hygiene
Odeurs corporelles au fil des siècles - 3ème partie
Revenons à nos odeurs corporelles :
Sous l’Ancien Régime alors que l’eau n’avait donc pas bonne presse car source de maladie et d’immoralité, on se préoccupe de soigner l’apparence : les vêtements, perruques, manchons et autres linges vont être parfumés pour cacher les odeurs … odorantes du corps, ce qui va de surcroît permettre de faire barrage aux maladies.
Pomme de senteur
Mais les senteurs utilisées sont fortes à tel point que l’ouverture d’un coffre à linge peut devenir une épreuve : myrrhe, musc, storax, benjoin par exemple.
Le Moyen Age et la Renaissance aiment les odeurs fortes mais au Moyen Age, contrairement à ce que l’on pense, on se lave. Les odeurs fortes issues de parfums sont utilisées par goût de plaire et de paraître mais aussi dans un objectif sanitaire (et n’oublions pas que plus la personne dégage une odeur naturelle forte, plus elle est en bonne santé - voir article précédent ICI ).
Les aromates auraient en effet la capacité de purifier et fortifier les organes internes or selon une théorie en vogue sous l'Ancien Régime, ce n’est pas la crasse qui rend malade mais l’encrassement des organes. Les parfums sont donc pour cette raison très prisés et prendront de plus en plus de place dans la panoplie médicinale et dans l’hygiène quotidienne tandis que l’eau sera de moins en moins utilisée.
A la Renaissance en effet l’eau est devenue diabolique et on s’en méfie. Les parfums puissants sont donc là pour cacher les mauvaises odeurs corporelles un peu fortes et que l’on commence à ne plus trop aimer …
Les Temps Modernes se méfient toujours plus de l’eau, accusée de rendre léthargique, d'entraîner la luxure, d'ouvrir les pores de la peau et d'attirer ainsi les maladies ..., bref, on ne lave toujours pas le corps ou si exceptionnellement ! Ainsi la princesse Palatine après un voyage harassant sous le soleil d’août 1705 arrive à Marly le corps baigné de sueur et le visage gris de la poussière du voyage. Elle se lave exceptionnellement le visage, change de vêtement et là voilà toute propre …
Jeune femme à sa toilette - Nicolas Régnier - 1626
Peu à peu toutefois les aromates forts et surtout le musc vont être mal vus ; on les accuse de cacher la misère en quelque sorte ; ce qui n’est pas tout à fait faux… : s’il y a des odeurs fortes de musc par exemple c’est pour cacher l’odeur de crasse - ce ne sera vraiment qu’au milieu du 18ème siècle que ces senteurs vont disparaître même si certains continuent à l’apprécier comme c’est le cas de Napoléon et de Joséphine.
Rappelons également que le musc était utilisé par les femmes notamment, non pour cacher leur odeur mais pour la souligner. Il y avait là une connotation sensuelle et sexuelle marquante mais la mode a passé ; et l’emploi de senteurs tel le musc, l’ambre ou la civette sont condamnées du fait de leur incitation à la sensualité.
Aux 16 et 17ème siècles la « mode » est en effet à la diabolisation des odeurs féminines, naturelles ou pas. Cette mode est essentiellement religieuse et moraliste : ne l'oublions pas, nous sommes au 16/17ème siècle, époque des guerres de religion.
En 1570 le frère mineur franciscain Antoine Estienne (vers 1551 -1609) publie une « Remonstrance charitable aux dames et damoyselles de France sur leurs ornemens dissolus », qui connut un grand succès, atteignant sa 4ème édition en 1585 ; il y fustige les femmes qui ont recours à un arsenal odorant et il réprouve plus particulièrement l’usage du musc et des pommes de senteur ; le maquillage ne trouve pas plus grâce à ses yeux.
En 1604 le médecin Louis Guyon dénonce des pratiques intimes luxurieuses : « on se parfume les habillements et les cheveux mais aussi beaucoup en mettent sur le gland viril et dans la vulve avant le coït pour en recevoir plus grande volupté. D’autres portent des patenôtres qu’on dit de senteurs non pour s’en servir en leurs prières mais seulement par gloire et pour attirer les personnes à s’entraîner voluptueusement et sembler plus agréable ».
Mais ce n’est pas que la morale et la mode qui sont en cause ici : c’est surtout que le seuil de tolérance olfactive descend de plus en plus à mesure que l’on avance dans le temps et dans les progrès hygiénistes. Fin 18ème on énumère en effet enfin les dangers de la malpropreté corporelle : la crasse obstrue les pores en retenant les humeurs excrémentielles, favorise la fermentation et la putréfaction des matières ; et les odeurs qui émane de ce corps non lavé ne sont finalement plus du tout un signe de vitalité et encore moins de santé.
Le 14 mai 1665 Sébastien Locatelli, prêtre italien raffiné, écrit lors d’un séjour à Saulieu en Bourgogne : « Nous allâmes voir les filles à marier danser comme il est d’usage tous les jours de fête. Elles faisaient la première danse qu’animait le son d’un fifre énorme mais les cornemuses de leurs bras sonnaient bien mieux ! […] ce spectacle était plus agréable de loin que de près car une puanteur extraordinaire gâtait la fête. […] Filipponi, homme d’humeur gaie, mit en train une danse dans laquelle on se baisait de temps en temps ; comme on changeait tour à tour de main et les danseurs de compagnes, il baisa toutes les danseuses avant la fin. Mais ce plaisir fut, je vous assure, bien compensé par le dégoût car il fallait avoir bon estomac rien que pour rester près de certaines de ces femmes ».
Mais ne pas oublier que l’usage inconsidérée de l’eau amollit l’organisme et conduit à l’indolence et en plus favorise le plaisir sensuel … ce ne sera donc pas encore à l’eau d’enlever la crasse.
Comment faire donc pour se laver? Pour paraître propre il va falloir jouer sur le vêtement et changer fréquemment de linge blanc. Charles Sorel, écrivain français, écrit en 1644 : « quant aux habits, la grande règle qu’il y a à donner c’est d’en changer souvent et de les avoir toujours le plus à la mode que possible».
Charles Sorel
On pourra se laver les mains, les pieds et le visage fréquemment mais le corps tout entier, non, de temps en temps seulement.
Selon Fagon, premier médecin du roi soleil, celui-ci empestait des pieds. Nicolas de Blégny suggère de les laver fréquemment dans de l’eau chaude contenant de l’alun dissout. Il donne des moyens de lutter contre la mauvaise odeur des aisselles : cataplasme de racines d’artichauts cuites dans du vin ou de pâte de racines de chardons ; poudre de feuilles de menthe ; liniments à base de feuilles de myrrhe et d’alun liquide.
S’agissant des bonnes odeurs à utiliser désormais, ce seront sans conteste les odeurs végétales : l’eau de rose, de violette, de lavande. L’eau de néroli et l’eau de bergamote que l’on appellera eau de Cologne plus tard sont inventées vers 1680/1690. L’eau de bergamote fit la fortune de Jean Marie Farina, italien installé à Cologne.
On se lave désormais la bouche à l’eau de rose et on se parfume l’haleine à la pâte d’iris. L’eau reste dangereuse donc elle ne fait pas partie de la panoplie hygiénique de l’époque. On va utiliser des poudres à base de rose, d’iris, de girofle, de lavande.
Les vêtements sont toujours parfumés mais moins qu’avant, de même que les gants, les éventails, des sachets de senteur que l’on porte sur soi mais toujours avec des odeurs légères. Même les tabacs à priser sentent le jasmin, la tubéreuse ou la fleur d’oranger.
Pomme de senteur
Ne nous y trompons pas … la propreté encore une fois ne passe toujours pas par l’eau mais par des senteurs simplement plus légères qu’avant.
L’eau cependant fait ses débuts peu à peu, très timidement avec l’apparition notamment de la communauté des barbiers perruquiers baigneurs étuveurs en 1673 chez qui on va prendre un bain pour avoir le corps net. Mais pas trop souvent non plus.
Les bains vont peu à peu se faire plus fréquents : soit annuellement soit une fois par semaine ou une fois par mois selon les goûts. Les bains seront complets ou jusqu’au nombril ou seulement pour les pieds.
Des vinaigres de toilettes à base de bergamotes, fleurs d’oranger, de lavande, thym ou serpolet font leur apparition vers 1740 pour agrémenter le bain de senteurs. Le goût des ablutions va ainsi revenir à la mode dans l’aristocratie et la bourgeoisie aisée. La baignoire devient un symbole de luxe. Dans son château de Bellevue, la marquise de Pompadour fait aménager une salle de bain raffinée ornée de peinture de Boucher : la Toilette de Vénus et Vénus consolant l’amour.
Vénus à sa toilette - Boucher
Le début du 19ème siècle pérénisera ses senteurs légères et végétales. L’ambre et le musc font un petit retour ainsi que le note Mme Celnart dans son Manuel des dames ou l’art de l’élégance en 1833 : « Les odeurs fortes telles que le musc, l’ambre, la fleur d’oranger, la tubéreuse, et autres semblables, doivent être entièrement proscrites. Les parfums suaves et doux de l’héliotrope, de la rose, du narcisse, etc., sont mille fois préférables, à moins que vous ne consommiez que très-peu ; car ces odeurs délicates se perdent ou du moins s’affaiblissent avec le temps : alors les huiles et pommades au jasmin, à l’oeillet, à la vanille, conviennent principalement : elles sont un intermédiaire entre ces derniers parfums et les premiers, qu’il faut vous interdire complètement. De fréquentes migraines, un malaise nerveux, quoique inaperçu à cause de l’habitude, une notable diminution d’incarnat, et le désagrément de paraître prétentieuse et coquette, voilà les fruits que vous en retirerez ».
Eau de Cologne Farina
Pierre-François-Pascal Guerlain (1798-1864) créera en 1853 l'Eau de Cologne impériale qu'il dédiera à l'impératrice Eugénie. Cette fragrance est composée essentiellement de citron, de bergamote et d’orange associés au thym et à la fleur d’oranger.
Intérieur du magasin de Guerlain, parfumeur vinaigrier, rue de Rivoli à Paris
Eau impériale de Guerlain
Toujours est-il que l’odeur va désormais devenir un signe de reconnaissance sociale : la mauvaise odeur est celle du pauvre.
L’usage du parfum peut cacher un manque d’hygiène ou même un dysfonctionnement physique (Delestre dans sa Physiognomie écrit par exemple que les personnes rousses exhalent parfois une odeur de transpiration assez désagréable pour nécessiter l’emploi de parfum ... !
Mais force est de constater que les règles d’hygiène élémentaire ne seront réellement appréhendée et banalisées par la population que vers 1930. Car on part de loin, on l’a vu.
L'homme à sa toilette - Maximilien Luce - 1886
L’eau est toujours diabolisée par les bien pensants du 19ème siècle et aussi du début du 20ème siècle. L’hygiène corporelle est souveraine « contre les vices de l’âme» écrit Moleon, rapporteur du conseil de salubrité en 1821 mais l’eau provoque toujours autant de méfiance de la part des médecins. Rares sont ceux qui conseillent de prendre plus d’un bain par mois. Prendre un bain est risqué : il faut moduler la température, la durée, la périodicité suivant l’âge, le tempérament, le sexe. Les théories médicales insistent sur le fait que la courtisane est inféconde à cause des excès qu’elle porte à sa toilette, que les femmes qui prennent des bains en excès sont peu colorées et ont plus d’embonpoint et qu’il y a même un risque de débilité, c’est dire !
S’essuyer les organes génitaux pose également un énorme problème lié à la décence ! Il ne faut surtout pas ouvrir les yeux pendant cette opération…
Les cheveux ne doivent pas être trop lavés ; il faut surtout les démêler et ôter la poussière avec une serviette sèche ; l’usage des shampoings ne se développera que sous la IIIème république.
Jeune fille se brossant les cheveux - Renoir - 1884
Les dents doivent être toutes brossées et pas uniquement celles de devant
L’homme du 19ème siècle cesse de se parfumer : le code de l’élégance masculine prône le bourgeois désodorisé !
La femme continue d’être la vitrine de son mari : ses toilettes sont l’occasion de montrer la position sociale de son époux mais le parfum est de plus en plus mis à l’écart ; les eaux distillées de rose, de plantin, de fève ou de fraise ou l’eau de cologne sont autorisées mais vraiment pas davantage et très discrètement. En effet le Dr Rostan en 1826 écrit « l’abus des parfums donne naissance à toutes les névroses comme l’hystérie, l’hypocondrie, la mélancolie » surtout chez les jeunes filles et les femmes enceintes…
Bref il y a du chemin, beaucoup de chemin encore pour libérer les esprits de ce carcan moral qui empêche de se laver correctement, de se prélasser dans un bain, de se pomponner sans être jugé et étiqueté …
Mais l'usage de l'eau s'impose progressivement du tub à la pièce entièrement dédiée à la toilette - Voir aussi ICI
Affiche Henri Gervex
Sources
Exposition : Une France de taudis
Le Propre et le sale, l'hygiène du corps depuis le Moyen Age de Georges Vigarello
Le miasme et la jonquille de Alain Corbin
Egouts et égoutiers de Paris de Donald Reid
La civilisation des odeurs de Robert Muchembled
La sémiologie des odeurs au XIXe siècle : du savoir médical à la norme sociale de Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky
L’hygiène sociale au XIXe siècle : une physiologie morale de Gérard Seignan
Les hygiénistes face aux nuisances industrielles dans la 1ère moitié du 19ème siècle de Jean-Pierre Baud
Les parfums à Versailles aux XVIIe et XVIIIe siècles. Approche épistémologique de Annick Le Guérer
Odeurs corporelles au fil des siècles - 2ème partie
Comment lutter contre l’action des miasmes putrides à une époque où l’eau n’a pas bonne presse…
Avec l’utilisation des aromates, des résineux odorants, du vinaigre camphré notamment car l’odeur forte mais saine va constituer un barrage olfactif aux épidémies véhiculées par les odeurs putrides, et aux remugles malodorants
En 1800 on utilisait ces recettes contre les épidémies : « on portera à la main une éponge imbibée de vinaigre ou un citron piqué de clous de girofle ou une boule odorante qu’on sentira de temps en temps »
On fera flairer aux ouvriers chargés de curer les marécages des éponges imbibées de camphre.
