Wazemmes et Moulins-Lille n’ont à offrir que des « taudis plus infects que ceux du vieux Lille ».
La superficie par exemple est significative : dans l’ancien Lille, en 1861, 21% des maisons ont plus de deux étages, à Wazemmes la proportion tombe à 6%, à Moulins-Lille : 4%, à Fives 3%
Qu’en est-il des loyers de ces taudis ? Il est de manière générale moins élevé dans les communes annexées que dans l’ancien Lille : en 1843 une chambre se loue entre 6 et 7 francs par mois et une cave 6 francs (le gain d’une semaine de travail pour un filtier). En 1857, le loyer d’une chambre au cour du Vert bois coûte 54 francs par trimestre. En 1870, le loyer mensuel est en moyenne de 9 francs à Wazemmes, à Fives une chambre mansardée coûte 4 francs par semaine.
(A noter qu’il existait un impôt sur l’air pour les caves dotées d’une fenêtre !!)
Les courées insalubres ont été détruites au 20ème siècle. Il reste aujourd'hui quelques courées que l'on peut voir sur Lille comme la cité Pottier ou la courée Impérator . Elles sont toutes rénovées, coquettes et dotées de tout le confort moderne !!
cours Vilain avec sa maison de maître et ses 11 habitations
cité Pottier
Sources
http://ancovart.lille.free.fr/spip.php?article74
http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=4432
http://lillesaintsauveur.blogspot.fr/2014/11/saint-sauveur-mode-demploi.html
Habitat ouvrier et démographie à Lille au 19ème siècle sous le second empire de Pierre Pierrard
Cours, courées et corons de Philippe Guignet
Les caves médiévales de Lille de Jean Denis Clabaut
http://www.lilledantan.com/index.html
Les courées de Roubaix de Jacques Prouvost
http://www.nicolasbouleau.eu/wp-content/uploads/2015/03/Lenvers-de-la-ville.pdf
http://www.ina.fr/video/CAB97007131 = reportage de 2mn sur les courées
Vivre à Lille sous l'ancien régime de Philippe Guignet
« Cours à sacq », cours et courées de Lille : Vue cavalière sur un stigmate identitaire de la population ouvrière de Lille (de Charles Quint à Gustave Delory) de Philippe Guignet
L'enfant au fil des siècles ...
On peut noter une certaine indifférence vis à vis de l'enfant jusque fin du XVIII/début XIXème siècle. Il est perçu comme un adulte en réduction et ne bénéficie pas réellement d'une tendresse particulière. L'enfant partage la vie des adultes et partipe en fnoction de ses forces aux travaux des champs, de la mine ... (À titre d’exemple, dans les mines, les plus jeunes font office de “trappers” : recroquevillés dans une niche, et souvent dans le noir complet, ils actionnent les portillons d’aération au passage des convois. Le travail dure jusqu’à 15 heures par jour).
Les enfants étaient également soupçonnés de comportements libertins qui les conduisaient à des fautes morales.
→ En 1692, Jeanne Alamy, 12 ans, mise enceinte par son père, fut condamnée à l'enfermement dans une maison de force afin d'y expier pendant un an sa ... faute !
Ce ne sera qu'en 1832, lors de la révision du Code Pénal que "toute atteinte sexuelle sur un enfant de moins de 12 ans" serait désormais assimilée à un acte commis avec violence.
Un ancien adage dit : "le temps auquel on élève les vers à soie est le temps auquel on peuple le plus le paradis".En effet, la mère devant utiliser son temps pour travailler et gagner le moindre sous, le bébé était laissé dans un coin, emmailloté sans pouvoir bouger, jusqu'à ce que quelqu'un vienne s'occuper de lui.
Les abandons
Les abandons d'enfants connaissent une hausse importante au XVIIIe siècle (près de 7 000 à Paris en 1770). Les hôpitaux mis en place au XVIIème siècle ont rarement les moyens pour les nourrir convenablement, ce qui explique le taux de mortalité important dès les premiers mois.
