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Comment survivre quand on est pauvre aux 18 et 19ème siècles ?

21 Janvier 2023 , Rédigé par srose Publié dans #misère

 

Comment survivre quand on est pauvre ?

La pauvreté ne doit pas se résumer à la situation d’une personne à un instant T. La catégorie des personnes pauvres est en effet très hétérogène : elles n’ont pas toutes le même statut social ni la même capacité à survivre en temps de crise. Il est donc nécessaire à mon sens de prendre en considération le fait que les individus ne vivent pas uniquement dans le présent mais qu’ils essayent aussi de se prémunir contre un avenir encore plus sombre (maladie, accident, décès du conjoint, perte de son emploi etc). Ce qui est intéressant donc d'analyser c'est la façon dont les individus vont tenter de se prémunir contre les accidents de la vie (quand ils y pensent et s'ils ont la capacité d'anticiper cela) et une fois catapulté malheureusement dans une telle situation,  de voir quels sont les comportements qui vont leur permettre de survivre.

 

Comment survivre quand on est pauvre ?

La jeune mendiante - Léon Jean Basile Perrault (1832-1908)

 

Car pour tous ceux qui n’ont que leur travail pour vivre voire survivre, cet aléa qu'est l'accident de parcours quel qu'il soit (professionnel, familial, physique, financier) est fondamental à une époque où il n'existe aucune aide étatique. D’autant plus pour la gente féminine qui de facto part avec un handicap de taille : être une femme dans un contexte politique, social, économique encore plus compliqué pour elle que ne l’est notre vingt et unième siècle.

 

Qui est pauvre ? qu’est ce que c’est être pauvre ? Depuis le Moyen Age, les textes décrivent le pauvre comme celui qui n’a que son travail pour vivre et qui est susceptible d’être une charge pour la communauté.

Condorcet, philosophe des Lumières, le définit comme « celui qui ne possède ni bien ni mobilier [et qui ] est destiné à tomber dans la misère au moindre accident »

Laurence Fontaine, directrice de recherche à l’EHESS (école des hautes études en sciences sociales) distingue dans son livre "Vivre pauvre" :

  • les pauvres « structurels » : c’est-à-dire ceux qui ne peuvent plus travailler notamment les personnes âgées, les infirmes, les veuves soit à peu près 4 à 8% de la population des grandes villes européennes entre le 15 et le 18ème siècle.
  • Les pauvres "conjoncturels" : ceux qui vivent d’emplois instables et donc de maigres salaires et qui sont à la merci de la moindre fluctuation du prix du pain soit 20% des habitants des villes.
  • Les ouvriers, les artisans, les détaillants pour lesquels la moindre crise économique ou difficulté familiale les fait basculer dans la misère c’est-à-dire 50 à 70% des citadins
  • Les victimes de guerre et d’épidémie

 

De quels moyens peuvent-ils user pour éviter de tomber dans l’indigence ? Certes la réponse va dépendre de l’époque, du pays et bien entendu des individus eux-mêmes mais il est possible de dégager une réponse plus globale en s’appuyant sur la documentation liée à ce sujet.

Il s’avère que la pluriactivité est la 1ère des stratégies : ainsi Antoine Latour, colporteur lyonnais habitant à Lyon chez un voiturier au 18ème siècle : « l’hyver il vend quelques almanachs et l’été des couteaux, des cizeaux, et des lunettes qu’il achète par demi douzaines » et lorsqu’ « il manque d’ouvrage, il fait des neuvaines et des pèlerinages pour ceux qui le payent ». il ne mendie pas mais « va quelques fois manger la soupe à la porte des couvents ».

La pluri activité va entraîner dans de nombreux cas un phénomène de migrations. En effet cette pluriactivité peut se décliner de multiples façons : exercer plusieurs métiers dans une même journée ou partir loin de son domicile et n’y revenir que le soir, la fin de la semaine ou la fin du mois voire au bout de plusieurs mois. Voir un article ICI

Avec la construction des chemins de fer, on voit apparaître ces migrations quotidiennes ou hebdomadaires. Mais bien avant le rail, ce type de migration existait. Par exemple dans la région lyonnaise, on a les jeunes filles des campagnes qui allaient travailler dans les soieries de Lyon et des alentours ; elles ne pouvaient pas se déplacer tous les jours au vu de leurs longues et pénibles journées de travail aussi elles gagnaient la fabrique en début de semaine à pied (ou en train quand il est arrivé) en emportant la nourriture de la semaine (pain de seigle, fromage, pommes de terre, légumes secs) et en couchant dans des dortoirs de fortune pour ne revenir chez elles qu’en fin de semaine.

Mais ce peut être également avoir plusieurs activités successives qui vont se décliner sur un périmètre géographique plus étendu cette fois ci. Et c’est ce que l’on va retrouver le plus souvent : les journaliers vont louer leurs bras là où il y a du travail (moissons, vendanges, chantiers). Les colporteurs vont aller là où ils auront le plus de chance de vendre leur camelote. Et individus sans domicile réellement fixe vont être assimilés aux vagabonds au sens pénal du terme et être passible d’une condamnation pour cela !

Ce peut être aussi exercer différents métiers tout au long d'une vie : on va trouver ainsi un Auvergnat du Puy de Dôme qui de 1800 à 1860 va être successivement ramoneur rural, chiffonnier, ramoneur à Paris, brocanteur ambulant. Un autre sera porteur d’eau à Paris, puis vendeur de charbon, et enfin tenancier de café.

Voir pour approfondissement sur les vagabonds et les migrations liées au travail les articles suivants : 

qui sont ces gueux et autres vagabonds que l'on enferme?

enfermement des pauvres

- conditions de vie des ouvriers / niveau de vie 1

conditions de vie des ouvriers : les filatures au 19ème siècle 2

 

Les travailleurs de force du Velay, du Brivadois, du Livradois vont jusqu'en Sologne pour défricher, curer les fossés, créer des étangs. Les travailleurs du Forez vont louer leurs bras en Piémont ou en Milanais. Les peigneurs de chanvre du Dauphiné descendent dans la plaine du Pô chaque automne etc. Tous vont chercher du travail loin de chez eux chaque année.

Lors d'une enquête agricole réalisée en 1852, on constate que le bassin parisien et la région du Nord attirent 374 000 travailleurs saisonniers agricoles, le midi méditerranéen 103 700. Ces travailleurs partent du Puy de Dôme (21 000) de la Haute Loire (15 200), de l’Aveyron (11 800) de la creuse 11 000, de l’Aisne (104 00), de la Sarthe (8 300).

Hors du secteur agricole, 23 000 travailleurs partent de la Creuse en 1825 pour travailler dans le bâtiment, ils sont 45 000 en 1885.

Déjà sous Napoléon, des chaudronniers cantaliens sont signalés en Espagne et jusqu'en Belgique, des scieurs de long aveyronnais et des marchands auvergnats se retrouvent en Catalogne et en Castille, des gouvernantes de l'Est de la France vont jusqu'en en Bohême, des vitriers du Piémont sont mentionnés dans de nombreux départements de l'Empire.

 

Comment survivre quand on est pauvre ?