Aux travailleurs de la pierre, Fourcroy, chimiste (1755-1809) leur demande de descendre dans les carrières « que munis d’une sacoche pendue à leur col dans lequel seront deux gousses d’ail pilées avec un peu de camphre » et « ils se frotteront le visage avec de l’eau de vie camphrée ou du vin aromatique »
On est tout de même au 19ème siècle et on ne se pose toujours pas la question de l’hygiène corporelle en utilisant l'eau ….
Quant aux maisons mal ventilées que l’on sait être un vecteur de contagion (là aussi il y a des odeurs domestiques repoussantes et délétères), comment les désinfecter ?
Lors de la peste de Marseille en 1720 la procédure consistait en 3 fumigations successives : la 1ère avec des herbes aromatiques, la 2nde avec de la poudre à canon, la dernière avec un mélange de drogues dont de l’arsenic.
On fait d’ailleurs de même sur les navires pour désinfecter les lieux rendus putrides par l’entassement des gens et animaux : brûler beaucoup de poudre dans l’entrepont et la cale pour qu’il y ait beaucoup de fumées purificatrice.
Un siècle plus tard, on a un peu plus de progrès en la matière : on va s’attaquer aux odeurs familiales engendrées par la promiscuité à l’intérieur même des maisons, à l’absence de pièce adaptée pour la cuisine …. il faut que les endroits où stagnent les puanteurs privées soient éliminés : chambre où l’on s’entasse, couloirs exiguës, humidité des sols non pavés, manque d’air et de lumière, et à la campagne promiscuité avec les animaux et la puanteur qui en découle, l’air des armoires qui attire les souris, le lit de plume considéré comme un réceptacle de toutes les odeurs, édredons, oreillers et couvertures, « pot-pourri d’émanations méphitiques », odeur du vase de nuit, odeur d’évier, de boites à ordure sans couvercle, odeur du linge lavé en train de sécher difficilement, odeur du poêle ou de la cheminée, odeur stagnante du lit fermé par des tentures, tapisserie poussiéreuse, bref des odeurs de moisi, de rance, de renfermé.
Voir également les articles sur l'habitat : les courées de Lille et les caves à Lille.
Intérieur paysan 19ème siècle
Intérieur ouvrier en Belgique début 20ème siècle
Intérieur ouvrier 19ème siècle
Il faut donc maintenant « remuer chaque jour draps, couvertures, matelas, traversins et pendant cette pratique établir un courant d’air dans l’appartement en laissant ouvertes les fenêtres opposées les unes aux autres » nous dit le médecin Charles Londes en 1827
Le matelas doit être battu chaque année pour le « débarrasser des substances animales putrescentes » ; ceci étant il existe encore des théories au début du 20ème pour affirmer les vertus vitalistes de l’air des étables ou sécurisantes de l’atmosphère familial ….
On va vouloir également concevoir des demeures tenant compte des progrès de l’hygiénisme : dans la maison de type lilloise décrite en 1894 par Alfred de Foville, économiste et statisticien français (1842-1913, tout est mis en place pour exclure les odeur importunes : « la cuisine, la laverie, les lieux d’aisance sont reléguées dans un bâtiment annexe et les odeurs malsaines qui s’en dégagent se perdent dans la cour et dans le jardin sans pénétrer l’habitation »
L'excrément et l'urine vont faire l'objet de nombreuses études tout au long su 19ème siècle (entre fascination et dégoût) et leur élimination tant du paysage urbain pour des motifs de salubrité publique que de nos intérieurs pour des motifs hygiéniques évidentes sera l’objectif absolu des hygiénistes du 19ème siècle (voir article sur les wc, latrines et autres lieux d'aisance).
Suite dans le prochain article ...
Sources
Exposition : Une France de taudis
Le Propre et le sale, l'hygiène du corps depuis le Moyen Age de Georges Vigarello
Le miasme et la jonquille de Alain Corbin
Egouts et égoutiers de Paris de Donald Reid
La civilisation des odeurs de Robert Muchembled
La sémiologie des odeurs au XIXe siècle : du savoir médical à la norme sociale de Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky
L’hygiène sociale au XIXe siècle : une physiologie morale de Gérard Seignan
Les hygiénistes face aux nuisances industrielles dans la 1ère moitié du 19ème siècle de Jean-Pierre Baud
Odeurs corporelles au fil des siècles - 1ère partie
Odeurs corporelles
Au 17ème siècle, Jean de Renou, médecin des rois Henri II, Henri III et Henri IV, définit l’odeur comme une « substance vaporeuse qui sort de la matière odorable ».
Notre appréciation des odeurs naturelles et artificielles a beaucoup évolué depuis l’Ancien Régime tant d’un point de vue sanitaire que d’un point de vie « cosmétique ».
Il faut savoir que les odeurs corporelles ont servi longtemps les médecins dans leurs diagnostics. Chaque organe, chaque fluide chaque humeur a en effet selon les théories de l’époque ses propres odeurs et l’intensité des effluves atteste de la vigueur de la personne et est signe d’une intense vitalité. Jean Liébault (médecin - 1535-1592) écrit en 1582 « la sueur qui est de bonne odeur démontre une fort bonne température des humeurs … aussi ceux qui sont pleins de mauvaises humeurs comme les lépreux et les personnes lascives rendent une sueur qui sent le bouc ».
Médecin tenant la matula (fiole remplie d'urine du malade)
Bordeu, deux siècles plus tard (médecin 1722 1776) considère qu’il y a 7 émonctoires par lesquels les odeurs sortent et plus elles sont fortes plus l’individu est en bonne santé : « la partie chevelue de la tête, les aisselles, les intestins, la vessie, les voies spermatiques, les aines, les séparations des orteils »
D’où la réticence à l’égard de l’hygiène : nombre de médecins dès la Renaissance dénoncent les méfaits de l’eau : les ablutions trop fréquentes et donc les bains entrainent un affaiblissement de l’animalisation c’est-à-dire de la vitalité.
Bordeu met d’ailleurs en garde les citadins contre « le luxe de propreté » particulièrement néfaste chez les femmes en couche et les malades suants.
Bref, le corps médical a longtemps accordé aux odeurs une fonction symptomatique, dont a longuement tenu compte par exemple le médecin et chirurgien Augustin Jacob Landré-Beauvais (1772-1840) :
« Tous ceux qui se sont occupés de l’art de guérir ont observé les différentes odeurs que notre corps exhale tant en santé qu’en maladie. L’auteur du traité de Arte [Hippocrate] a placé les odeurs dans la classe des signes. Si on jette un coup-d’oeil sur les écrits des médecins cliniques de chaque siècle, partout on voit l’odorat éclairer leurs observations ; on trouve même parmi les peuples cette opinion généralement établie et répandue. […] Leurs réflexions paraissent d’autant plus fondées, que, toutes nos excrétions étant le résultat de l’exercice des fonctions, et particulièrement de l’animalisation, leur changement doit nécessairement annoncer celui de la santé ou de la maladie. »
« Variant selon le sexe, le climat, les saisons, les aliments ingérés, les passions subies, l’activité journalière, l’odeur corporelle est donc pour le médecin attentif à ses fluctuations un témoin privilégié des dérèglements de l’organisme ».
Visite chez le médecin apothicaire - Peinture flamande - 18ème siècle
Cette façon d’appréhender les odeurs existera jusqu’au début du 20ème siècle : un Larousse médical publié avant 1914 semble-t-il donne par exemple pour chaque cas clinique une ou des odeurs bien spécifiques :
Léthargiques : odeur de cadavre
Hystériques : odeur de d’ananas, de cannelle, de musc, de vanille ou d’iris.
Goutteux : odeur de petit lait.
Maladies du foie : odeur de musc.
Maladies de la vessie : odeur urineuse.
Diabétiques : odeur de foin et d’acétone.
Rubéole : odeur de plumes d’oie récemment arrachées.
Scarlatine : odeur de pain cuit.
Variole : odeur de bête fauve.
Les nourrissons répandent une odeur aigrelette de beurre fort, plus intense pour ceux au biberon, le lait de vache contenant davantage de beurre
Dans la vieillesse, l’odeur devient celle des feuilles sèches
Jean-Baptiste Delestre, homme politique du 19ème siècle, consacrera à l’odeur une section de son ouvrage de physiognomonie paru en 1866 : De la physiognomonie :
« De chaque corps vivant émane une odeur générique ; elle est facile à constater chez les hommes et les animaux, en excitant en eux la transpiration naturelle. La danse, la course, un exercice violent, favorisent ce résultat. Nous n’utilisons pas le sens de l’odorat, faute d’habituer la membrane olfactive à saisir les nuances odoriférantes, si bien appréciables par les animaux et notamment les chiens. C’est une ressource physiognomonique de moins. […] Le tempérament a son influence sur les émanations du tissu cellulaire. Leur force est en rapport avec la solidité de la constitution organique. Pendant le repos momentané du bal, de belles épaules nues laissent exhaler une odeur féminine, essence de vie et de jeunesse, différente de la vierge à l’épouse. Un aveugle expérimenté distinguerait la brune, la blonde et la rousse à cette expansion odorante. Elle est désagréable seulement aux deux extrêmes de la coloration de la peau, chez la négresse et la rousse au ton lacté. Les femmes qui se parfument doivent être admirées de loin. »
Jean Baptiste Delestre
Les médecins vont peu à peu s’intéresser aux émanations des corps malades et considérer que ces odeurs sont nocives et peuvent se fixer sur les vêtements, le mobilier autour de lui, les murs de la chambre et devenir un foyer d’épidémie.
De ce fait l’odeur nauséabonde a le mérite de signaler le danger : ainsi durant l’épidémie de fièvre des camps (épidémie de typhus) qui décima l’armée française à Nice en 1799, « les malheureux soldats répandaient une odeur semblable à celle du gaz phosphoreux en combustion qui se sentait de fort loin et qui séjournait dans les rues et dans les maisons où il y avait le plus de malade ».
Rousseau dira « l’haleine de l’homme est mortelle pour l’homme » c’est ainsi que l’haleine d’un vidangeur moribond foudroie un compagnon de Jean Noel Hallé, (médecin, 1754-1822).
Cette analyse des odeurs et plus exactement des odeurs puantes va commencer à faire réfléchir sérieusement sur la corrélation entre odeurs putrides et épidémies dans un siècle, (le 19ème siècle) où l’hygiénisme prend de l’essor : l’odeur va devenir peu à peu suspecte et l’objectif va bientôt être de désodoriser le corps et les lieux.
Cet objectif de salubrité et de désodorisation va être encore plus urgent du fait de l’exode rural massif qui est en cours depuis la révolution industrielle et qui entraîne accumulation de déchets dans les grands centres urbains ; or ces déchets provoquent des miasmes putrides considérés comme responsables notamment de la contagion de choléra, qui a ravagé le pays en 1832.
Petit à petit la réflexion va se tourner vers l’entassement des individus dans un espace clos : navire, hôpital, prison, caserne.
Le traité de « Médecine navale ou nouveaux éléments d’hygiène de pathologie et de thérapeutique medico-chirurgicale » écrit en 1832 indique que le navire est « un marais flottant » du fait de l’eau douce qui stagne en flaque après les pluies, qui imbibe les cordages, dissout les bois, oxyde le fer des boulets formant une boue noirâtre et se mélangeant à l’eau salée ; s’y ajoutent le fumier et la transpiration des bestiaux embarqués, la fiente des volailles, les provisions de morues, les cadavres de rats putréfiés, …bref, un vrai pot-pourri nauséabond et mortifère.
A noter qu’en 1821 l’Arthur, navire de poudrette (excrément desséché) provenant de Monfaucon, à destination de la Guadeloupe : la moitié de son équipage périt durant la traversée du fait de sa cargaison nauséabonde et les autres étaient à l’article de la mort à l’arrivée à Pointe à pitre
Quant aux prisons, elles ne sont pas mieux loties : selon l’écrivain Louis Sébastien Mercier (1740-1814) on sent Bicêtre à 400 toises de distance !