En 1778 à Paris 80% des enfants recueillis par la Maison de la Couche ont moins de 1 mois
Jean-Jacques Rousseau, abandonna ses cinq enfants à l'Hôpital des Enfants Trouvés et avoua que "tout bien pesé je choisis pour eux le mieux, ou ce que je crus l'être. J'aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l'ont été".
La misère semble être une cause importante des abandons d'enfants : les registres d'admission à la Maison de la Couche ou des Hôtel-Dieu de province montrent un abandon parallèle des abandons d'enfants et des grandes crises de subsistance, des épidémies ou des guerres
Rouen en août 1785, mot d'une jeune mère : "je vous la laisse en bon état et vous prie d'en avoir bien soin, jusqu'à ce que j'ai gagné un lit pour me coucher, car je couche par terre depuis que je suis sortie de l'hôpital et je suis devenue enflée de fièvre".
Une autre cause des abandons : les naissances illégitimes : à Paris à la veille de la Révolution, une enfant sur 4 est illégitime. Souvent les mères sont très jeunes.
Dans le cahier de doléances de la ville d’Angoulême en 1789 l’on déplore la situation des enfants exposés en ces termes : « Ces malheureuses victimes de la débauche ou de la misère n’ont d’autre appui que le gouvernement. Partout où il n’y a point de bureau établi, l’exposition faite sous les halles, dans les rues et sur les places publiques, livre les enfants à la voracité des animaux, et ceux qui en échappent n’étant à la charge des seigneurs sur les terres de qui ils ont été trouvés que jusqu’à un âge encore trop tendre sont abandonnés avant d’être en état de gagner leur vie. Ils semblent n’avoir été conservés que pour les faire périr par la soif et la faim, ou pour multiplier le nombre des vagabonds et des brigands ».
Le 28 juin 1793, la mère qui abandonne son nouveau-né est pour la première fois protégée de toutes poursuites. Son anonymat est en plus garanti : “Il sera pourvu par la nation aux frais de gésine de la mère et à tous ses besoins pendant la durée de ses couches. Le secret le plus inviolable sera conservé sur tout ce qui la concerne.”
L'allaitement
Quand l'enfant naît, il ne peut pas boire le lait de sa mère de suite car ce lait est réputé mauvais au début. Il faut au contraire le purger. De toute façon, la priorité est de le baptiser. Seulement après il pourra boire le lait maternel ou celui de sa nourrice.
De façon générale en effet, les mères n'allaitent pas soit qu'elles n'en ont pas le temps car il leur faut retourner travailler (aves l'industrialisation, cette pratique explose) soit parce que cela ne sied pas à la vie mondaine des mères issues de milieux plus aisés.
La conséquence est la mise en nourrice du bébé. Mode désastreuse pour le bébé puisqu'au XVIIIème siècle à Lyon, 50% des nourissons "placés" chez une nourrice meurt avant un an, 40% à Rouen (con tre 19% pour ceux nourris par leur mère). Le taux passe à 90% pour les enfants abandonnés placés en nourrice. En effet, les hospices ne peuvent s'occuper des bébés abandonnés et les confient donc à des nourrices rémunérées à cet effet. De façon général, ces femmes sont mal rémunérées mais c'est pire encore dans le cas des enfants abandonnés pour lesquels la nourrice va rogner sur tout (alimentation, médication ...); ça plus le fait qu'elle s'occupera de plusieurs enfants en même temps. Les nourrices ont en effet parfois jusqu'à 10 bébés, manquent totalement d'hygiène, sont parfois enceintes et n'ont donc de ce fait plus de lait. Certaines nourrices rachètent des bébés abandonnés à l'hôpital pour remplacer ceux qui sont morts chez elles. A cela s'ajoutent le gavage systématique du bébé pour qu'il ne crie pas, le recours aux bouillies indigestes pour compléter un lait insuffisant, les bercements frénétiques, l'allaitement artificiel ...