Migrations saisonnières des morvandiaux au 19ème siècle 

 

Exemple de Saint Maurice la Souterraine dans la Creuse (en 1831 la commune compte 1903 personnes) : du 27/02 au 29/05/1832, 136 migrants à destination sont recensés via les livrets ouvriers dont 63 maçons, 26 aide maçons, 1 tailleur de pierre à destination de Paris. 10 paveurs et 3 aide paveurs vont en Charente inférieure ; 4 paveurs vont en Charente ; 3 paveurs et un aide vont en Dordogne ; 3 paveurs vont en Corrèze, 1 maçon, 7 paveurs et 2 aides vont en Gironde ; 1 paveur se rend en Aveyron ; 9 paveurs iront dans le Puy de Dôme et 2 couvreurs de paille sont en Seine et Oise.

Cette migration saisonnière est également "une économie de l'absence". C'est à dire qu'en migrant les hommes, les familles vont permettre à la communauté d'économiser le pain qu'ils ne mangeront pas. Ainsi chaque année au moins vingt mille partent du Dauphiné "ce qui épargne à la province 40 000 quintaux de consommation pendant 6 mois" écrit l'intendant dauphinois Fontanieu au 18ème siècle.

 

La revente de produits (obtenus légalement ou non) est aussi le métier secondaire par excellence de tous ceux qui ont du mal à survivre. Colportage de denrées alimentaires, vente de plats que les femmes ont préparés, colportage de menus objets du quotidien (rubans, mouchoirs, aiguilles, fil, épingles, crochets, boucles de souliers, boutons, miroirs, gants, peignes, jarretières, bas, plumes à écrire, couteaux, fourchettes, lacet etc). Ces colporteurs et autres vendeurs ambulants parcourent également tout le pays pour acheter et revendre. Dans une enquête réalisée sous le 1er Empire, on note déjà que les colporteurs des Basses-Alpes, du Cantal, du Puy-de-Dôme, de la Meuse ou des Pyrénées sont signalés partout dans l'Empire et que les marchands de peaux de lapin et de lièvre auvergnats fréquentent le Bassin Parisien et jusqu'à la Bretagne. 

 

Comment survivre quand on est pauvre ?

Gérolamo, le vendeur ambulant - 1872

 

Mais ces ventes se font sans l’autorisation des autorités le plus souvent ce qui entraîne des arrestations qui peuvent tourner à la révolte : en février 1751, à Paris, « plus de cinq cents personnes de différents sexes » empêchent les maîtres pelletiers fourreurs d’arrêter un colporteur de peaux de lapin ; en juin 1769, du côté de la Bastille, « une grande multitude d’auvergnats et porteurs d’eau » tentent en vain d’empêcher les jurés de la corporation des fabricants de bourses à cheveux et autres petits articles de mode d’arrêter un marchand de parasols et parapluies.

Louis Sébastien Mercier dénonce dans son Tableau de Paris toutes ces actions destinées à exclure les petits vendeurs : « rien de plus fréquent et et rien qui déshonore plus notre législation. On voit souvent un commissaire avec des huissiers courant après un vendeur de hardes ou après un petit quincaillier qui promène une boutique portative. … on dépouille publiquement une femme qui porte sur son dos et sur sa tête une quarantaine de paires de culottes. On saisit ses nippes au nom de la majestueuse communauté des fripiers […] on arrête un homme en veste qui porte quelque chose enveloppé sous son manteau. Que saisit on ? des souliers neufs que le malheureux avait cachés dans un torchon. Les souliers sont enlevés par ordonnance, cette vente devenant attentatoire à la cordonnerie parisienne ».

 

Comment survivre quand on est pauvre ?

 

Gérard Portielje (1856-1929), le vendeur itinérant

 

Sans patente, point de vente ! En 1796, Marie Denise Toutain, femme d’un charpentier et sa soeur Antoinette sont arrêtées pour avoir vendu sans patente des vêtements à la foire de Meaux. Elles confectionnent des vêtements d’enfants dans de vieux habits et elles vendent des marchandises que leur a confiées une marchande fripière. Leur avocat au procès déclare « les femmes Moreau et fille Toutain sont comme beaucoup de citoyennes de toutes les communes de la République qui, comme elles fabriquent des hardes d’enfants avec de vieux linges qu’elles se procurent , hors d’état de payer la moindre patente, le fond de commerce de la plupart d’entre elles n’équivalent pas au prix de la plus petite patente ».

 

Un autre marché qui fonctionne bien est la location d’un logement ou d’un lit à plus pauvre que soi. A noter que ce sont souvent des femmes qui tiennent ce genre de commerce. A Paris la moitié des femmes enregistrées comme logeuses en 1767 sont des veuves.

Ces logements même insalubres et d’une taille ridiculement petite sont une nécessité pour tous ces colporteurs et journaliers qui sont régulièrement sur les routes ou tout simplement loin de chez eux et n’ont que peu de moyens à consacrer à un lit.

Cependant dès le 18ème siècle les autorités vont là aussi mettre en place des contrôles : à Bordeaux le 8 octobre 1768 la police trouve chez Clément Marselou qui loue avec sa femme et trois de ses enfants une chambre et une « rochelle » à l’étage à trois femmes établies depuis un mois et demi et à 35 vendangeurs des deux sexes. Aucune déclaration n’a été faite par sieur Marselou depuis 1767. Il est condamné à une amende de 25 livres.

 

Une activité supplémentaire, moins visible mais tout autant essentielle, contraignante, physique pour la personne dite pauvre, consiste dans l’utilisation des biens communaux : ceux-ci sont essentiels pour la survie : lande, forêt, zones marécageuses ou pâturages, tous ces endroits vont permettre à ceux qui peuvent y accéder de trouver du bois pour se chauffer, des herbes, des noix, des baies, du gibier. Mais ces biens ne sont pas accessibles à tous et l’administration a toujours essayé pour des raisons légitimes ou non d’en restreindre l’accès au grand désarroi des populations.

 

Comment survivre quand on est pauvre ?

Pierre Edouard Frère - Enfants ramassant des brindilles dans la forêt

 

En 1727 au Pont de Beauvoisin, le jeudi de l’ascension, les femmes se jettent sur le sergent qui s’apprêtait à donner lecture devant la porte de l’église et en présence de deux hommes de la maréchaussée, d’une ordonnance interdisant aux troupeaux l’accès des secteurs protégés. Elles crient « qu’on ne les empêcherait pas d’aller dans leur bois, qu’elles tueraient plutôt tous ceux qui voudraient les en empêcher ».

Au 18ème siècle, de nombreuses interdictions voient le jour empêchant les gens de s’adonner à des activités leur permettant de joindre les deux bouts : interdiction de glaner dans les champs tant que les gerbes sont à terre, tant que la dîme ou les droits du seigneur ne sont pas levés ; interdiction de chaumer ou d’arracher le chaume à la main ou au râteau pour la nourriture des bêtes, la litière des étables, la réparation des toits avant fin septembre.

C’est ainsi qu’en 1775 à Etrépagny en Normandie, les femmes accueillent à coup de pierres les cavaliers venus les arrêter car elles glanaient alors que les gerbes étaient à terre et que la dîme n’était pas encore prélevée.