Et aux dires des contemporains du 18ème siècle, l’air vicié des prisons étaient le plus grand supplice qu’on pouvait infliger aux condamnés …
Gravure du 19ème siècle : cellule de prison
Les tribunaux ne sont pas en reste, ceci étant : pour l’anecdote Outre-Manche, en 1750 avant l’audience des assise qui se sont tenues à Old Bailey à Londres furent entassés 200 prisonniers dans 2 chambres qui donnaient sur la salle des juges ainsi que dans un réduit relié au tribunal par une porte : ces pièces qui n’avaient pas été nettoyés depuis quelques années ; « la putréfaction était encore augmentée par l’air chaud et renfermé de la salle et par la transpiration d’un grand nombre de personnes. » Deux ou trois avocats périrent ainsi qu’un sous shérif et une quarantaine de personnes présentes dans le tribunal.
Quant aux hôpitaux, on se doute de ce que l’on peut y trouver : sueurs des malades, crachats purulents, pus qui s’écoulent des plaies, odeur du sang, des excréments, de l’urine, promiscuité dans les salles et dans les lits … et toutes ces effluves s’amalgament pour dégénérer en épidémie.
Salle de l'Hôpital Saint Sébastien à Marseille vers 1900
Promiscuité importante encore au tout début du XXème !
Jacques Ténon, chirurgien (1724-1816) nous donne une description assez saisissante de l’Hôtel Dieu à Paris dans son Mémoire sur les hôpitaux de Paris en 1788 : « pénétration des planchers par le produit des chaises, dégradation des murs par les crachats, imprégnation des paillasses des moribonds » ; et de rajouter : quand on entrouvre le lit des parturientes « il en sort comme d’un gouffre, des vapeurs humides chaudes qui s’élèvent, se répandent, épaissisent l’air »
Et que dire des ateliers où travaillent des hommes, des femmes et des enfants dans des conditions absolument inimaginables aujourd’hui : les cordiers peuvent être victimes de la fermentation du chanvre nauséabond : « la laine imprégnée d’huile fétide répand des vapeurs très désagréables dans les ateliers des tisserands ; aussi sentent-ils une odeur infecte et ont-ils l’haleine puante » ; « l’air fétide des cuirs menacent les cordonniers et les corroyeurs » et les foulons qui travaillent dans des ateliers très chaud environnés d’odeurs d’urine et d’huile pourries !
Louis Sébastien Mercier nous donne une image olfactive très réaliste de ce qu’il voit autour de lui :
« si l’on me demande comment on peut rester dans ce sale repaire de tous les vices et de tous les maux, entassés les uns sur les autres, au milieu d’un air empoisonné de mille vapeurs putrides, parmi les bûcheries, les cimetières, les hôpitaux, les égouts, les ruisseaux d’urine, les monceaux d’excréments, les boutiques de teinturiers, de tanneurs de corroyeurs ; au milieu de la fumée continuelle de cette quantité incroyable de bois et de la vapeur de tout ce charbon ; au milieu de ces parties arsénicales, sulfureuses, bitumeuses, qui s’exhalent sans cesse des ateliers où l’on tourmente le cuivre et les métaux ; si l’on me demande comment on vit dans ce gouffre dont l’air lourd et fétide est si épais qu’on s’en aperçoit et qu’on en sent l’atmosphère à plus de 3 lieux à la ronde ; air qui ne peut pas circuler et qui ne fait que tournoyer dans ce dédale de maisons ; […] je répondrai que l’habitude familiarise les Parisiens avec les brouillards humides, les vapeurs malfaisantes, et la boue infecte »
Et de fait, pour ne prendre qu’un exemple, les jeunes filles se promènent sans souci dans le cimetière des Innocents sans être importunés par les exhalaisons des cadavres empilés ; « c’est au milieu de l’odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l’odorat qu’on voit celles-ci acheter de modes des rubans »
A noter que le cimetière des Innocents ne sera fermé qu’en 1780 suite à une série de doléances populaires orchestrées par les boutiquiers de la rue de la lingerie…
Cimetière des Innocents en 1750
Toutefois même si les individus de ces époques finalement pas si lointaines vivent avec ces odeurs de manière habituelle et s’en accommode faute de mieux, il en est certain que cela gêne et ils s’en plaignent comme on peut le voir ici : « en 1363, les professeurs et les étudiants de l’université de Paris se plaignent de leurs voisins bouchers qui « tuent leurs bêtes en leurs maisons et le sang et les ordures de ces bêtes ils le jettent tant par jour comme par nuit en la rue Sainte Geneviève et plusieurs fois l’ordure et le sang de leurs dites bêtes gardaient en fosses et latrines qu’ils avaient en leurs maisons, tant et si longtemps qu’il était corrompu et pourri et puis le jetaient en ladite rue de jour et de nuit, dont ladite rue, la place Maubert et tout l’air d’environ était corrompu, infect et puant ».
Suite dans le prochain article ...
Sources
Le Propre et le sale, l'hygiène du corps depuis le Moyen Age de Georges Vigarello
Le miasme et la jonquille de Alain Corbin
Egouts et égoutiers de Paris de Donald Reid
La civilisation des odeurs de Robert Muchembled
La sémiologie des odeurs au XIXe siècle : du savoir médical à la norme sociale de Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky
L’hygiène sociale au XIXe siècle : une physiologie morale de Gérard Seignan
Les hygiénistes face aux nuisances industrielles dans la 1ère moitié du 19ème siècle de Jean-Pierre Baud
Etuves et bains publics
Etuves et bains publics
Les bains publics et les étuves du Moyen Age sont peut être l’héritage des thermes de l’Antiquité mais plus sûrement les croisés ont ramené cet art de vivre de leur séjour en Orient.
On va d'abord se contenter de s'immerger dans de grandes cuves remplies d'eau chaude. et à la fin du 13ème siècle apparaissent les premiers bains saturés de vapeur d'eau.
Ces établissements sont construits à peu près sur le même schéma : une cave avec des fourneaux en brique, un rez de chaussée divisée en deux grandes pièces : l’une contient une ou plusieurs cuves en bois pour une ou plusieurs personnes. L’autre contient la salle d’étuve dont le plafond est percé de trous au travers desquels s’échappe l’air chaud, des gradins et des sièges. Aux étages il y a les chambres …
A Paris en 1292 on dénombre 27 établissements.
Ils se situent généralement dans les rues appelée rue des bains ou rue des étuves, elles sont situées près des points d’eau et proches de lieux fréquentés, comme le marché, la cathédrale, une rue passante, ou encore aux portes de la ville
À Rodez, des étuves sont mentionnées dans les archives en 1413 rue de la Penavayre, située près de la maison commune et du portail de Penavayre, faisant la jonction entre le Bourg et la Cité.
A Toulouse, les bains se concentreraient, selon Jules Chalande (dans son ouvrage « Histoire des rues de Toulouse »), dans la rue du Pont-de-Tounis, appelée au XIIIe siècle, rue des bains de la Dalbade. Un peu plus loin, il existe deux étuves rue du Comminges, révélées par le cadastre de 1478, et mentionnées dans une lettre de rémission de 1463.
Enfin, des étuves se situeraient également dans le quartier du Bazacle, près de la Garonne : le capitaine du guet, après avoir été réprimandé par les capitouls pour protéger des gens malfamés, avoue avoir vu des personnes s’ébattre dans l’une d’elles : « Et car ledit capitaine a dit et confessé en ladite court avoir esté une nuit ès estuves du Basacle de ladite ville et y avoir trouvé Maturin Besson, ung nomme Godefroy de Billon, et l’abbé du public couchez chacun avec une femme dissolue et car ilz fuerent ne les avoir point prins ne mennez en prison la court a ordonné que lesdits capitaine Maturin Godefroy et abbé seront mis en la Conciergerie ».
Chartres en comptait 5.
Ces établissements sont extrêmement florissants et rapportent beaucoup d'argent. Dans plusieurs villes de France, certains d'entre eux appartiennent même au clergé !
Valerius Maximus - Facta et dicta memorabilia - fin 15ème
Les bains publics ne sont pas tenus par n’importe qui : les étuviers sont constitués en corps de métiers, et leurs prix sont fixés par le prévôt de Paris. Il leur incombe d'entretenir leurs étuves puisque dans leurs statuts, il est écrit que "les maîtres qui seront gardes du dit métier, pourront visiter et décharger les tuyaux et les conduits des étuves, et regarder si elles sont nettes, bonnes et suffisantes, pour les périls et les abreuvoirs où les eaux vont"
Ils doivent observer certaines règles comme fermer le dimanche ou ne pas accepter les malades.
Les étuviers s’occupaient de chauffer l’eau et, quand elle était prête, des crieurs annonçaient l’ouverture des bains
«Seigneur qu’or vous allez baigner
Et estuver sans délayer ;
Les bains sont chauds, c’est sans mentir… »
Une séance d’étuve pouvait être offerte comme pourboire à des artisans, domestiques ou journaliers : « à Jehan Petit, pour lui et ses compagnons varlets de chambre, que la royne lui a donné le jour de l’an pour aller aux estuves : 108 s. »
Les tarifs vont varier en fonction des options que l'on va prendre : bain en cuve, massage, vin, repas, lit car en effet on ne fait pas que s'y baigner ... Ainsi le livre des métiers d'Etienne Boileau au 13ème siècle nous renseigne sur le prix de ces établissements :
« Et paiera chascunne personne, pour soy estuver, deus deniers ; et se il se baigne, il en paiera quatre deniers » mais s'estuver et se baigner coûte huit deniers.
Dürer lors de son voyage dans les anciens Pays Bas au début du 16ème indique dans son journal des dépenses : « Aix la Chapelle dépensé au bain avec des camarades : 5 deniers ».
Bains publics de Pouzzoles - Italie - 12ème
A noter que le salaire d'un ouvrier qualifié était de 10 à 11 deniers par jour à la même époque (voir site plus bas)
L’étuve est un moment finalement banal dans le quotidien, associé à des pratiques ludiques comme jouer aux cartes ou s’adonner à des activités plus charnelles.
On y converse, on y traite ses affaires et on se restaure en bonne compagnie
Même les clercs ...
Mais il est vrai que certaines étuves devinrent même d’aimables maisons de passe. Ainsi l’étuve de Jehannotte Saignant est pourvue en 1466 de « jeunes chambellières de haute gresse ».
Miniature du Maître de Dresde - Valerius Maximus - Facta et dicta memorabilia - v. 1480
En tous les cas se baigner dans des cuves d’eau chaude aromatisée constituait un véritable art de vivre associé à d’autres voluptés, comme l’évoque cet extrait d’un rondeau du poète Charles d’Orléans (1394-1465) ou même le Roman de la Rose :
« Et on y boit du vieux et du nouveau,
On l’appelle le déduit de la pie ;
Souper au bain et dîner au bateau,
En ce monde n’a telle compagnie. »
L’écolier de mélancolie, Rondeau LXV, 1430-1460
Les dits de Watriquet de Couvin - v.1300
« Puis revont entr’eus as estuves,
Et se baignent ensemble ès cuves
Qu’ils ont es chambres toutes prestes,
Les chapelès de flors es testes »
Le Roman de la Rose, vers 11 132 et suiv. (fin du 13ème siècle).
Philippe de Bourgogne au début du 15ème siècle louera pour la journée la maison de bains de Valenciennes dans le Nord avec les filles de joie pour mieux honorer l’ambassade anglaise venue à sa rencontre.
Valerius Maximus - Facta et dicta memorabilia - fin 15ème
A la fin du 14ème les étuves commencent à séparer les sexes
Les officiers municipaux d’Avignon interdisent en 1441 l’entrée des étuves aux hommes mariés.
A Toulouse, en 1477, le Parlement condamne Jacques Roy, un étuviste, pour avoir abrité des prostituées : « Il sera dit que la court mete l’appelant et ce dont a esté appellé au neant et au surplus veues ces confessions dudit prisonnier et les confrontations des tesmoins faictes en ladicte court dit sera que pour reparation des rufianage vie deshonneste dont a usé icelui prisonnier ès estuves dudict Thoulouse et ailleurs la court le condamne à fere tout nu le tours par les rues acostumées de la ville de Tholoze et aussi par devant les maisons de bains et estuves et en ce fait est banni et fustigué et sera banny et le bannist la court de toute la ville et viguerie de Tholoze jusques à ung an et l’absoult ayant esgard à son vieulx aage et aussi pour contemplation de ses femme et enfans de plus grand peine par lui defunt. Et enjoin ausdict capitoulz qu’ilz gardent et facent diligence que esdicts bains et estuves ne aillent en ladicte vie dissolue et facent bonne justice de autres personages nommes en proces » .
La licence sexuelle et la promiscuité qui règnent au sein des bains ont contribué à la fin de ces établissements : en effet, c’est le lieu idéal pour répandre les maladies vénériennes et les épidémies.
En 1573, Nicolas Houel, apothicaire de Paris, tint les étuves pour responsables de nombreuses contaminations. Ce dernier écrivit dans son traité de la peste : « Bains et étuves publiques seront pour lors délaissés, pour ce qu’après les pores et petits soupiraux du cuir, par la chaleur d’icelle, sont ouverts plus aisément, alors l’air pestilent y entre ».
En plus au 16ème siècle, l’église y met sérieusement son nez et sa morale : l’eau est source de plaisir donc c’est immoral. Se laver va devenir de plus en plus rare voire interdit par les instances ecclésiastiques et médicales, l'eau étant dangereuse en plus d'être pernicieuse.
A Dijon la dernière des 4 étuves est détruite au 16ème siècle (La plus réputée se situait dans le quartier de la paroisse Saint-Jean. Une autre, celle du Vert-Bois, était connue dans l’actuelle rue Verrerie).