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A Erfurt en Allemagne en 1870, 17% des enfants allaités par leur mère décèdent avant leur 1 an contre 30% pour ceux placés en nourrice.
Sur les 2244 nourrissons abandonnés envoyés en nourrice par l'hôpital de Lyon en 1771-73, 1519 décèdent.
Au début, c'est à dire du XIII au XVIIème siècle, les qualités morales et physiques sont scrupuleusement vérifiées. Par la suite, l'offre étant supérieure à la demande, les parents seront moins regardants.
Le lieutenant général de police de Lyon déplore en 1781 : "on remet des enfants souvent à des nourrices enceintes ou à des femmes qui ont un lait de 3 ou 4 ans, à des vieilles femmes ou à des vagabondes sans mari qui, faisant de l'allaitement un trafic infâme, prennent plusieurs nourrissons à la fois, les font végéter avec du ait de vache ou de chèvre souvent même avec une nourriture plus malsaine pour les enfants et font périr misérablement la plupart de ces infortunés ou les rendent infirmes ou estropiés".
Su 21000 enfants nés en 1780 à Paris, 1000 sont nourris par leur mère, 1000 sont nourris par une nourrice à domicile et les 19000 autres sont envoyés n nourrice dans les campagnes environnantes. Les conditions de transport sont d'ailleurs telles que beaucoup de bébés n'arrivent pas en vie à destination.
La mise en nourrice disparaîtra progressivement après la 1ère guerre mondiale.
Le sevrage
le sevrage peut être brutal pour l'enfant : application de pâtes à base de motarde ou de poivre sur les tétons pour dissuader le bébé.
Il est désormais nourri avec des bouillies ensalivées par la mère.
Le sevrage provoque souvent le décès de l'enfant par manque d'hygiène et par des méthodes non adaptées à l'enfant
L'hygiène
Le moyen Age de manière générale est propre mais tout change avec la peste de 1348 : la saleté va devenir protectrice.
L'une des conséquences de cet état d'esprit est de garder la crasse sur la tête de l'enfant pour protéger la fontanelle.
Louis XIII né en 1601 prendra son premier bain à 7 ans !
Le linge est rarement lavé; on dort sur la même paillasse. A la campagne, les hommes et les bêtes partagent les mêmes lieux.
En ville, l'essor de la population au XVIIIème siècle s'accompagne de la promiscuité ( via des logements exigües ) ce qui favorise les contagions. Les villes sont insalubres, malodorantes (ordures, entrailles d'animaux jonchent les sols).
L'urine est considéré comme un désinfectant et donc on fait sécher les langes sans les nettoyer.
Les abcès divers (eczéma purulent, gale, petite vérole) jouent le rôle de purification du corps des mauvaises humeurs (reste du sang menstruel que l'enfant expulse).
Façonnage
L'enfant qui naît n'est pas achevé. Il faut tout d'abord remodeler son crâne à l'aide de bandeaux (les flamands préfèrent les têtes en longueur tandis que les gascons les préfèrent rondes).
Le bébé est ensuite ficelé très serré, les bras maintenus le long du corps. L'idée est de le protéger du froid, de le porter plus facilement et de pouvoir l'accrocher à un clou sans surveillance mais aussi de faire en sorte à ce qu'il soit bien droit et ne marche pas à 4 pattes comme les animaux.
Vers 2 mois, ses bras sont libérés puis vers 8 mois, l'emmaillotage est abandonné. L'enfant portera une robe jusqu'à 6 ou 7 ans. A ce moement, il sera habillé comme l'homme ou la femme qu'il ou elle sera.
Sources
http://memoires.pro.free.fr/doc/histoireenf.htm
http://users.skynet.be/maevrard/livre2.html
http://www.santeallaitementmaternel.com/se_former/histoires_allaitement/allaitement_histoire.php
https://shs.cairn.info/revue-l-ecole-des-parents-2013-5-page-34?lang=fr
L'enfant et la vie familiale sous l'ancien régime de Philippe Ariès
Hors série Généalogie sur la naissance
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