 

Sources

https://www.ariege.com/decouvrir-ariege/autrefois-en-ariege/colportage-haut-couserans

Vivre pauvre, quelques enseignements tirés de l’Europe des Lumières - Laurence Fontaine

Histoire du colportage en Europe (15-19ème siècle) - Laurence Fontaine

Les migrations des pauvres en France à la fin du 19ème siècle : le vagabondage ou la solitude des voyages incertains – Jean François Wagniart

Les migrations temporaires françaises au XIXe siècle. Problèmes. Méthodes - Abel Chatelain

Les migrations saisonnières en France sous le Premier Empire - Roger Béteille

Mobilité du travail, migrations de travailleurs, Europe 1830-1940 

 

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Prise en charge des enfants trouvés

7 Janvier 2023 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #enfants

 

Enfants trouvés 2

 

Prise en charges des enfants

Sous l’ancien régime l’assistance envers les enfants abandonnés s’est exercée de 3 manières différentes :

Par les seigneurs justiciers en vertu d’un droit d’épave qui fait d’eux les héritiers des bâtards nés dans leur seigneurie ; un arrêt du Parlement de Paris du 13 août 1552 renouvelle cette obligation et l’étend aux enfants trouvés et non aux seuls orphelins. Les seigneurs laïcs ou ecclésiastiques prennent en charge l’entretien de l’enfant et se dédommagent sur les biens que celui-ci pourrait détenir.

Le Parlement de Paris en 1530 enjoignait par ailleurs les seigneurs justiciers à participer proportionnellement à la dépense nécessitée par ces enfants dans la limite de 960 livres parisis.

Il est à noter qu’encore en 1777 l’hôpital de Calais se cache derrière cette règle pour ne pas prendre en charge les enfants abandonnés et les envoyer à Paris : « le roi étant seul seigneur foncier, gros décimateur et haut justicier de tout le Calaisis, et jouissant des droits d’aubaine, de bâtardise, etc, devait être chargé des enfants trouvés ».

Dans les faits force est de constater que les seigneurs justiciers vont s’efforcer de placer l’enfant trouvé ou orphelin au sein des institutions charitables de leur fief.

 

Par les administrations hospitalières et institutions charitables : comme on l’a vu dans un précédent article il existe peu d’institutions spécialement dédiées aux enfants trouvés au Moyen Age hormis l’ordre du Saint Esprit (ordre hospitalier du Saint Esprit fondé à la fin du 12ème siècle par Guy de Montpellier). Mais surtout ces institutions ne gèrent que les enfants nés « en loyal mariage », ce qui exclut de facto les bâtards, les enfants nés de viol, les enfants nés de la misère…

 

Enfants trouvés 2

Par Anonyme, religieuse du St Esprit

 

Une lettre patente de Charles VII du 4 août 1445 donne une explication de cette exclusion : « si les revenus dudit hôpital étaient employés à nourrir et gouverner lesdits bastards, illégitimes … pourroit advenir que moult de gens s’abandonneroient et feroient moins de difficultéz de eulx abandonner à pescher quand ils verroient que de tels bastards seroeint nourris davantage et qu’ils n’en auroient pas de charge première ni sollicitude ».

Toutefois rareté ne veut pas dire absence et des institutions sont mises en place, liées à des initiatives privées. A Saint Omer et à Béthune les Bleuets et les Bleuettes (noms donnés aux orphelins à cause de la couleur de leur costume) sont recueillis dans des asiles spécialement fondés par de généreux donateurs.

Marguerite de Valois Angoulême, soeur de François 1er  , fonda en 1536 sous le titre d’Enfants Dieu (qui devint ensuite les Enfants rouges du fait de la couleur de leur vêtement) un hospice pour les enfants dont les parents sont morts mais maintint la même exclusion pour les enfants trouvés. Il se situait au 90 rue des Archives à Paris.

Enfants trouvés 2

 

Ceci étant comme on l’a déjà noté précédemment, face à l’afflux grandissant d’enfants trouvés, les hôpitaux et autres institutions durent les prendre en charge malgré tout.

L’œuvre de saint Vincent de Paul changea les mentalités à leur égard comme on l'a vu précédemment.

 

Par les villes et villages par l’intermédiaire de la table ou bourse des pauvres notamment mais pas que ; en effet selon les territoires, les enfants étaient pris en charge par des moyens divers. Ainsi à Lille des officiers appelés gard’orphènes, bourgeois de la ville de par leur statut, étaient nommés par les échevins pour veiller aux intérêts des enfants orphelins. Dans les registres de la ville d’Amiens, se trouve un chapitre intitulé Deniers mis en warde : il s’agit d’une caisse ouverte par les magistrats de la ville destinée à recevoir les capitaux recueillis pour les orphelins. Certes il s’agit là encore d’enfants dont on connait les parents et non d’enfants trouvés…

L'ordonnance de Moulins de 1566 dans son article 73 énonce de façon claire que les enfants abandonnés sont à la charge des habitants des villes, bourgs et villages dont « ils sont natifs et habitants ». Il n’y a pas de distinction entre les orphelins d’un côté et les enfants trouvés de l’autre mais force est de constater que ce sont les 1ers qui vont être pris en charge de prime abord pour essentiellement éviter que cela n'incite à l'abandon d'enfants.

 

Coût de la prise en charge

Par souci d'éthique, de morale, de charité mais aussi de coût financier, la recherche des parents est donc prioritaire dès qu’un enfant abandonné est trouvé, pour éviter qu’il ne soit une charge pour la paroisse, le seigneur ou les institutions charitables.

On va procéder par des criées dans les rues en promenant le bébé. On encourage les dénonciations par des récompenses : ainsi en 1527  à Lille on donne 34 sous à un homme chargé de reconduire à Tournai un enfant dont il a dénoncé l’origine.

La mère peut dénoncer le « père » sous la foi du serment mais est ce bien le père… en fait tout est mis en place pour trouver finalement non pas le père géniteur mais un père nourricier. Ainsi en février 1676 à Paris un homme marié fut condamné à se charger de l’entretien d’un enfant alors qu’il a pu être prouvé que la mère entretenait des rapports intimes avec le vicaire …

 

Enfants trouvés 2

L'Enfant recueilli, tableau de Michel Philibert Genod

 

Malgré le nombre d’institutions charitables existantes dans les villes, le nombre d’enfants abandonnés reste énorme et les ressources faibles. Les nourrices manquent en ville et il faut se résigner à envoyer les nourrissons à la campagne. Les hôpitaux vont donc mettre en place tout un réseau d’informateurs pour trouver des nourrices : curés, accoucheuses, anciennes nourrices …  

Sans compter le fait que la majorité des enfants nés en province ont été rapatriés, faute de moyen sur place, sur l'hôpital de la Couche à Paris mais que celui ci ne peut tous les prendre en charge. Il faut donc les renvoyer en province vers des nourrices en principe dignes de ce nom ...

Et il faut faire appel à nouveau aux meneurs. Ce sont eux en effet qui vont amener les enfants aux nourrices puis assurer la liaison entre celle-ci et l’hôpital.

Ils vont servir ainsi d’agent payeur des gages et des vêtures destinés aux enfants. Ils se chargeront de ramener également les effets de l’enfant trouvé décédé chez sa nourrice campagnarde ainsi que  l'acte de décès. Bref, ils sont chargés du recrutement des nourrices, de la surveillance de celles ci, du paiement des pensions et surtout du transport des enfants entre Paris et la province.

Le meneur peut transporter les bébés dans une hotte et faire le chemin à pied. Ainsi, en 1751, à raison de quarante à cinquante kilomètres par jour, il atteint les villages les plus éloignés de la capitale en trois ou quatre jours. Par le coche d'eau, sur la Seine par exemple, ou en voiture, le périple peut être abrégé. L’aire de nourrissage pour Paris s’étend  tout de même jusqu’à la Normandie et la Picardie.