Pas loin de la cathédrale Ste Bénigne - Dijon
Le « livre commode des adresses » ne recense plus à Paris en 1692 qu’un tout petit nombre de bains publics dont un bain de femmes rue Saint André des Arts.
Au 17ème siècle il reste encore des établissements mais plutôt destiné à la noblesse, tenus par un baigneur et leur visite reste quand même peu fréquente : avant un mariage ou un rendez vous galant ou pour y cacher des amours secrètes …
Il faudra attendre le 18ème siècle et surtout le 19ème pour qu'enfin, timidement, la propreté et l'hygiène passent à nouveau par l'usage de l'eau ...
Sources
Espaces et pratiques du bain au Moyen Âge de Didier Boisseuil
Le propre et le sale de Georges Vigarello
La rue de l'Ancien Régime au 19ème siècle
La rue de l'Ancien Régime au 19ème siècle
La rue de l’Ancien Régime est bordée de maisons basses, mal alignées, de 1 à 3 étages, avec de grandes portes cochères donnant sur des cours intérieures. Elle est étroite, tortueuse, le jour n’y pénétrant pas à cause des avancées de toit. La rue est remplie d’obstacles mouvants : des hommes, des animaux de basse-cour et de boucherie, des animaux domestiques, les charrois, les nuisibles comme les rats ; elle est le réceptacle des eaux usées, des déjections animales, du sang des animaux abattus. S’y empilent les pailles et fourrages pour les chevaux, les fagots pour les boulangers, l’huile pour l’éclairage ou le chauffage…
Un voyageur de la fin du 18ème siècle écrit à propos de Toulouse : "Toulouse n'a que quelques quartiers agréables, et ce sont les plus modernes Tout le reste n'est qu'un amas confus de vieilles maisons mal construites, sans goût, sans agrément , sans architecture, et dont les communications ne sont assurées que par une foule de vilaine rues sales, tortueuses, et étroites".
Les boutiques sont devant les portes, sur des tréteaux à même la rue ce qui accentue l’encombrement.
C’est ainsi que le registre de la prison du grand Chatelet indique que le 1er septembre 1775 le sergent de poste a été requis de se transporter à la descente du pont Notre Dame où une infinité de revendeuses de fruits étalent leurs marchandises au mépris des différentes ordonnances des magistrats de police rendues pour faire cesser les embarras qu’elles occasionnent à la voie publique et aux boutiques qu’elles masquent et y a été arrêtée l’une d’entre elles qui a maltraité d’un coup de maillet un perruquier qui l’a voulu renvoyée. Elle a dit se nommer Elisabeth Vallentin, 21 ans native de Paris marchande de fruits, demeurante rue st Victor ».
La rue est un lieu de divertissement pour les grands et les petits. Les artistes de rue y jouent de leur instrument et amusent les bonnes gens. 32 fêtes sont données par an à Paris au 18ème siècle sans compter les dimanches. La foule est importante à ces occasions, réunissant les pauvres en haillons et les bourgeois dans leurs beaux habits. Mais les jeux divers et variés des petits et des grands peuvent finir mal. Ainsi « le 18 février 1746 une sentence de police condamne à 100 livres d’amende chacun les nommés Bosselot Jean et Mignot dont les enfants en jouant avec des charbons dans des pots avaient mis le feu sur la voie publique à une voiture de paille et renouvelle les défenses faites aux pères, mères, et maîtres de laisser jouer et vagabonder les enfants apprentis et domestiques dans les rues ou places publiques »
A partir de 1822 à Paris ils sont interdits car « sous prétexte de jouer d’un instrument, tel que la vielle, la guitare, la harpe, etc., des individus pénètrent dans les cours, dans les cafés, les cabarets, et y donnent lieu à des plaintes, soit à raison des chansons licencieuses qu’ils chantent, soit à raison des embarras qu’ils causent dans les rues et places où ils stationnent ».
La rue est aussi le lieu des plaisirs : "on enlève tous les mois sans beaucoup de façons et sur simple ordre d'un commissaire 3 à 400 femmes publiques. On met les unes à Bicêtre pour les guérir, les autres à l'Hôpital pour les corriger" nous dit Mercier - Voir les articles sur l'enfermement des pauvres ICI et ICI.
Le nombre de prostituées diffèrent selon les auteurs : Pour Mercier "on compte à ¨Paris 30 000 flles publiques c'est à dire vulgivagues et 10 000 environs moins indécents qui sont entretenues et passent d'année en année en différentes mains. On les appelait autrefois filles folles de leur corps". Et de rajouter : "si la prostitution venait à cesser tout à coup, 20 000 filles périraient de misère, les travaux de ce sexe malheureux ne pouvant pas suffire ici à son entretien ni à sa nourriture".
Et que dire des chevaux ? ils y sont les rois : jusqu’à l’aube du XXe siècle, la rue est en effet le domaine du cheval : Paris, vers 1900, compte plus de quatre-vingt mille chevaux en activité, pour tirer les diligences, les fiacres et les camions, sans parler des chevaux de promenade et de la cavalerie militaire. Progressivement les chevaux vont céder la place aux vélocipèdes qui prennent une place de plus en plus importante tout en effrayant chevaux et piétons (on compte 60 000 vélos à Paris en 1893, 94 255 en 1898, 212 510 en 1900). Les 1ères voitures vont faire leur apparition ainsi que les transports en commun type tramway d’abord à traction animale dans les années 1850 puis à traction mécanique vers les années 1875.
La circulation dans les grandes villes devient si intense que Louis Figuier (écrivain et vulgarisateur scientifique né en 1819 à Montpellier et mort à Paris en 1894) écrit dans les années 1880 que « la circulation devient chaque jour plus difficile dans les rues de la capitale » et reste stupéfait devant « le mouvement des véhicules au carrefour du boulevard Montmartre et de la rue Montmartre, vulgairement nommé le Carrefour des écrasés, [qui] est de plus de 100 000 par jour… ».
Au 18ème siècle déjà la circulation à Paris est vivement critiquée : « quant aux carrosses il y en a ici un nombre infini qui sont délabrés et couverts de boue et qui ne sont faits que pour tuer les vivants. Les chevaux qui les tirent mangent en marchant (…) tant ils sont maigres et décharnés. Les cochers sont si brutaux , ils ont a voie si enrouée et efroïable, et le claquement continuel de leur fouet augmente le bruit d’une manière si horrible qu’il semble que toutes les Furies soient en mouvement pur faire de Paris un enfer. Cette voiture cruelle se paye par heure, coutume inventée pour abréger les jours dans un temps où la vie est si courte » JP Marana Lettre d’un sicilien à un de ses amis, fin du 17ème.
La rue est un lieu de violence et ce d’autant plus que l’éclairage est inexistant la nuit : « 10 juin 1785, midi, Marie Jeanne Quelin, 54 ans, femme de P. Grignon, cordonnier, dépose qu’elle a été attaquée dans la rue, qu’ils levèrent ses jupes et lui firent des attouchements malhonnêtes en lui portant les mains sur les cuisses, et autres parties de son corps ».
17 août 1775. Xavier Billod compagnon menuisier dit qu'il y a une heure sa femme a été attaquée sous la porte cochère par la femme Mage qui lui a jetée une assiette de faïence qu'elle avait à la main et avec les morceaux lui a asséné des coup au visage, et elle est blessée au point d'être au lit et qu'elle est bien mal".
9 avril 1783. 11h du soir, Bailley, huissier audiencier en la chambre des comptes du Roy demeurant à Paris rue St Antoine face la vieille rue du Temple, se plaint que passant de jour d'hui rue de Gèvres, en face la rue St Jérôme, à l'heure ci dessus indiquée, on lui a jeté d'une fenêtre à grand carreau du 2ème sur le devant des immondices dont le sieur Bailley s'est immédiatement récrié, desquels immondices il nous est apparu, tant sur son habit que sur son chapeau qui en étaient tout imbibés".
La rue est d’autant plus violente qu’elle abrite une population ouvrière miséreuse prompte aux émeutes. Louis Sébastien Mercier (écrivain et philosophe né en 1740 et mort à Paris en 1814) écrit que « si l’on abandonnait le peuple de Paris à son premier transport, s’il ne sentait lus derrière lui le guet à cheval, le commissaire et l’exempt, il ne mettrait aucune mesure dans son désordre ; la populace délivrée du frein auquel elle est accoutumée, s’abandonnerait à des violences d’autant plus cruelles qu’elle ne saurait elle-même où s’arrêter ».
"3 juin 1775. 8 h du soir, le caporal vient d'arrêter rue Neuve St Martin à la réquisition d'un officier de robe courte, un particulier prévenu de l'avoir insulté dans ses fonctions et a voulu exciter une émotion populaire".
Cet encombrement permanent est un obstacle à la circulation tant des personnes que des biens et donc un obstacle au commerce. La promiscuité entre hommes, animaux et déchets en tout genre est également propice à la saleté, aux maladies et aux incendies. Ainsi « une voiture est indispensable ici au moins pour les étrangers. Mais les français savent d’une façon merveilleuse marcher au milieu des saletés sans se salir. Ils sautent artistement de pavé en pavé (…). L’illustre Tournefort qui avait fait presque le tour du monde après être revenu à paris fut écrasé par un fiacre après être revenu à Paris parce que durant son voyage il avait désappris l’art de bondir comme un chamois dans les rues, talent indispensable pour tous ceux qui vivent ici. » N. Karamzine voyages en France 1789-90
L'embarras de Paris - Nicolas Guérard 1648-1719
Louis Sébastien Mercier écrit dans son Tableau de Paris en 1783 qu’ « on vient d’établir dans tous les corps de garde des civières ou brancards garnis d’un matelas (…) de même on trouve chez le commissaire de quartier des bandes, des compresses, de la charpie (…) car marcher dans Paris toute la journée pour ses affaires c’est aller pour ainsi dire à l’assaut ».
BnF - Les couvreurs de Paris/Embarras de Paris
« Le 8 octobre 1763 minuit et demi est trouvé Jean François Cassagne, juste âgé de 15 ans, sans asile, vendant des épingles depuis hier attendu que son père l’avait mis dehors, est envoyé au petit chatelet de police »
A partir du 16ème siècle, de multiples règlements tentent avec plus ou moins de succès de s’attaquer à l’assainissement et la propreté de rues. Mais aussi à la sécurité.
Mettre des trottoirs, paver les rues, mettre des rigoles, cartographier précisément la ville, codifier la voierie , relever les noms des rues, éclairer les rues, les agrandir, créer des espaces spécialisées comme les marchés aux fleurs, aux poissons, aux bestiaux va constituer le début de la transformation de la ville qui va conduire à la rue haussmannienne, régulière, large, aérée, bordée d’immeubles plus ou moins chargés de décorations, de six ou sept étages. Le modèle hausmannien va s'imposer peu à peu dans les grandes villes : Lyon en 1853, Marseille et Lille en 1858, Montpellier en 1861, Toulouse en 1864. L'hausmannisation va permettre enfin la mobilité et les échanges au sein des villes.
Louise Marie de Schryver - Rue Royale à Paris - 1898
Lille détruit ses remparts et annexe Fives, Moulin et Wazemmes, perce de grandes artères comme la rue de la gare (actuelle rue Faidherbe) en 1869/1870 et la rue Impériale en 1862 (actuelle rue Nationale).
Percement de la rue de la Gare à Lille - 1869 - Le Blondel
Les rues vont porter des noms officiels grâce à des plaques en fer blanc à partir de 1728 mais la pluie et le mauvais temps effacent les caractères. Donc le nom des rues fut gravé dans la pierre. Louis Sébastien Mercier précise que « les graveurs de noms de rue ont été obligés de travailler de nuit tant ils étaient assaillis de quolibets, de coups et de menaces de séditions lorsqu’ils travaillaient en plein jour ».
Progressivement les chemins et rues se vêtent de macadam, technique mise au point en Angleterre vers 1814 par John Loudon MacAdam, qui consiste à déposer sur un sol bien drainé, trois couches de cailloux tassés au rouleau. Ce procédé n’est pas parfait car il demande un entretien important des rues. Dès 1835, à Paris, l’asphalte revêt les trottoirs puis vient le tour du bitume et du goudron qui vont permettre une étanchéité plus importante des rues macadémisées. Un réseau d’égout est créé sous la ville de Paris dans la 2ème moitié du 19ème. Lire l'article sur les latrines ..ICI
Sources
Vivre dans la rue à Paris au 18ème siècle de Arlette Farge
Histoire de la rue de Maurice Garden (Pouvoirs 2006/1 n° 116)
La rue parisienne au xixe siècle : standardisation et contrôle ? de Sabine Barles ( Romantisme 2016/1 n° 171)
C comme Crises démographiques aux 18 et 19ème siècles
Les crises démographiques résultent de nombreux éléments dont le climat, le manque d’hygiène, une alimentation insuffisante liée à de mauvaises récoltes et les problèmes d’adduction d’eau ; tous jouent un rôle dans la morbidité et la conjonction de plusieurs d’entre eux provoquent des hécatombes.