La mission étant d’importance, ne devient pas meneur qui veut. A Paris la personne qui postule doit verser une caution variant entre 3 000 et 12 000 livres ; ses biens personnels sont répertoriés et cautionnés. Le curé de la paroisse doit remettre un certificat de bonne conduite authentifié par un juge royal. S’ils sont acceptés, ils perçoivent le vingtième de toutes les sommes versées à la nourrice soit à peu près 5 à 6 sous par mois (d’après les règlements de Paris de 1713).

S’y ajoutent diverses gratifications en fonction des services rendus : frais de recherche, vêture, retour de l’enfant après le sevrage …

Cette organisation se prêtent à de nombreux abus : la nourrice ne reçoit jamais l’argent de l’hôpital car le meneur le garde par devers lui, les vêtements alloués aux enfants font l’objet de trafic, les enfants décédés ne sont pas déclarés comme tel pour pouvoir continuer à percevoir les sous de son entretien, ou alors l’enfant décède en route et le meneur ne dit rien, empochant l’argent de la nourrice. Les familles nourricières prennent plus d’enfants qu’elles ne peuvent entretenir, mettant à mal la survie des enfants. Et que dire des parents qui abandonnent leurs enfants et réussissent à les récupérer en nourrice, empochant ainsi les sous de leur entretien !

 

Enfants trouvés 2

La nourrice, Le Camus Pierre Duval, 1ère moitié du 19è, Musée du Louvre

 

Comment endiguer la mortalité des nouveaux nés abandonnés ?

En réponse à la mortalité effrayante de ces enfants, on va déjà tâcher d’éviter les transports mortifères.

Il ne faut pas oublier que beaucoup d’hôpitaux de province refusent d’accepter les enfants abandonnés dans leur ressort et les font systématiquement envoyer sur Paris ou bien pratiquent des envois groupés d’enfants abandonnés qu’ils avaient recueillis pendant un certain temps et dont ils se débarrassent par la suite car trop coûteux à entretenir.

En 1772 par exemple on enregistre des envois massifs d’enfants par les hôpitaux de Troyes ,Thiers, Auxerre, Caen et Metz.

En 1778 les hôpitaux de Troyes, Auxerre ,Vendôme, Orléans ,Rouen et Sens sont les principaux points de départ de ces convois enfants souvent assez âgés de 1 à 10 ans (parfois davantage).

Les survivants de ces premiers voyages vont ensuite comme on l'a vu plus haut devoir subit un second voyage vers des nourrices de campagne !

En octobre 1777, Jacques Necker adresse un courrier aux intendants du royaume dans le cadre d’une enquête nationale sur le problème des enfants abandonnés : « Le sort des enfans trouvés, Monsieur, est de tous les objets que le Roy a eu en vue, en établissant une commission pour subvenir aux besoins des hopitaux, un des plus intéressans pour l’humanité et pour l’ordre public. Il a été reconnu que le transport qu’on fait chaque jour d’un très grand nombre d’enfans à Paris où ils affluent des provinces les plus éloignées, est la cause principale de l’état fâcheux où se trouve l’hopital des enfans trouvés : ses facultés, ni même ses emplacemens ne suffisent plus pour cette multitude ; mais ce qui est encore plus touchant, ces enfans conduits sans précaution et exténués par une longue route, ne peuvent y arriver que languissants et périssent bientôt après. »

C’est ainsi qu’un arrêt du Conseil du Roi du 10 janvier 1779 interdit leur transport vers Paris et prescrit leur dépôt dans l’hôpital le plus proche de leur découverte. Cet arrêt ne fut que médiocrement suivi d'effet ...

 

Enfants trouvés 2

Frédéric Henri Schopin (1804-81) : Grand Prix de Rome 1831.
Religieuse recueillant un enfant abandonné (1854)

 

 

Sources

https://www.histoire-genealogie.com/Un-village-nourricier-ou-le-destin-tragique-des-enfants-trouves-de-Paris#:~:text=Au%20XIX%20e%20si%C3%A8cle%2C%20les,des%20enfants%20trouv%C3%A9s%20soit%2050%25.

https://www.archives-manche.fr/_depot_ad50/_depot_arko/basesdoc/2/17896/didac-doc-46-marques-de-reconnaissance-d-un-enfant-expose-coutances-11-juin-1763-.pdf

Géographie des enfants trouvés de Paris aux XVIIe et XVIIIe siècles Isabelle Robin de Agnès Walch

Vivre pauvre, quelques enseignements tirés de l’Europe des Lumières de Laurence Fontaine

Enfants trouvés, enfants ouvriers 17/19ème siècle de Jean Sandrin

De l’enfant trouvé à l’enfant assisté de Anne Cadoret

Les enfants assistés dans le Pas de Calais avant et pendant le 19ème siècle de Eugène Carlier

Les enfants abandonnés à Paris au 18ème siècle de Claude Delasselle

L’assistance hospitalière au secours des orphelins. L’exemple des hôpitaux généraux du Nord de la France de Olivier Ryckebusch

Histoire des enfants abandonnés et délaissés : étude sur la protection de l'enfance aux différentes époques de la civilisation de Léon Lallemand

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Enfants trouvés

1 Janvier 2023 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #enfants

 

 

Enfants trouvés

Tableau du XIXème siècle représentant un bébé abandonné. Artiste inconnu.

 

Comme on l’a déjà vu dans un précédent article (l'enfant au fil des siècles)  les nouveaux nés sont malheureusement à la merci de nombreux risques. Ainsi en est il surtout des enfants abandonnés.

Des meneurs les convoyaient sur des km jusqu’à un hôpital dans des conditions tellement déplorables que le Parlement de Paris interdit en 1663 le déplacement des nouveaux nés de la province à la  capitale sous peine de 1000 livres d’amende au profit  de l’Hôpital général et de sanction corporelle. En 1779 un arrêt du Conseil du Roi réaffirme cette règle mais rien n’y fait.

C’est ainsi que le 27 mai 1789 le voiturier Pierron, d’Oisemont dans l’Eure, conduit à la maison de la Couche de Paris 12 enfants. Le 12 juin rebelotte avec 15 nourrissons dans une voiture cahotante où les bébés risquent à tout moment de se briser la tête ou de tomber.

Ou encore sur la route de Reims à Paris, dans le village de Fismes, 1ère étape du meneur, est inscrit sur le registre de 1778 : "décédée en passant par Fismes, âgée de 4 jours, fille de Nicole Drumelle de la paroisse de Vrizy, suivant son extrait de baptême, délivré par le prêtre habitué de l'Hôtel Dieu de Reims".

Ces enfants abandonnés sont très jeunes : à Lyon, en 1716-1717 les nourrissons de moins d’un mois représentent 60% des effectifs (dont40% de un à deux jours !).

A Béziers au 18ème siècle, les 2/3 des enfants abandonnés n’ont pas trois mois.

A noter qu’entre 1640 et 1789 la maison de la Couche à Paris reçoit près de 390000 enfants.

 

Pourquoi ces abandons ?

 Les raisons sont bien sûr multiples et il est difficile de toutes les appréhender. Mais parmi celles-ci, la plus évidente reste l’illégitimité. Nés hors mariage, les enfants sont frappés d’indignité et d’incapacité totale de succession. Ils n’ont donc aucun moyen de subsistance. Ceci étant cette crainte ne va tourmenter que la bourgeoisie ou l’aristocratie.

L’illégitimité vient aussi du concubinage, plus développé dans les classes populaires urbaines qui n’ont rien d’important à léguer du moins pour la majorité. Mais là le souci va résider dans le fait de ne pas avoir d’attache pour pouvoir survivre c’est-à-dire pour pouvoir trouver du travail. Une fille mère, ne l’oublions pas, est mal vue dans la société et réduite à la misère si elle garde son enfant. 

Enfants trouvés

Richard Redgrave, 1851, fille mère chassée de sa famille, Royal Académy of Arts

 

A Reims à la veille de la Révolution, plus des quatre cinquième des mères abandonnant leurs enfants sont célibataires : elles sont fileuses de laine, servantes, domestiques …

Et que dire des jeunes filles séduites par le fils de famille quand ce n’est pas le père de famille lui-même ! Voir article sur la domesticité 

 

La misère explique également le nombre des abandons. Louis Sébastien Mercier dans Tableau de Paris écrit : « comment songer à la subsistance de ces enfants quand celle qui accouche est elle-même dans la misère et ne voit de son lit que des murailles dépouillées ? Le quart de Paris ne sait pas la veille si ses travaux lui fourniront de quoi vivre le lendemain ». Jean Jacques Rousseau lui-même justifie auprès de Mme de Francueil l’abandon de ses 5 enfants ainsi : « je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine comment nourrirai-je une famille ? »

Le nombre d’enfants abandonnés va donc tout naturellement augmenter avec les crises alimentaires : En 1709 lors du terrible hyver, les abandons à Paris sont passés de 1759 en 1708 à 2525 en 1709 et 1698 en 1710. Idem à Lyon : en 1708, on recensait 454 abandons d’enfants contre 1884 en 1709 et 589 l’année suivante.

 

Parmi tous ces enfants abandonnés, il y en a malheureusement qui n’étaient pas destinés à l’abandon … ainsi le 8 janvier 1703, Jean Mondon, propriétaire, loue une chambre à une femme avec 2 enfants en bas âge. Elle doit mendier pour trouver de quoi subsiter. Arrêtée pour mendicité, elle est conduite avec son plus jeune enfant à l’Hôpital général. Le plus grand, resté dans la chambre sera remis à la Maison de la Couche.

Idem pour Charles Hochaut dont la mère, malade, est entrée à l’hôtel Dieu de Paris le 28 avril 1658. Les administrateurs de l’hôpital ne pouvant s’occuper de l’enfant l’amènent à la Maison de la Couche.

D'autres encore sont abandonnés par leurs parents pour éviter qu'ils ne meurent de faim : le 1er février 1703, Jacques Bénardier, limeur, se présente à la Charité car il vient de perdre sa femme; il a 5 enfants dont l'ainé a 9 ans et demande qu'on recueille la plus jeune, âgée d'un an et "encore à la mamelle". Elle sera placée en nourrice aux frais de la charité.

 

La Maison de la Couche

Cette Maison créée par Saint Vincent de Paul en 1638 devient en 1670 l’hôpital des Enfants Trouvés ou Maison de la Couche.

En effet, révolté par l'exposition des enfants dehors quel que soit le temps et par l'horreur de savoir "qu'on les vendait dans la rue Saint Landry 20 sols par tête à des femmes viciées qui se faisaient sucer un lait corrompu par ces infortunées créatures",  saint Vincent de Paul arrive à convaincre Louis XIII de lui céder son château de Bicêtre avec une rente de 20 000 livres.

Saint Vincent de Paul réussit également à convaincre des dames fortunées et influentes d’apporter leur patronage à cet établissement spécialement destiné aux enfants trouvés. Le succès est réel mais la situation financière de cette institution reste difficile. C’est pourquoi elle sera rattachée en 1670 à l’Hôpital Général sans que cela ne résolve complètement la problématique financière.

Enfants trouvés

extérieur de l'hôpital des Enfants Trouvés, 18ème, Musée Carnavalet

 

L’enfant qui rentre à la Maison de la Couche reçoit un collier numéroté et scellé plus un sachet dans lequel se trouve le procès verbal du commissaire ou du personnel ayant réceptionné l’enfant. L’enfant est enregistré dans un registre avec son nom ; soit  ce nom était mentionné dans les affaires qu’il portait soit on lui en attribue un.s’il a été trouvé près d’une porte il pourra s’appeler Delaporte, si ses parrain et marraine (souvent du personnel ou des pensionnaires de l’hôpital) s’appellent Sennequin et Duval et le petit s’appellera Senneval.

Puis un médecin l’examinera pour vérifier surtout s’il n’est pas porteur de maladie contagieuse.

Enfin il sera remis à une nourrice résidant à l’hôpital. En 1672, il y en a 2, 5 en 1708 et 8 en 1756. Celle cii est chargée de les allaiter avant de les faire partir à la campagne. Le problème est qu’elles sont vite débordées et il faut trouver une alimentation autre : lait de vache, de chèvre, d’anesse, lait coupé avec de l’eau douteuse, soupe avec du pain bien cuit et du lait, …

A l’hôpital de Rouen on expérimenta le lait de vache coupé d’eau bouillie, d’eau de riz ou de décoction de rhubarbe, « cet essai de nourriture, avec le lait de vache, fut fait sur cent trente deux enfants depuis le 15 septembre 1763 jusqu’au 15 mars 1765 ; il n’en resta au bout de ce temps que treize vivants. Dans ce petit nombre, plusieurs étaient mourants […] d'autres qui ne digéraient pas le lait furent mis au bouillon gras, à la panade, quelques-uns à la bouillie préparée avec la farine et le lait.» RAULIN (J.). De la conservation des enfants. Paris, 1768.

Comment faire manger les bébés ? biberons d’étain, de terre avec comme tétine des bandelettes ou des tétins de vache, cuillère….

Enfants trouvés

biberon en  étain

 

Bref il est évident que les ustensiles utilisés sont des foyers d’infection microbienne et le lait non bouilli ne vaut guère mieux.

Quant aux locaux, ils sont vites trop petits : en 1784, la salle des pouparts de la Maion de la Couche était « une grande pièce contenant environ 80 berceaux contigus les uns aux autres, à la suite de laquelle est une infirmerie pour les enfants moribonds ».

Les nourrissons sont changés au mieux une fois par jour tant le langeage est serré. L’enfant a le temps de macérer dans ses excréments et son urine, faisant ainsi le lit des épidémies les plus variées.

L’état alarmant des bébés ceci étant vient aussi du fait qu’ils sont à leur arrivée le plus souvent syphilitiques, ou abimés par des manœuvres abortives infructueuses ou par le manque de savoir faire de l’accoucheuse ou encore par la malnutrition de la maman pendant la grossesse.

Tout cela donne au final des chiffres catastrophiques : en 1781 l’hôpital de Paris reçoit 11 bébés ; 10 meurent dans le mois qui suit. Le dernier survivra jusqu’en 1784. En 1670, la Maison de la Couche accueille 423 enfants : 118 meurent avant leur mise en nourrice.

 

Enfants trouvés

l'orphelinat, anonyme, 19ème, Musée Carnavalet

 

Sources

Enfants trouvés, enfants ouvriers 17/19ème siècle de Jean Sandrin

la Maison de la Couche à Paris de Léon Lallemand 

le site suivant https://www.tombes-sepultures.com/crbst_2170.html

le site suivant sur les biberons au cours des siècles : http://dona-rodrigue.eklablog.com/histoire-du-biberon-a3971890

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Conditions de vie des ouvriers : une lingère à Lille au 19ème - 4

24 Mars 2019 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #Nord Pas de Calais, #milieu ouvrier

 

Vie d'une lingère à Lille au milieu du 19ème siècle

En 1856, l’ingénieur Pierre Guillaume Frédéric Le Play (1806-1882) fonde la Société internationale des études pratiques d’économie sociale, qui initie des enquêtes très minutieuses sur les ouvriers, fondées sur l’observation du terrain et l’évaluation quantitative du budget. Il a lui-même parcouru l’Europe pendant près de 18 ans à des fins d’observations des populations et de leurs conditions de vie. Il en est sorti un ouvrage en 1855 : Les ouvriers européens et près de 300 monographies.