Ainsi en Comminges le climat est rude : des hivers très froids à fort enneigement « la neige résiste (…) depuis le 1er 11 janvier au 1er avril » , un climat froid pendant 8 mois et tempéré les 4 mois restants avec brouillard, grêle et pluie et des étés chauds plus des vents d’ouest-nord-ouest dominants humides et frais
Ce climat ne prédispose qu’à une économie pastorale avec élevage brebis, vaches et quelques juments poulinières.
« On ne peut point labourer ny avec des bestiaux à cause des précipices, il n’y a point de charrettes, tous les travaux se font à l brasse (…) les paysans labourent à l bêche le terrir aride et transportent le fumier sur leur tête » Mayrègne près de St Gaudens
A Caubous près de Saint Gaudens « il n’était pas rare d’avoir trois mètres de neige de hauteur et le froid était intense. »
Une étude (anonyme) sur le canton de Luchon au commencement du 19è décrit les habitants : « L’espèce humaine (…) est ici aussi misérablement rabougrie que celle des autres animaux. Les enfants n’y présentent que des chairs blafardes et livides (..) Nos vierges de 15 et 16 ans (…) se trainent à pas lents (…) Les jeunes gens plus favorisés de la nature y sont assez bien formés, lestes et vigoureux mais les travaux continuels auxquels ils sont obligés de se livrer pour entretenir un grand nombre d’enfants dont ils deviennent les pères en se mariant de très bonne heure les font bientôt parvenir à une vieillesse précoce ».
Les épidémies de variole, dysenterie, entérite, scarlatine sont toujours présentes quelle que soit l’époque.
Le choléra atteint la région Midi Pyrénées en 1834, la suette est arrivée quant à elle en 1782.
La maîtrise tardive de l’eau explique les niveaux élevés de gastro entérite et de typhoïde (les populations sont atteintes lors de la consommation directe des eaux pollués ou de produits ayant été en contact avec cette eau ou encore ayant poussé dans du fumier infecté).
La typhoïde se caractérise par une élévation de la température et l'apparition de troubles intestinaux. Elle dure environ 20 jours mais cette durée peut être allongée par des complications comme des hémorragies intestinales, une perforation de l'intestin, une péritonite, bronchite, néphrite, phlébite ...
Il faut dire que l’hygiène reste longtemps déplorable dans l’espace public comme privé : les rues de Toulouse sont le réceptacle de jets d’urine, de dépôts de matière fécale, de tripailles, de fumier.
A Montesquieu Volvestre (à 50 km de Toulouse), en 1832, 1835, 1854, s’amoncèlent devant les portes et dans les jardins, fumiers et immondices ; les fossés faisant office de rigole sont remplis de détritus. A Carbonne en 1898, après chaque orage les eaux deviennent troubles et d’un goût douteux. Voir également ICI et ICI.
Les fontaines quand il y en en a sont contaminées, tout comme les puits.
Les habitants en majorité au 19è continuent à s’approvisionner dans le fleuve, les rivières et les puits ce qui ne permet donc pas de consommer une eau propre ; Il y a quelques exceptions comme par exemple les hameaux de Lançon et de Croix près de Carbonne qui dès 1871 profitent de l’installation d’une pompe.
Les crises démographiques peuvent s’expliquer également de façon moins dramatique par la migration des jeunes : l’instituteur de Bourg d’Oueil indique en 1886 : « Cette diminution (de la population) est occasionnée par l’émigration vers les villes où les jeunes gens et les jeunes filles se placent comme domestiques ; plusieurs hommes entrent ainsi dans la douane, la gendarmerie, dans le clergé et dans le corps enseignant. D’un autre côté le nombre des enfants devient tous les jours moins considérable … en ce moment il n’y a pas à Bourg plus de 4 enfants âgés de 3 ans et il n’y en a que quatre ayant 3 à 5 ans ».
La Grande Guerre viendra une génération plus tard compléter ces crises démographiques de façon cruelle et apocalyptique : 18% des incorporés de l’armée française seront tués. Avec toutes les conséquences que cela va entraîner ensuite sur la natalité…
Sources
Visages de la mort dans l'histoire du midi toulousain sous la direction de Jean Luc Laffont
Latrines scolaires
En lisant le livre de Roger Henri Guerrand, "Les lieux - histoire des commodités", j'ai appris pourquoi les toilettes des écoles et même au collège d'ailleurs avaient des portes ouvertes en haut et en bas ; c'est assez édifiant.
En fait les latrines avaient mauvaises réputations car les élèves croyant échapper à la surveillance des maîtres, s'abandonnaient dans ces lieux à des habitudes que la morale et l'hygiène réprouvent, aux dires des têtes bien pensantes de l'époque. Nous sommes en plein dans la période pudibonde à l'extrême dont l'objectif principal est de lutter contre les pratiques masturbatoires en tout genre.
L'idée donc de ces portes coupées en haut et en bas était de pouvoir voir la tête et les pieds de l'enfant pour le surveiller et lui faire comprendre que des pratiques "honteuses" seraient de suite visibles par le surveillant.
D'un autre côté il fallait du courage pour y rester ne serait ce qu'une minute tellement les wc des écoles étaient repoussantes. En 1867 le rapport du Dr Vernois qui a visité la presque totalité des lycées de France soit 77, concluait que dans 54 établissements les lieux d'aisance exhalaient des odeurs infectes.
En 1864 un rapport présenté par la Commission des logements insalubres au préfet de la Seine sur l'état des établissements scolaires libres et communaux précise que sur 1403 écoles visitées, 855, soit 62% laissaient à désirer quant à l'hygiène. Dans certains externats privés, il n'y avait même pas de lieu d'aisance. Dans d'autres un sceau hygiénique en tenait lieu, souvent commun avec les locataires de la maison abritant l'école.
Le nombre de cabinets par rapport à celui des élèves est un problème aussi que le ministère de l'Instruction publique résoudra en 1882 : "toute école devra être munie de privés à raison de 2 cabinets par classe dans les écoles de garçons et de 3 dans les école de filles. Un cabinet sera réservé pour les maîtres."
Histoire de wc, latrines et autres lieux d'aisance
S’intéresser à nos aïeux implique nécessairement de se poser des questions assez triviales.
Nous vivons dans un confort dont nous n’avons pas du tout conscience. Les toilettes par exemple ; cela semble tellement évident d’aller aux toilettes quand on en a envie. Evident d’utiliser un endroit spécifiquement dédié à cela, à l’abri des regards, propre, avec tout le confort moderne.
Mais avant ? Comment ça se passait-il ? On imagine aisément que le confort que nous connaissons n’existait pas mais concrètement comment nos ancêtres s’y prenaient-ils pour satisfaire leurs besoins naturels ?
Il n’existe pas sous l’Ancien Régime de pièce réservé à cet usage et encore moins de système organisé de collecte et d’évacuation des excréments.
Concrètement, les personnes, chez elles, utilisaient souvent des pots de chambre (pour les moins riches, n’importe quel récipient en terre vernissée, en faïence ou en étain, ou dehors ou même la cheminée). Ces pots étaient parfois fermés et surmontés d'un siège percé plus confortable, vidés par les domestiques[ dans les rues avec les ordures ce qui n’est pas sans conséquences fâcheuses.
La ville d’Angers par exemple connaît au 14ème siècle de « graves inconvénients de peste et de mortalité qui souvent ont affligé cette ville à l’occasion de ce que plusieurs manants et habitants en icelle n’ont nul retrait en leur maison et font mettre et jeter sur le pavé de soir et de nuit dégoûtantes et abominables immondices dont la ville est fort infestée ».
A la fin du 17è siècle, un vase de nuit un peu spécial fait son apparition : le bourdaloue : il s’agit d’un vase de nuit de forme ovale pour s’adapter à la morphologie féminine, petit, sur le fond duquel est peint un œil entouré parfois de légendes grivoises ; ce pot se fabriquait en divers matériau en verre, en étain ou en cuivre, plus léger pour le voyage. Louis XIV en possédait en argent gravé aux armes de la France.
Pourquoi bourdaloue ? A priori ce nom provient de Louis Bourdaloue (1632-1704), considéré comme étant de l'un des pères jésuites les plus illustres du règne de Louis XIV. Surnommé de son vivant « le roi des prédicateurs et le prédicateur des rois », Bourdaloue était un excellent orateur qui passionna la Cour et le tout Paris avec ses sermons éclairés. Et pour ne pas perdre une miette de ses prêches, les femmes venaient à la messe avec un pot de chambre qu'elles plaçaient sous leurs robes à panier. C'est ainsi qu'il se serait baptisé « bourdaloue ».
Revenons à nos chaises percées, plus pratiques donc et plus « conviviales » que les pots de chambres classiques. De nombreux euphémismes sont utilisés selon les époques (pudiques ou moins pudiques) pour désigner la chaise percée : « French courtesy » en Angleterre, « chaise d'affaires », « chayère de retrait », « commodité », « secret », « selle» («aller à la selle ») ou « chaise nécessaire » en France. La garde-robe étant l'endroit où l'on plaçait généralement la chaise percée, « aller à la garde-robe » a fini par signifier « aller à la chaise percée ».
Ce sont des meubles en bois brut pour le commun des mortels, beaucoup plus luxueux pour la noblesse ou la bourgeoisie aisée. Ils sont, pour eux, le plus souvent recouverts de velours, rembourrés de foin, de crin ou de duvet, avec un bassin en faïence ou en argent et parfois ce meuble possède un guéridon pour lire ou écrire. N’oublions pas qu’à cette époque recevoir sur sa chaise percée était à la mode même si cela pouvait rebuter certains. Le bouffon de Louis XIII aurait d’ailleurs dit à son maître un jour : « il y a deux choses à votre métier dont je ne me pourrais accommoder : de manger seul et de chier en compagnie » …
A ce propos, d'après l'historien Hans Peter Duerr, le fait d'utiliser une chaise percée en public serait une marque de puissance : « Il s'agissait, en fait, d'une forme moderne d'affirmation de sa puissance, destinée à montrer à son hôte le peu de cas que l'on faisait de lui ».
Isabeau de Bavière en 1389 avait une chaise percée garnie de velours bleu ; et comme la reine avait l’habitude de l’emporter avec elle quand elle se déplaçait, on l’enfermait dans une gaine de « cuir de vache, garnie et estoffée de courroies de cuir et de crocs de fer ».
Louis XI (15ème siècle), pudique, disposait d’une chaire de retrait entourée de rideaux. Il utilisait également de l’étoupe de lin en guise de papiers hygiénique.
La cheminée est également un endroit prisé pour se soulager, que l’on soit noble ou manant. Envie pressante oblige !
Une fois les besoins effectués, qu’en fait-on ?
Des systèmes de fosse existaient mais cela reste peu fréquent sous l’Ancien Régime et même après d’ailleurs. Le mot d’ordre reste en effet de jeter tout dans la rue. Les châteaux et monastères semblent plus en avance sur leur temps puisqu’il existait des endroits spécifiques pour se soulager, le tout tombant dans le vide ou si possible dans un ruisseau.
latrine du château de Peyrepertuse
Il est à noter que cette promiscuité avec l’excrément en fait un sujet de littérature relativement fréquent. Pour preuve ce titre qui se suffit à lui-même : « La farce nouvelle et joyeuse du pet » (16è siècle) ; de même Rabelais et son Gargantua, Montaigne dans ses Essais et même Luther dans « Propos de table » ne se privent pas d’écrire sur le sujet.
Pire, les médecins croyaient aux vertus thérapeutiques des excréments. Même Luther nous rappelle que Dieu a mis dans la fiente de truie le pouvoir d’arrêter le sang, dans la fiente de cheval de guérir de la pleurésie et dans la fiente d’homme de soigner les blessures et les pustules noires.
Bref, de manière générale, pisser ou déféquer directement dans les rues, en public, dirons-nous car ils ne se cachaient pas nécessairement, est courant sous l’Ancien Régime qui n’est guère pudique, même si cela ne plaisait pas à tout le monde. Ainsi La Rochefoucauld au 17ème siècle se dit choqué par les mœurs anglaises, notamment par les pots de chambre près de la table que les gens utilisaient même pendant le repas, à la vue de tous…
Quid des latrines publiques ?
Elles existaient mais étaient très rudimentaires : ce sont des bancs percés de trous, au-dessus d'une large fosse, le tout dans une cabane.
On préfère se soulager dans la rue dès qu’on a envie car se retenir n’est pas bon pour la santé d’après la science médicale de l’époque.
Ceci étant cette liberté de se soulager n’importe où et n’importe comment n’est quand même pas du goût de tout le monde et déjà au 16ème siècle des manuels recommandent de rester discret : Erasme le premier nous explique dans son de « Civilitate morum puerilium » qu’ « il est mauvais pour la santé de retenir son urine et honnête de la rendre en secret. Certains recommandent aux jeunes gens de retenir un vent en serrant les fesses. Et bien il est mal d’attraper une maladie en voulant être poli. Si l’on peut sortir, il faut le faire à l’écart ; sinon il faut suivre un vieux précepte : cacher le bruit par une toux ».
De la discrétion en public comme en privé
Bref on recherche un peu plus de discrétion dans l’art de déféquer et d’uriner : chez soi, on va se soulager dans un lieu choisi : au dernier étage (les déchets s’écoulant dans un tuyau donnant directement dans la rue ou plus rarement dans une fosse sous la maison) ou au fond du jardin. Voire même un lieu attenant à la cuisine, lieu quelque peu dévalorisé à l’époque.
Le médecin Louis Savot au début du règne de louis XIII affirme en effet que « le siège et ouverture des privés sera au galetas d’autant que s’il était plus bas la puanteur se pourrait plus aisément répandre par le corps de logis : ce qui ne peut arriver sitôt quand ils sont situés aux lieux les plus hauts, le propre de l’odeur étant de gagner toujours le haut ».
Jean Jacques Bouchard qui alla de Paris à Rome en 1630 explique dans son livre « Confessions de J. J. Bouchard » qu’à Aix, Marseille et Arles, « il faut faire ses affaires sur les toits des maisons, ce qui empuantit fort les logis et même toute la ville, principalement lorsqu’il pleut ».
Mais quid de la collecte de nos excréments et autres déjections ? Les autorités commencent sérieusement à s’en préoccuper dès le 16ème siècle.
Le Parlement de Paris par exemple en 1533 exige des fosses fixes sous chaque maison. En 1585 à Bordeaux, ordre est donné aux propriétaires de maisons d’établir « fosses et retraits pour servir de latrines. Est défendu aux habitants de ladite ville et à tous autres de jeter dans les rues d’icelle par les fenêtres ou autres lieux, ordures, urine et autres eaux infectes et corrompues ».
Ces injonctions sont restées peu ou prou lettre morte …
Ainsi en En 1668 les commissaires du Châtelet déclare qu’en la plupart des quartiers, les "propriétaires des maisons se sont dispensés d’y faire des fosses et latrines quoiqu’ils aient logés dans aucune desdites maisons jusqu’à 20 et 25 familles ce qui cause en la plupart de si grandes puanteurs qu’il y a lieu d’en craindre des inconvénients fâcheux ».
Le « tout à la rue » reste à la mode.
Théoriquement, les immeubles construits au 18ème siècle sont équipés en moyenne de 2 cabinets ; un au rez de chaussée ou près de l’escalier, le second au dernier étage. Souvent la cuvette est béante, elle a été fabriquée en fonte ou en poterie et on la scelle sur une pipe en plomb ; sous Louis XV il y aura parfois un couvercle ; ces cuvettes sont reliées à la colonne de chausse.
Mais les architectes ne s’intéressent pas trop aux lieux d’aisance et pourtant certains d’entre eux ont compris l’intérêt de prêter une attention toute particulière à ces endroits intimes et à leur tuyauterie : Pierre Bullet, architecte de son état, précise par exemple en 1691 qu’il faut prendre grand soin des tuyaux de descente « car il n’y a rien de si subtil que la vapeur qui vient des matières et des urines, elle passe par la moindre petite ouverture et infecte les maisons ».
Et pourtant un siècle plus tard, Sébastien Mercier, écrivain des Lumières, explique que les tuyaux sont mis un peu au hasard, sont trop étroit et s’engorgent vite, les matières fécales s’approchant dangereusement du siège ; une fois les tuyaux crevés car surchargés, la maison est inondée.
Un architecte du 18ème siècle, Jean François Blondel, explique ce que doit être le cabinet idéal : équipé d’une sorte de bascule s’effaçant sous le poids des matières, ce qui évite toutes odeurs.
Mais tout le monde, même un siècle plus tard d’ailleurs, n’est pas équipé de ce dispositif ingénieux.
En attendant marcher dans les rues de Paris ou de toute autre ville de province relève de la gageure. Même au palais du Louvre où se croisent journellement des milliers de personnes, il faut faire attention où l’on met les bottes que ce soit dans les couloirs ou les escaliers.
Au Palais Royal en été, on ne sait où se reposer sans respirer l’odeur de l’urine croupie : les arbres qui en sont perpétuellement arrosés périssent presque tous (« Essai sur la propreté de Paris » par un citoyen français 1797).
Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris au 18ème siècle nous apprend que le jardin des Tuileries a longtemps été « le rendez-vous des chieurs » qui profitait des haies d’ifs pour « soulager leurs besoins », si bien qu’une odeur infecte se dégageait des Tuileries
Et que dire de Versailles ?
Denis Turmeau, comte de la Morandière, écrivain du 18è siècle, dans son ouvrage « Police sur les mendiants » nous précise que le parc, les jardins, le château même de Versailles font soulever le cœur par leurs mauvaises odeurs ; les passages de communication, les cours des bâtiments en ailes, les corridors sont remplis d’urine et de matière fécale.
A noter tout de même que Louis XVI fit installer dans le palais de Versailles une cuvette avec abattant à charnières, l’ensemble doté d’un mécanisme permettant de déverser de l’eau après utilisation ; on appelle cette cuvette « lieux à l’anglaise » (le précurseur de cette cuvette innovante est le poète anglais John Harington, filleul de la reine Elisabeth 1ère qui inventa en 1595 le mécanisme en question ; l’invention ne fut guère prisée par ses contemporains mais fut reprises avec plus de succès en 1775 avec Alexander Cummings, horloger écossais.
Mais manifestement cette cuvette à l’anglaise n’existait pas en nombre suffisant …
En tous les cas le progrès commence à arriver. Ainsi la famille Mozart au 18ème siècle, de passage à Paris, découvre un lieu d’aisance tout à fait inédit : « Avez-vous déjà entendu parler de cabinet d’aisance anglais ? - On en trouve ici dans presque tous les hôtels particuliers. Des deux côtés, il y a des conduites d’eau que l’on peut ouvrir après s’être exécuté ; l’une envoie l’eau vers le bas, l’autre, dont l’eau peut être chaude, l’envoie vers le haut. Je ne sais comment mieux vous expliquer cela avec des mots polis et bienséants, je vous laisse le soin d’imaginer le reste ou de me poser des questions lorsque je serai de retour. Ces cabinets sont en outre les plus beaux qu’on puisse imaginer. Généralement, les murs et le sol sont en majolique, à la hollandaise ; à certains endroits construits à cet usage, qui sont soit laqués en blanc, ou en marbre blanc ou même en albâtre, se trouvent les pots de chambre de la porcelaine la plus fine et dont le bord est doré, à d’autres endroits il y a des verres remplis d’eau agréablement parfumée et aussi de gros pots de porcelaine remplis d’herbes odorantes ; on y trouve aussi généralement un joli canapé, je pense pour le cas d’un évanouissement soudain. »
Ce cabinet reste bien sûr rare car le prix de l’eau est très élevé, et on doit donc précieusement l’économiser. Le commun des mortels continue donc à utiliser des pots de chambres et des chaises percées.
Des idées fusent ceci étant, pour permettre aux gens de se soulager proprement et discrètement : Monsieur Cadet de Gassicourt, pharmacien de son état, vit à Vienne un spectacle curieux au 18ème siècle : " Un usage fort bizarre consistait à entretenir la propreté dans les rues de Vienne. Quelques spéculateurs philanthropes avaient imaginé de se tenir près des places et des édifices publics, dans des lieux écartés, avec des seaux de bois couverts et un grand manteau. Le seau servait de siège, et le manteau, cerclé dans sa partie inférieure, s’éloignait assez du corps de celui qui le portrait, pour permettre au client de se débarrasser sans être vu des vêtements particuliers qu’il devait écarter ». La même chose se retrouve à la même époque en France moyennant 4 sous par « séance »
Revenons à la collecte et l’évacuation : des règles précises régissent la construction des fosses mais c’est tellement strict que de nombreux propriétaires préfèrent enfouir dans leur cave ou leur jardin d’énormes futailles destinées à leurs déchets organiques.
D’où fatalement un problème d’’infiltration dans les caves voisines surtout si la vidange n’est pas faite ou rarement faite. Les matières vont suinter et envahir la cave, remonter dans les tuyaux, s’insinuer jusque dans les puits …
Justement la vidange : comment cela se passait-il ?
Avant la vidange, la fosse doit rester ouverte pour que les gaz délétères se dissipent. Précisons que ce que l’on appelle alors la basse œuvre s’effectue de nuit obligatoirement.
Puis une échelle est plantée dans la fosse et un compagnon descend un seau par une corde qu’il remontera et videra dans la hotte d’un camarade lequel en déversera le contenu dans des tonneaux ; une fois fait les gadouarts comme on les appelle attaquent à la bêche et à la houe le « gratin », couche qui adhère fortement aux parois de la cuve. Les tonneaux sont ensuite transportées jusqu’aux voieries (à Paris il y en avait 3 : Montfaucon au pied des Buttes Chaumont, le faubourg St Germain et le faubourg St Marceau).
collecte des pots de chambre (début du 20è)
Il est bien évident que rejeter tout ça dans la seine est interdit mais …
Des accidents arrivent assez fréquemment pendant les travaux de vidange, vu les conditions de travail : les ouvriers peuvent suffoquer sous les vapeurs sulfureuses, être atteints de cécité temporaire suite aux vapeurs d’ammoniaque …
Il est évident que pendant ce temps les habitants sont privés de toilettes et jettent le tout à la rue …
Si l’on regarde ce qui se passe à Lille : le 28 septembre 1730 une ordonnance fut promulguée par la municipalité de Lille : les habitants se voient interdire de « jeter par les portes, fenêtres ou autrement aucunes ordures, immondices, cendres, lessives, feuilles de vignes, écorces de fruits , paille, gravois, terreaux, tuileaux, ardoises et toutes sortes de crons, raclure de cheminées, fumiers». ils devront mettre ces immondices ans les chariots dédiés à ca ; chariots qui d’après l’article 4 de ladite ordonnance, doivent être munis d’une « sonnette assez forte pour se faire entendre dans le fond des maisons pour avertir les habitants d’apporter leurs immondices".
Bien sûr cette ordonnance n’est pas ou peu respectée.
Au 19ème siècle, la situation n’a pas changé d’un iota
Un lecteur de la Gazette Municipale de Paris écrivait à son journal en précisant :
« Les parisiens transforment en urinoir tous les intervalles qui séparent les boutiques, tous les angles de portes cochères, toutes les bornes de rue, tous les arbres des promenades publiques ».
Au niveau public, il existe en 1819 au Palais Royal « des cabinets d’une propreté extrême, des glaces, une jolie femme au comptoir, des préposés plein de zèle, tout enchante les sens et le client donne 10, 20 fois plus que ce qu’on ne lui demande ».
Ce lieu paradisiaque est bien sûr une exception dans le paysage urbain. Car s’il existe en effet depuis peu des latrines publiques un peu moins rustiques qu’auparavant, elles n’en restent pas moins insalubres.
Les toutes premières vespasiennes apparurent en 1841. Il s’agit de colonnes à double usage : urinoir et affichage publicitaire qui sont édifiées sur les boulevards parisiens. On appellera ce nouveau mobilier urbain «colonne rambuteau » du nom du préfet qui en ordonna la mise en place.
exemples de colonnes rambuteau :
La province aura aussi ses vespasiennes mais plus tardivement et avec moins de succès : à Lille par exemple, au milieu du 19è siècle, des urinoirs sont installés contre le théâtre : 18 stalles exposés au soleil, sans entretien et exhalant d’épouvantables odeurs, l’urine s’écoulant directement dans le caniveau ; les Lilllois, peu habitués à cela, appelleront cette manière de faire « pisser à l’mode de Paris »
Toutefois notons que la pudeur de l’époque souffre de ces édicules où l’on peut voir ce qui s’y fait et où il s’y passe des choses peu respectables…
En matière de vidange des fosses, le 19ème siècle ne connaitra pas de profonds changements : on n’utilise plus de seaux, certes, mais une pompe. Le travail se fait toujours de nuit.
Le transport s’effectue toujours au moyen de tinettes. Chaque charrette contient 32 tinettes faisant un vacarme considérable du fait des cahots et durant le parcours, les bouchons recouvrant les tinettes sautent fréquemment permettant aux matières de se répandre sur la voie publique.
Les charrettes, aux dires des contemporains, ébranlent les maisons riveraines, dégradent les trottoirs et causent la rupture des conduites d’eau.
Destination Montfaucon toujours, gigantesque fosse à ciel ouvert dans lequel les matières y séjournent sans que personne ne s’en préoccupe guère, une partie s’engageant dans les tuyaux qui conduisent à l’égout latéral au canal St Martin et qui viennent se mélanger aux eaux de la Seine, une autre partie s’infiltrant dans le sol et se répandant dans les puits du faubourg du temple, causant de multiples infections et épidémies en tout genre.
N'oublions pas toutefois que ces fosses servent à fabriquer de l'engrais humain : la poudrette.
Pour faire la poudrette, on construit des bassins peu profonds en pierre ou en argile, on les dispose en étages, de manière à ce qu'ils puissent s'écouler les uns dans les autres. Le produit des fosses étant déposé dans les bassins supérieurs on fait écouler la partie liquide dans ce qui est immédiatement inférieur, aussitôt que les matières solides se sont déposées; on opère de même pour le second bassin, dont les liquides se versent plus tard dans le troisième, et ainsi de suite. Les dernières eaux se perdent dans des égouts . C'est par ce procédé que l'on finit par n'avoir dans chaque bassin que des matières pâteuses que l'on extrait avec des dragues, pour les placer sur un terrain en dos d'âne, où, à mesure qu'elles se sèchent, on les retourne à la pelle.