 

Conditions de vie des ouvriers : une lingère à Lille au 19ème - 4

La lingère - Léon Delachaux

 

L’une d’elles concerne la vie d’une lingère à Lille vers 1856.

En voici quelques extraits :

« L’ouvrière a été séduite par un ouvrier serrurier. Il est résulté de cette union un enfant du sexe masculin […] L’ouvrière a de l’intelligence, de l’esprit, un dévouement inaltérable pour son enfant et un fond de gaieté qui l’abandonne rarement. Son heureux caractère lui fait supporter aisément ses souffrances physiques. Dans l’hiver, lorsqu’elle est sans feu et n’a pour passer la nuit sur son grabat qu’une simple couverture de coton gris, elle entasse ses vêtements sur l’enfant pour le garantir du froid. Sa conduite n’a pas toujours été pure; mais les circonstances dans lesquelles la malheureuse fille a succombé, les souffrances morales et physiques qu’elle a endurées, son dévouement pour son enfant, semblent devoir racheter sa faute […]

 Jusqu’à l’âge de 8 ans, époque où elle a perdu son père, elle est allée à l’école; elle sait passablement lire, mais elle ne sait pas écrire […] Tout en elle annonce une constitution affaiblie par les privations, l’excès de travail et les souffrances physiques […] Son enfant est pâle, maigre, et toute sa constitution est empreinte de débilité […] L’état de mère fille la place au dernier rang de la société : elle rencontre peu de sympathie et de pitié […]

L’ouvrière peine à suffire aux premières nécessités de la vie. Son salaire est ordinairement absorbé d’avance par de petites dettes contractées envers les fournisseurs. Son matériel : 12 aiguilles diverses (0,15 F) ; 1 paire de ciseaux (0,50 F) ; 1 pelote de coton (0,15 F) ; 1 dé à coudre (0,15 F). Total, 0,95 F.

La plus importante subvention dont profite l’ouvrière consiste dans le paiement de son loyer par un de ses frères […] Un couple de chemises lui sont données annuellement par son patron, et des vêtements hors de service, qu’une personne bienfaisante lui envoie de temps à autre, servent à habiller l’enfant. (…)

Tout le travail de l’ouvrière est exécuté chez elle, au compte d’un patron, et à la pièce. L’ouvrière monte des chemises d’hommes ou tire des fils [ce qui] n’est confié dans les ateliers qu’aux meilleures ouvrières; c’est le travail le plus fatiguant, mais aussi le mieux rétribué. Avec la couture qui forme les plis des devants, le tirage des fils est payé, à Lille, à raison de 3,50 F les 100 plis […]

Le temps nécessaire pour tirer les fils et coudre 100 plis est au moins de 20 heures de travail. L’ouvrière, consacrant 10 heures par jour à sa besogne, gagne donc 1,75 F quotidiennement ; mais il y a lieu de déduire un quart de produit pour chômages résultant des déplacements et des maladies […]

L’ouvrière et son enfant font généralement quatre repas par jour. Le déjeuner, à 8 heures du matin, se compose d’un peu de pain légèrement beurré qu’ils trempent dans du lait pur ou coupé d’eau de chicorée. Le dîner, qui a lieu à midi précis, consiste en pain et légumes (le plus souvent des pommes de terre) auxquels s’ajoute parfois un peu de viande. Autant que possible l’ouvrière met le pot-au-feu deux fois par semaine, mais avec des morceaux de viande de qualité inférieure […] Le goûter, vers 4 heures du soir, ne comporte qu’une tartine, longue et mince tranche de pain légèrement beurrée. Enfin le souper, qui se prend ordinairement à 8 heures du soir, se compose, comme le déjeuner, de pain trempé dans du lait pur ou mélangé. L’ouvrière ne consomme aucune boisson fermentée […]

L’ouvrière habite à Lille une seule pièce […] La surface totale de la pièce est de 10 mètres […] Les murs sont absolument nus. Il n’y a point de cheminée ; celle-ci est remplacée par un poêle […] Le mobilier a l’aspect le plus triste […] Les meilleurs vêtements de l’ouvrière sont engagés au mont-de-piété

Voir également :

les conditions de vie des ouvriers 1

les conditions de vie des ouvriers 2

les conditions de vie des ouvriers 3

Sources

J. Marseille, « Une vie de lingère »,  L’Histoire, n° 349, janvier 2010.

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Conditions de vie des ouvriers - Filature du 19ème - 3

23 Mars 2019 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #milieu ouvrier

 

Extrait du règlement d’une filature de l’Essonne (1828)

« Art. 7. La journée de travail se compose de treize heures ; les heures excédantes seront payées aux ouvriers dans la proportion de leur salaire et dans aucun cas, ils ne pourront refuser un excédent de travail, quand les circonstances l’exigeront, sous peine de deux francs d’amende.

Art. 8. Tout ouvrier en retard de dix minutes sera mis à une amende de vingt-cinq centimes ; s’il manque complètement, il paie une amende de la valeur du temps d’absence.

Art. 9. Une fois entré, un ouvrier ne peut sortir sans une permission écrite, sous peine d’une amende de la valeur de sa journée […]

Art. 11. L’ouvrier qui se présenterait ivre dans les ateliers sera conduit hors de la fabrique, et paiera trois francs d’amende. Il est expressément défendu d’aller dans le cabaret qui est en face de la grille […]

Art. 16. Toute ouvrière qui laverait ses mains ou des effets quelconques avec le savon de la fabrique paiera trois francs d’amende ; si elle était surprise en emportant, elle sera renvoyée et sa paie confisquée.

Art. 17. Il est défendu aux ouvriers de jouer, jurer, crier, chanter, se quereller ou de battre dans les ateliers, manger ou dormir pendant les heures de travail, d’aller en bateau, de se baigner et de courir dans la propriété, sous peine de vingt-cinq centimes à un franc d’amende, suivant la gravité du cas […]

Art. 22. Il est expressément défendu de sortir de l’atelier, sous quelque prétexte que ce soit, pendant les heures de travail, d’aller plus d’une fois par tiers aux lieux, et de s’y trouver plusieurs en même temps, sous peine de vingt-cinq centimes d’amende ; il y a dans chaque atelier une ouvrière chargée spécialement de remplacer celle qui désire sortir ; en conséquence, avant d’arrêter son métier, l’ouvrière soit s’assurer si la remplaçante est libre, et la mettre à sa place avant de quitter, sous peine d’un franc d’amende […]

Art. 24. Quiconque arrêtera son métier sans nécessité, s’habillera avant l’heure, paiera vingt-cinq centimes d’amende. »

Louis Bergeron, L’industrialisation de la France au XIXe siècle, Hatier, p. 36-37, cité dans Jean-Michel Gaillard, André Lespagnol, Les mutations économiques et sociales au XIXe siècle (1780-1880)

 

Moulin à poudre de Corbeil Essonnes qui fut transformé en filature de soie en 1822

 

Voir également les articles suivants :

les conditions de vie des ouvriers 1

les conditions de vie des ouvriers 2

les conditions de vie des ouvriers 4

 

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Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

23 Mars 2019 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #milieu ouvrier

 

Extrait tiré du chapitre II du livre de Louis René Villermé (Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie)

Chap. II - Des ouvriers de l’industrie cotonnière dans le département du Haut-Rhin.