Voici la description que fait J .B. DUVERGER de la voierie de Montfaucon en 1834 dans "Nouveau tableau de Paris au XIX siècle" :
« Montfaucon s’appuie sur Les buttes Saint Chaumont, au dessous de Belleville ; il forme un vaste plateau qui comprend plusieurs bassins, Les séchoirs de poudrette et Le clos d’équarrissage… Sur cet immense foyer fermentent pêle-mêle des graisses en ébullition, des chairs et des intestins putréfiés, des masses de sang, des lacs d’urine et d’eaux ménagères, plus de cinquante mille mètres de matières desséchées dont le soleil, ainsi que la pluie, raniment L’ardeur toujours renaissante. Des miasmes impurs s’élancent du cratère à large bouche et se promènent au grès des vents, sur la Villette, la Chapelle ou Belleville, retombent et s’appesantissent sur Paris, portant L’infection jusqu’au delà des boulevards. Les bassins sont étagés et descendent graduellement jusqu’à la petite Villette, dont ils ne sont séparés que par une faible digue de dix pieds d’élévation. Malheur à la petite Villette si des malveillants s’avisaient de rompre la digue. Un long repos donne le temps aux matières en suspension de se précipiter ; elles donnent alors un engrais que Les agronomes regardent comme Le meilleur (La poudrette). Toutes les nuits, une partie des eaux est rejetée dans un conduit de plomb qui, de l’ancienne route de Meaux, les reporte à l’égout latéral du Canal Saint Martin, et, de là, à la rivière, à la hauteur du pont d’Austerlitz… »
Au niveau privé les appartements bourgeois s’organisent désormais en un espace privé (les chambres) et un espace public (le salon et la salle à manger), plus un espace de rejet (la cuisine et les lieux d’aisance).
La cuisine est en effet rejetée à l’extrémité des appartements, devenant un repaire de mouches et de saleté auprès duquel peut dans problème être installés les cabinets d’aisance : la vague hygiéniste n’a pas encore frappé.
Notons l’existence un peu plus fréquente, mais néanmoins bien insuffisante, des gardes robes hydrauliques ou water closet, invention purement anglaise. Cela reste marginal, le commun des mortels devant se contenter de lieux infects recouverts d’«ordures pétrifiées » ou liquides, les débordements étant fréquents ; ces lieux n’avaient pas de couvercle, les sièges étaient souillés, les murs salpêtrés ; quant aux bourgeois ils préfèrent malgré tout l’ancien matériel (pot de chambre ou chaise percée) puisqu’ils disposent du personnel pour l’entretenir.
Qu’en est-il en province à cette époque ? A Lille, le privilège de la vidange des fosses revenait aux bernatiers ou berneux qui avant 8h du matin parcouraient la ville en traînant une charrette sur laquelle trônaient des tonneaux de cuivre et criaient « 4 sous pour un tonniau » ; ils revendaient le purin humain aux cultivateurs de Lille et de la banlieue pour être utilisé en engrais.
Certains maraichers se ravitaillaient directement en ville, leurs charrettes transportant les légumes à l’avant et le tonneau à l’arrière.
A Moissac dans le 82, des observateurs nous expliquent que la ville est constituée d’un lacis de petite rues, passages et culs de sac encombrés de fumier et de décombres de toute sortes ; à chaque angle de rue on bute sur des dépôts de matière fécale.
A Pamiers dans le 09, le Dr Allaux précise en 1866 que « la majorité des maisons étant dépourvues de latrines les matières fécales sont délayées et répandues dans les ruisseaux ; le sang et les débris de porc égorgés dans les maisons particulières faute d’abattoirs portent le mal à son comble et viennent augmenter les causes d’infection »
Fin du 19ème siècle et la vague hygiéniste
Les hygiénistes de la fin du XIXème siècle grâce notamment aux travaux de Pasteur, déplorent que de nombreuses maisons n’aient pas l’eau courante. Et encore moins de de cabinet en nombre suffisant.
Ainsi le témoignage de René Michaud, ouvrier parisien né en 1900 ; il habitait rue Bertheau. Dans son immeuble, les 60 habitants disposent d’un seul cabinet au fond du corridor d’entrée. «La porte à peine entrouverte l’odeur s’engouffrait dans les logements se mêlant aux odeurs de cuisine, aux remugles de lessive chaude, de charbon gras, et d’urine empestant ces réduits où s’entassaient des familles faméliques proliférant d’abondance ».
N’oublions pas que les propriétaires étant soucieux d’économiser le prix de la vidange (8 francs en moyenne par m3 de matière en 1875) ils interdisaient l’utilisation d’eau dans les cabinets ce qui permettait de retarder la vidange.
Et que dire des terrains vagues que l’on rencontre à Paris et sa banlieue, squattées par des miséreux chassés par le prix des loyers et les démolitions de bâtiments : des masures sans hygiène, des ruelles sans trottoirs, des constructions insalubres.
Dans de tels milieux les épidémies se répandent facilement.
En 1873, 869 victimes de la fièvre typhoïde, 3352 personnes en 1882
En 1886, 986 décès du choléra à Paris
En 1896, 906 personnes mortes du choléra à Paris
Etudiant les causes des épidémies, on note l’incurie et la négligence des compagnies fermières des eaux qui distribuent fort cher un liquide impropre à la consommation.
Les logements insalubres en province ne sont pas en reste.
A Nancy par exemple, au recensement de 1886, 79 071 individus. Les petits logements sont constituées de 2 pièces maximum et dans chacune couchent une moyenne de 3 personnes ; l’alimentation en eau est presque exclusivement assurée par des bornes fontaines publiques, les latrines sont au fond des cours mais pas en nombre suffisant (8 cabinets pour 110 logements par exemple).
Pendant que nos ancêtres font comme ils peuvent, la bataille fait rage entre les tenants des wc à chasse d’eau (ça gaspille de l’eau et ça pourrait a priori entrainer la syphilis du fait de lunettes mal nettoyées) et les wc à la turque plus pragmatique et a priori plus hygiénique (qui plus est l’équilibre instable de la position accroupie ne permet pas de rester longtemps et n’incite donc pas aux mauvaises pensées…).
N’oublions pas en effet que nous sommes en plein à l’époque de la campagne antimasturbatoire et le simple effleurement de certains organes peut conduire aux plus graves désordres …
Cette pudibonderie excessive implique que s’essuyer n’est pas de rigueur. Seul un certain Dr Richard aurait évoqué le papier en 1881 dans son traité d’hygiène appliqué : « dans tous les cabinets d’aisance il est indispensable qu’il se trouve une boite renfermant le papier nécessaire au visiteur pour s’essuyer ; sans cette précaution, la propreté des parois n’est pas respecté et le linge devient rapidement d’une saleté repoussante ».
Notons que le papier hygiénique a été inventé par Joseph Cayetty en 1857 aux usa ; il ne s’imposera que tardivement en France ne serait-ce que par ce que le papier journal est pas mal aussi !
En 1883 le docteur Napias recommande que chaque logement, aussi révolutionnaire soit cette idée, puisse être équipé de wc. Cette idée fit son chemin en partie du moins puisque les autorités administratives, dix ans plus tard, exigèrent que « dans toute maison à construire il devra y avoir un cabinet par appartement, par logement ou par série de 3 chambres louées séparément ; lesdits cabinets seront munis d’un réservoir à eau ».
Quid maintenant de la collecte des eaux usées ? Le tout à l’égout n’est pas encore généralisé à cette époque. A Toulon par exemple en 1894 le « tout à la rue » est toujours le mode de vidange à la mode.
Le tout à l’égout fait en effet peur car on s’imagine des ruisseaux fétides s’écoulant devant les maisons et les industriels craignent de ne plus pouvoir utiliser cet engrais si précieux.
En 1852 un décret rend obligatoire à Paris le raccordement à l’égout des eaux ménagères des constructions nouvelles et laisse 10 ans aux constructions anciennes pour faire de même mais la portée de cette décision est limitée car elle ne peut être appliquée qu’aux rues disposant d’un égout.
Ce n’est qu’une loi de 1894 qui imposera dans un délai de trois ans, le système du tout-à-l'égout à tous les propriétaires de Paris (ce sera généralisé plus tard) sous peine de sanction financières.
Notons que les égouts sont encore fort peu nombreux au début du 19ème siècle : moins de 50 kilomètres contre 26 km en 1715 alors qu’à la fin du 19ème siècle, on en sera à 600 km.
Ce ne fut quand même pas un succès franc car en 1960, 12 % seulement des Français sont reliés au tout-à-l'égout.
Sources
La vie quotidienne au Moyen Age de Jean Verdon
Vivre à Lille sous l’Ancien Régime de Philippe Guignet
Les lieux de Roger Henri Guerrand
Faire caca à Paris au 18ème siècle
Mozart W.A. Correspondance, tome I à VI. Edition de la Fondation Internationale Mozarteum Salzbourg, réunie et annotée par W. A. Bauer, O.E. Deutsch et J.H. Eibl. Edition française et traduction de l’allemand par Geneviève Geffray.
L'hygiène sous l'Ancien Régime à Toulouse - 2
Hygiène personnelle
Comme vu dans mon précédent article sur l'hygiène au XIXème siècle, la notion de propreté sous l'Ancien Régime n'était pas tout à fait celle que l'on a aujourd'hui : à cette époque, propreté = changement fréquent de linges.
Raison pour laquelle les inventaires révèlent d'importantes quantités de vêtement de dessous et ce, dans toutes les couches sociales : une dizaine de chemises et trois paires de bas chez les artisans, deux à trois fois plus chez les marchands, plusieurs dizaines chez les plus riches bourgeois et les nobles.
La toilette se limitant aux parties visibles du corps (le visage et les mains), l'équipement est réduit au plus strict minimum : quelques grands bassins et cuvettes et des pots à eau.
Au cours du XVIIIème siècle, le goût des ablutions, nous l'avons vu, se répand chez les nobles et les riches bourgeois. Logements de ces riches personnes disposent souvent à cette époque d'un cabinet de toilette : à la veille de la Révolution, tous les hôtels de parlementaires en possèdent au moins un voire plusieurs comme c'est le cas pour le premier président qui en possède 6.
exemples de mobiliers pour le bain avec le chauffe bain au premier plan à droite, un bidet, une baignoire et une chaise percée
On y trouve des tables de toilettes surmontées de miroirs et garnies de peignes, brosses, étuis à savonnettes, plats à barbe, rasoirs, ciseaux, fers à friser, boites à poudre, flacons de parfums, draps et serviettes de toilette et des bidets de bois ou de faïence.
cabinet de toilette, château de Fontainebleau
Les cabinets de bains, munis de baignoires en bois doublé de plomb ne se rencontrent que chez la moitié des parlementaires. Celui du président Emmanuel de Boyer-Drudas de Sauveterre (1725-1789) offre un confort unique à Toulouse avec sa chaudière de cuivre posée sur un fourneau et son réservoir pour l'eau froide.
Quid des bains publics ? Au XVIème siècle, ces bains ont mauvaise réputation et sont soupçonnés de favoriser la diffusion de la peste.
Au XVIIIème siècle au contraire on conseille les bains de santé; Cinq bains publics sont installés de part et d'autre de la Garonnette (il s'en implante plusieurs dans la rue des Couteliers, à cause de la proximité de la Garonnette,mais à la suite de l'ouverture de bains publics mixtes (anciens no 11 et 21), la rue devient un des hauts lieux de la prostitution toulousaine) et un sixième faubourg Saint Etienne, au pied du coteau de Guilhemery. Il s'agit des bains de la Baraquette, ouverts en 1769 par le manufacturier Debru. On y sert des cafés, du chocolat, des sirops. les bâtiments sont environnés de jardins et de fontaines. Les salles individuelles pour hommes et femmes contiennent un lit de repos et une baignoire alimentée par deux robinets (eau froide/eau chaude) et un thermomètre pour vérifier la température de l'eau.
Sources :
Vivre à Toulouse sous l'Ancien Régime de Michel Taillefer
Entre tradition et modernité, les intérieurs toulousains au XVIIIème siècle de Christine Dousset
L'hygiène au XIXème siècle - 1
Dans les pays industrialisés, une des transformations majeures dans les moeurs du XIXème siècle fut le changement de comportement aussi bien en terme de salubrité publique que d’un point de vue personnel.
En effet il faut comprendre que pour les siècles précédents l'hygiène n'était pas une priorité. L'odeur émanant des rues était atrocement nauséabonde. Et pour cause : les déchets jonchaient ces rues, les pots de chambre étaient jetés par les fenêtres. Les rats, friands de la saleté, et porteur de maladies, vivaient en osmose avec l'Homme. Par ailleurs, jusqu’au XVIIème siècle, l’eau n’est pas considérée comme un élément "bienfaiteur" et on se trouve dans une logique de propreté sèche : on se lave les mains et le visage à l’aide de linges humides et parfumés. Parfum, maquillage et coiffure sont autant d’artifices permettant de masquer les odeurs et de pallier au manque d’hygiène. La propreté passe désormais par le changement régulier du linge de corps et par la blancheur des parties visibles de ce linge (col et manche).
Le XIXème siècle, lui, est celui de la révolution hygiénique. On vante les vertus du bain, on rouvre les bains publics qui avaient disparus au XVIème siècle.
Ce changement de comportement est aidé des travaux de Pasteur qui démontrent l’existence des microbes, ceux-ci proliférant sur un terrain non hygiénique, faisant le lit de nombreuses maladies.