Progression fulgurante de l’industrie du coton en France

« C’est dans le Haut-Rhin, dans la Seine inférieure, et plus particulièrement dans la ville de Mulhouse, que l’industrie du coton a pris, en France, le plus grand développement ; elle a fait surtout des pas de géant dans le premier de ces départements. Dès l’année 1827, on y comptait 44 840 ouvriers employés dans les seuls ateliers de filature, de tissage et d’impression d’indiennes… Sept ans plus tard, en 1834, époque de prospérité et d’extension pour ces manufactures, on évaluait approximativement à 91 000 le nombre de leurs travailleurs… (un) quart de la population ».

Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

Filature Hartmann à Munster

Durée du travail des ouvriers

« La durée journalière du travail varie… A Mulhouse, à Dornach… les tissages et les filatures mécaniques s’ouvrent généralement le matin à cinq heures, et se ferment le soir à huit, quelquefois à neuf. En hiver, l’entrée en est fréquemment retardée jusqu’au jour, mais les ouvriers n’y gagnent pas pour cela une minute. Ainsi leur journée est au moins de quinze heures. Sur ce temps, ils ont une demi-heure pour le déjeuner et une heure pour le dîner ; c’est là tout le repos qu’on leur accorde. Par conséquent, ils ne fournissent jamais moins de treize heures et demie de travail par jour ».

Conditions de travail et de logement

« La cherté des loyers ne permet pas à ceux des ouvriers en coton du département du Haut-Rhin, qui gagnent les plus faibles salaires ou qui ont les plus fortes charges, de se loger. Toujours auprès de leurs ateliers. Cela s’observe surtout à Mulhouse. Cette ville s’accroît très vite ; mais les manufactures se développant plus rapidement encore, elle ne peut recevoir tous ceux qu’attire sans cesse dans ses murs le besoin de travail. De là, la nécessité pour les plus pauvres, qui ne pourraient d’ailleurs payer les loyers au taux élevé où ils sont, d’aller se loger loin de la ville, à une lieue, une lieue et demie, ou même plus loin, et d’en faire par conséquent chaque jour deux ou trois, pour se rendre le matin à la manufacture, et rentrer le soir chez eux.

Ainsi à la fatigue d’une journée déjà démesurément longue, puisqu’elle est au moins de quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux, celle de ces allées et retours si fréquents, si pénibles. Il en résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils en sortent avant d’être complètement reposés, pour se trouver dans l’atelier à l’heure de l’ouverture.

On conçoit que pour éviter de parcourir deux fois chaque jour un chemin aussi long, ils s’entassent, si l’on peut parler ainsi, dans des chambres ou petites pièces, malsaines, mais situées à proximité de leur lieu de travail. J’ai vu à Mulhouse…de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur de la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches. Des lambeaux de couverture et souvent une espèce de matelas de plumes d’une saleté dégoûtante, voilà tout ce qui leur recouvrait cette paille.

Du reste, un mauvais et unique grabat pour toute la famille, un petit poêle qui sert à la cuisine comme au chauffage, une caisse ou grande boîte qui sert d’armoire, une table, deux ou trois chaises, un banc, quelques poteries, composent communément tout le mobilier qui garnit la chambre des ouvriers.

Cette chambre que je suppose à feu et de 10 à 12 pieds en tous sens, coûte ordinairement à chaque ménage, qui veut en avoir une entière, dans Mulhouse ou à proximité de Mulhouse, de 6 à 8 F. et même 9 F par mois. »

Conséquences de la misère sur la mortalité

« Et cette misère, dans laquelle vivent les derniers ouvriers de l’industrie du coton, est si profonde qu’elle produit ce triste résultat, que tandis que dans les familles de fabricants, négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint la 29è année, cette même moitié cesse d’exister avant l’âge de deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers des filatures de coton ».

 

Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

Filature Schlumberger et Herzog

Migration de travail

« Il ne faut pas croire cependant que l’industrie du coton fasse tous ces pauvres. Non ; mais elle les appelle et les rassemble des autres pays. Ceux qui n’ont plus de moyens d’existence chez eux, qui en sont chassés, qui n’y ont plus droit aux secours des paroisses (entre autres beaucoup de Suisses, de Badois, d’habitants de la Lorraine allemande), se rendent par familles entières à Mulhouse, à Thann et dans les villes manufacturières voisines, attirés qu’ils y sont d’avoir de l’ouvrage. Ils se logent le moins loin qu’ils peuvent des lieux où ils en trouvent, et d’abord dans des greniers, des celliers, des hangars, etc., en attendant qu’ils puissent se procurer des logements plus commodes.

J’ai vu sur les chemins, pendant le peu de temps que j’ai passé en Alsace, de ces familles qui venaient de l’Allemagne, et traînaient avec elles beaucoup de petits enfants. Leur tranquillité, leur circonspection, leur manière de se présenter, contrastaient avec l’effronterie et l’insolence de nos vagabonds. Tout en eux paraissait rendre l’infortune respectable : ils ne mendiaient pas, ils sollicitaient seulement de l’ouvrage ».

Les enfants

« Les enfants employés dans les manufactures de coton de l’Alsace, y étant admis dès l’âge où ils peuvent commencer à peine à recevoir les bienfaits de l’instruction primaire, doivent presque toujours en rester privés. Quelques fabricants cependant ont établi chez eux des écoles où ils font passer, chaque jour et les uns après les autres, les plus jeunes ouvriers. Mais ceux-ci n’en profitent que difficilement, presque toutes leurs facultés physiques et intellectuelles étant absorbées dans l’atelier. Le plus grand avantage qu’ils retirent de l’école est peut-être de se reposer de leur travail pendant une heure ou deux ».

Alimentation des ouvriers

« Sous le rapport de la nourriture, comme sous d’autres rapports, les ouvriers en coton peuvent se diviser en plusieurs classes.

Pour les plus pauvres, tels que ceux des filatures, des tissages, et quelques manœuvres, la nourriture se compose communément de pommes de terre, qui en font la base, de soupes maigres, d’un peu de mauvais laitage, de mauvaises pâtes et de pain. Ce dernier est heureusement d’assez bonne qualité. Ils ne mangent de la viande et ne boivent du vin que le jour ou le lendemain de la paie, c’est-à-dire deux fois par mois.

Ceux qui ont une position moins mauvaise, ou qui, n’ayant aucune charge, gagnent par jour 20 à 35 sous, ajoutent à ce régime des légumes et parfois un peu de viande.

Ceux dont le salaire journalier est au moins de 2 F. et qui n’ont également aucune charge, mangent presque tous les jours de la viande avec des légumes ; beaucoup d’entre eux, surtout les femmes, déjeunent avec du café au lait.

La seule nourriture d’une pauvre famille d’ouvriers composée de six personnes, le mari, la femme et 4 enfants, lui coûte 33 à 34 sous par jour. La dépense moyenne, jugée strictement indispensable à leur entretien complet, serait, d’après mes renseignements : - à Mulhouse : 2F. 63 par jour, 959 F. par an ».