La propreté permettrait d’éradiquer les maladies.
A la fin du XIXème siècle, le triomphe de la révolution sanitaire est maximal. Alors que l'on note deux épidémies de choléra durant le milieu du XIXème, ces épidémies deviennent de plus en plus rares, notamment grâce à l'apparition des vaccins, mais aussi, et surtout, grâce aux mesures d'asepsie qui sont désormais prises. La durée de vie augmente de façon radicale. De même une baisse de la mortalité infantile est observée en cette fin de siècle.
Le grand gagnant de cette révolution sera le savon. Celui-ci est connu depuis longtemps mais il a connu un essor exceptionnel au XIXème siècle grâce d’une part à la révolution industrielle (de nouveaux procédés de fabrication sont mis au point par exemple) et à ces nouveaux comportements en matière de propreté.
A partir de 1880, des manufactures sont capables de produire plus de 12 500 tonnes de savon par an.
Mais revenons à notre toilette individuelle : le XIXème remet donc l’eau au goût du jour. Cette eau tant méprisée par l’Eglise car permettant la luxure et le plaisir via notamment les étuves. Cette eau qui fait peur car elle véhiculerait les maladies en dilatant les pores de la peau.
Bref, le Siècle des Lumières sera plus lucide et donnera une nouvelle vision du rapport à l’eau et imposera un retour à la nature. Exit les fards, les poudres et autres pommades parfumées.
Retour aux ablutions dans le cabinet de toilette, à l’abri des regards et ce, dès le XVIIIème siècle. La toilette devient une affaire en effet plus intime (n’oublions pas que Louis XIV allait « sur le trône » si je puis dire devant des privilégiés de la Cour !). L’aristocratie s’empare de ce renouveau du bain et les premiers cabinets de toilette apparaissent à Versailles. Les baignoires font leur apparition dans de nouvelles pièces dédiées à la propreté et au soin du corps.
Au 19ème siècle, la salle de bain se démocratise dans les appartements bourgeois des villes. Une salle est dédiée entièrement aux ablutions. Les progrès technologiques (eau courante et gaz) vont accélérer cette progression. Soyons réaliste toutefois, la toilette se fait pour la plupart des gens, les moins aisés, les ouvriers, les employés, dans la chambre ou dans la cuisine pour avoir un peu de chaleur, avec une bassine et un broc ou dans un tub. Pas de salle de bains encore pour eux.
La baignoire du XIXème siècle est en bois, en fer blanc ou en zinc, ; on commence à importer des USA la baignoire en fonte émaillée et de l’Agleterre la baignoire en terre cuite émaillée.
Elle est encore profonde et étroite et surtout elle est mobile (on peut d’ailleurs louer une baignoire).
Dans la mesure où elle est mobile, la baignoire n’a à cette époque ni robinet ni écoulement. On la dispose sur le tapis dans la chambre à coucher, près de la cheminée si possible. La femme de chambre fait chauffer l’eau, la transporte et la verse dans la baignoire.
Ce nouvel engouement pour la baignoire va ainsi permettre durant la seconde partie du 19e siècle le développement de l’activité des porteurs d’eau : la baignoire à remplir dans les appartements parisiens (et en province). Le livreur transporte des seaux d’eau chaude sur une charrette, les monte à l’étage, redescend chercher l’eau froide dans la cour. « Il n’a pas le droit de rester dans l’appartement pendant le bain et se repose sur le palier ». Puis il vide l’eau sale dans la cour ; si par malheur, il renverse une goutte d’eau, il perd son pourboire.
Ça c’est pour le remplissage et l’écoulement et la solution trouvée reste peu pratique. On va essayer de trouver autre chose mais il n’y a pas 36 solutions : il va falloir mettre de la plomberie autour de la baignoire ; elle va donc devenir immobile et on va devoir dorénavant lui trouver une place pérenne d’où l’invention de la salle de bain.
Et là les architectes et industriels (anglais surtout) vont rivaliser d’imagination pour créer des pièces luxueuses avec motifs peints ou encastrés dans la boiserie avec tout le confort moderne : baignoire, lavabo, bidet, wc. Les Américains vont simplifier tout ça en adoptant un plan rationnel sur une surface réduite sans ornementations superflues : les pieds de la baignoire disparaisent, la plomberie du lavabo est englobée dans son support, carrelage au mur et au sol, couleur blanche. La salle de bain ne va malgré tout pas envahir les habitats populaires de suite. Elle reste un luxe réservé à des familles aisées.
Quid maintenant du chauffage de l’eau ? On va chercher à chauffer l’eau sur place : un petit fourneau portatif à pétrole , gaz ou charbon est installé à proximité. On essaie aussi de placer des brûleurs à gaz sous la baignoire. En 1868 le geyser à gaz est inventé : l’eau est chauffée dans un réseau de circulation en serpentin).
Ce qui reste curieux est que l’on va d’abord chercher à chauffer l’eau pour se laver avant de chauffer l’eau de la cuisine. En 1921 par exemple, les appartements ouvriers du Pré d’Ouchy à Lausanne disposent d’un chauffe eau à gaz dans la salle de bain tandis qu’il n’y a que de l’eau froide dans la cuisine !
Il est à noter que César Ritz est le premier hôtelier à prévoir une salle de bain et un WC par chambre dans son tout nouvel établissement, le Ritz, place Vendôme à paris, ouvert en 1898. Comble du luxe à l’époque.
Nous avons vu plus haut que la salle de bain était essentiellement réservée aux gens aisés. En 1954 par exemple, la moitié des logements français ont l’eau courante, mais seuls 25% d’entre eux possèdent une salle de bain. En 1962, le taux d’équipement des salles de bain passe à 30%, et en 1992, 93,4%. En 1973, 70% des logements ont un wc intérieur. Il faut attendre la fin des années 1980 pour que la quasi-totalité des Français bénéficie de l'eau courante à domicile.
Mais qu’à cela ne tienne : pas besoin de salle de bain pour se laver ! Un manuel d’économie domestique « Chez nous » publié en 1933 précise : « il ne faut pas prétexter pour se dispenser de cette toilette qu’on a pas la douche ou le tub ou la chambre de bains nécessaire ! Pas besoin de tout cela. Il suffit d’une lavette trempée dans une cuvette pleine d’eau et passée rapidement sur tout le corps ».
Le terme « rapidement » est là très important : on ne doit pas se laver n’importe comment, morale oblige !
Et que dire du bidet ? Cette chose un peu bizarre et finalement peu utilisée de nos jours … Ce n’est que progressivement que le bidet va entrer dans les mœurs et ceci, grâce à deux catégories de personnes : les courtisanes (des plus raffinées aux maisons closes) et l’aristocratie.
On retrouve dans les deux cas le même souci de l’hygiène de ce que l’on ne nomme pas à l’époque ou par périphrase : les parties honteuses, les parties à la base du corps, les parties réputées les plus sales...
La toilette intime ou la Rose effeuillée de Louis Léopold Boilly
Mais attention, le bidet, en plus d’être un objet utile, nécessaire à l’hygiène, doit être un bel objet, aristocratie oblige …. Et bidet va progressivement trouver ses lettres de noblesse grâce à la révolution hygiénique/hygiéniste. Mais cela ne sera pas malgré tout du goût de tout le monde !
Au XIXème siècle en effet le bidet semble entrer dans les mœurs : Napoléon lui-même en détient plusieurs spécimens, dont on trouvera mention dans le testament qu’il dresse à Saint Hélène.
Mais s’’il devient évident qu’une bonne hygiène passe par le bain, celui des parties génitales reste encore un tabou.
Ce sont les ouvrages qui traitent des relations du couple qui en parlent le plus. Ils sont spécialisés dans l’hygiène du mariage et prodiguent des conseils pour éviter la désunion. Parmi les raisons identifiées de celle-ci, la mauvaise hygiène des femmes : « Que de femmes ne doivent leur abandon qu’à cette négligence des soins du corps ! » (Dr Degoix, Manuel d’hygiène du mariage, vers 1850).
Mais le bidet est décrié justement pour cet usage ! C’est dans les milieux conservateurs voire dévots que l’on y trouve ses plus ardents opposants. On trouve parmi les avis médicaux des affirmations relatives à la nocivité des rapports sexuels (le bidet est donc lié aux ablutions post-coïtales). Ces rapports, par la perte du liquide séminal, affaiblirait l’homme. Trop de rapports sont donc à proscrire. Et c’est là un des arguments les plus modérés à l’encontre de l’hygiène intime !
Prenons l’éducation des jeunes femmes, confiées aux ordres religieux en bonne partie durant le premier XIXème siècle. Les anecdotes sont nombreuses, révélant que les jeunes filles ne se lavent quasiment pas et surtout pas les parties honteuses, même lorsqu’elles ont leurs menstrues. Par ailleurs, le bidet, par la toilette intime qu’il permet, est considéré comme un instrument de contraception et ce, dès le début. En effet, dans les maisons de charme, il est très rapidement imposé à chacune des pensionnaires.
Mais ce dont on a surtout peur au XIXème siècle, c’est de l’onanisme, qui selon les règles de l’Église est un péché puisque le rapport sexuel n’a pour fonction que la reproduction. Le plaisir solitaire est donc le comble de la luxure. Les femmes sont, dans leur pratique hygiéniste, ici particulièrement visées puisque la position sur le bidet, les gestes nécessaires à la toilette développent envies et appétits… Pour conforter cette vision, on trouve dans la littérature érotique voire grivoise et plus populaire, nombreux récits mentionnant le bidet comme instrument érotique (scènes classiques de la toilette assistée par une servante ou une amie qui s’attarde plus que nécessaire..).
Le bidet, plus qu’un objet, est finalement le révélateur des valeurs morales qui traversent la société.
L’assiette au beurre ne s’y trompe pas, nous livrant une caricature de Jossot (1907), représentant un ecclésiastique en arrêt devant la vitrine d’un herboriste dans laquelle figure un bidet . Celui-ci s’exclame "Faut-il être sale pour se laver le derrière !".
Dans le même temps les pouvoirs publics investissent dans de nouvelles infrastructures dédiées à l’hygiène du corps. Les établissements de « bain douches » se multiplient partout en France à l’initiative des municipalités ou d’entreprises paternalistes soucieuses de mettre à disposition de leurs ouvriers des lieux dédiés à la propreté. Sous la Deuxième République, l’hygiène est encore une notion balbutiante : les Français de l’époque goûtent encore rarement aux délices du bain, avec une immersion tous les… deux ans en moyenne. Mais l’hygiène publique est en effet l’affaire de tous. En témoignent les premières publicités pour le savon, la multiplication des manuels d’hygiène et l’instauration de cours d’hygiène obligatoires à l’école.
Les bain douche ne seront bien sûr pas suffisant. Dans sa Topographie médicale de Paris de 1822, le Dr Claude Lachaise suppose que « les émanations qui s’élèvent de rues étroites, bourbeuses et encombrées » et « l’accumulation de familles nombreuses dans la même maison, souvent dans la même pièce » sont des causes spécifiques à la ville susceptibles d’influer sur sa salubrité. Pour la première fois, on considère les cloaques à ciel ouverts que sont encore les égouts parisiens comme des problèmes sociaux et médicaux. C’est toute l’architecture et l’organisation des villes qui est à revoir (percement de grandes artères, tout à l’égout, eau courante …).
Quid de l’hygiène buccale ? Les premières recommandations hygiéniques de la bouche apparaissent à partir du 18ème siècle ainsi que la production industrielle des eaux dentifrices et la diffusion de la brosse à dent. Celle-ci existe depuis 1498 mais il faut attendre le règne de Louis XV pour qu’elle fasse son apparition à la Cour. Elle va connaître un véritable essor grâce à Bonaparte qui se brossait régulièrement les dents et imposa la brosse à dents dans le paquetage des soldats en 1790, développant ainsi sa commercialisation.
Mais ne nous y trompons pas, du 17ème au 19ème siècle, l’hygiène bucco-dentaire est réservée à une minorité de privilégiés. En 1800, à Paris seuls quarante dentistes reconnus sont recensés pour une population de 700 000 habitants.
Comment les hommes se rasaient ?
Se raser est un acte de propreté spécifiquement masculin qui porte le nom de pogonotomie, terme inventé par le créateur du rasoir à rabot, ancêtre du rasoir de sureté, Jean-Jacques Perret.
Un nécessaire de toilette pour le rasage est composé d’un bassin ou d’un plat à barbe, d’une boîte à éponge, d’une boîte à savon, d’un blaireau, d’un rasoir et d’un cuir pour l’affûtage. On utilise une brosse pour appliquer le savon à barbe à partir du 18ème siècle.
Le premier coupe-chou à lame pliante dans le manche serait apparu au 17ème siècle.
À l'origine, le mot désignait un sabre court à lame pliable utilisé dans l'infanterie. Il deviendra l’instrument de rasage par excellence touchant toutes les classes sociales.
En 1904, l’américain King Camp Gillette brevète un système plus hygiénique de rasoir à lame jetable. Le rasoir électrique quant à lui est mis au point par Jacob Schick dès 1928.
En conclusion,
Sources
Le propre et le sale de Georges Vigarello
Propre en ordre : habitation et vie domestique 1850-1930 : exemple vaudois de Geneviève Heller
Le confident des dames de Julia Csergo et Roger Henri Guerrand
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