Condition de vie des ouvriers - Les filatures du 19ème siècle - 2

 

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Condition de vie des ouvriers : niveau de vie - 1

17 Mars 2019 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #milieu ouvrier

Conditions de vie des ouvriers : niveau de vie

Il est difficile d’établir des statistiques sur le niveau de vie des ouvriers aux 18 et 19ème siècle ne serait-ce que parce que l’époque ignorait justement les statistiques. Les documents sur lesquels il serait possible de se baser de façon à avoir au moins une idée du niveau de vie avant le 20ème siècle sont trop incomplets pour permettre une analyse fine ou tout simplement cohérente (durée journalière de travail, durée globale de travail qui va dépendre des saisons, des régions et des activités, type de rémunération [le plus souvent à la tâche, ce qui complique les choses]).  

Par ailleurs il faut bien avoir à l’esprit que les ouvriers et artisans exercent généralement plusieurs métiers. Ainsi beaucoup de paysans des régions du Nord (Flandres, Artois, Hainaut, Picardie …) participent au printemps et en été au travail dans les briqueteries ou sur les chantiers du bâtiment.

Les artisans des vallées du massif central, du Jura, des Pyrénées,  ou des Alpes partent quant à eux loin de chez eux lors de leur migration saisonnière proposant leur bras pour travailler dès qu’un chantier se présente  en tant que scieur de long, maçon, peigneur de chanvre, chiffonnier 

Ainsi l’historien Abel Poitrineau (1924-2013) raconte que « à la Toussaint, les scieurs de long partent en troupe constituée (de leur village de l’Auvergne)  portant dans leur sac quelques vêtements de rechange et sur leur dos leur matériel. Nourris par leur maître, ils consomment surtout du pain de seigle dont ils absorbent des quantités étonnantes et de la soupe épaisse additionné de lard ».

 

Condition de vie des ouvriers : niveau de vie 1

Scieurs de long

La pluri activité est une nécessité liée soit à la saisonnalité marquée de certaines activités soit à la nécessité d’un complément de salaire.

Par ailleurs les documents que l’on peut trouver restent factuels et localisés ; les recoupements sont donc difficiles à faire voire impossible. Etablir sur ces données des généralités est mission impossible.  Mais il reste possible de dégager des tendances qui nous permettent d’avoir une idée approximative certes mais cohérente sur les conditions de vie des ouvriers au 19ème siècle au moins.

Enfin faire une comparaison des prix et salaires de l’époque avec nos euros n’a pas grand sens eu égard aux différences de mode de vie.

Les données qui vont aider à se faire une idée des conditions de vie, à dégager des tendances quant au niveau de vie de nos ancêtres seront notamment celles se rapportant aux gains et aux dépenses d’une catégorie professionnelle ainsi que les commentaires de contemporains sur leur époque.

 

Commentaires et études statistiques sur le niveau de vie des ouvriers

Vauban dans son « Projet de dîme royal » commencé en 1697 et achevé en 1706 décrit le budget et les conditions de vie de la famille d’un manouvrier rural « n’ayant que ses bras ou fort peu de choses au-delà travaillant à la journée ou par entreprise pour qui veut l’employer. Vauban considère qu’un manouvrier travaille 180 jours ouvrables par an, à 9 sols la journée. « C’est beaucoup car il est certain qu’excepté le temps de la moisson et des vendanges, la plupart ne gagnent pas plus de 8 sols par jour l’un portant l’autre. ». Vauban arrondit le salaire à 90 livres par an. De cette somme il faut déduire 6 livres de taille et de capitation, et 8 livres et 16 sols de gabelle soit 14 livres et 16 sols d’impôt.

 

Condition de vie des ouvriers : niveau de vie 1

Si la famille est composée de 4 personnes dont deux enfants, la consommation annuelle de blé est de 10 setiers  soit environ 800 grammes par jour et par tête. Ce blé étant estimé à 6 livres le setier, la dépense annuelle en céréales est de 60 livres tournois e période de prix modérés soit les 2/3 du revenu annuel.

Il ne reste que 15 livres et 4 sols « sur quoy il faut que ce manouvrier paye le louage ou les réparations de sa maison, l’achat de quelques meubles, quand ce ne serait que de quelques écuelles de terre ; des habits et du linge, et qu’il fournisse à tous les besoins de sa famille pendant une année ». Et de conclure : « ces 15 livres et 4 sols ne le mèneront pas fort loin à moins que son commerce ou quelque commerce particulier ne remplisse les vides du temps  qu’il ne travaillera pas et que sa femme ne contribue de quelque chose à la dépense par le travail de sa quenouille, par la couture, par le tricotage de quelque paire de bas ou par la façon d’un peu de dentelle selon le pays ; par la culture aussi d’un petit jardin ; par la nourriture de quelques volailles et peut être d’une vache, d’un cochon, ou d’une chèvre pour les plus accomodés qui donneront un peu de lait ; au moyen de quoi il puisse acheter quelque morceau de lard et un peu de beurre ou d’huile pour se faire du potage. Et si on n’y ajoute la culture de quelque petite pièce de terre il sera difficile qu’il puisse subsister ou du moins il sera réduit lui et sa famille à faire une très misérable chère. Et si au lieu de deux enfants il en a quatre ce sera encore pis jusqu’à ce qu’ils soient en âge de gagner leur vie. Ainsi de quelque façon qu’on prenne la chose, il est certain qu’il aura toujours bien de la peine à attraper le bout de son année ».

 

Lavoisier dans « De la richesse territoriale du royaume de France »  écrit en 1789 : « j’ai conclu après de longs calcul et d’après de longs renseignements qui m’ont été fournis par les curés de campagne que dans des familles les plus indigentes chaque individu n’avait que 60 à 70 livres à dépenser par an, homme femme et enfants de tous âge ; et que les familles ne vivent que de pain et de laitage qui sont propriétaires d’une vache que les enfants mènent paitre à la corde le long des chemins et des hairs dépensaient même encore moins »

 Noiret au début du 19ème siècle écrit : « Avec toute l’économie possible, un homme qui travaille ne peut vivre avec une dépense moindre d’un franc par jour, ce qui fait 7 francs par semaine. Il faut en outre qu’il pourvoie à tous les besoins de sa personne, de sa famille et de sa maison et qu’il s’acquitte des dettes qu’il a pu faire pendant la stagnation du commerce ».

Louis-René Villermé, né à Paris en 1782, chirurgien dans les armées napoléoniennes, se consacre à partir de 1818, à l’étude des questions soulevées par les inégalités sociales.  En tant que membre de l’académie des Sciences morales, il est chargé avec un collègue de réaliser une étude sur l’état physique et moral de la classe ouvrière. Son rapport, de plus de neuf-cent pages, intitulé Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, date de 1840 et concerne les ouvriers de l’industrie textile.

Dans cet ouvrage, Villermé dénonce entre autre chose le travail des enfants mais reste très conservateur quand il s’agit d’expliquer les raisons de la paupérisation et des mauvais rendements des ouvriers adultes. Il les accuse en effet d’être portés sur l’alcool, de dilapider leurs salaires, de porter de trop beaux habits les dimanches et jours de fête, d’avoir des mœurs dépravées et de s’éloigner de l’ordre moral.

 

Condition de vie des ouvriers : niveau de vie 1

Villermé

 

Dans son étude, il a estimé une moyenne de dépenses pour une famille ouvrière :

Dépenses homme                                                      femme plus de 16 ans

nourriture = 339.45 f                                                 215.35 f

blanchissage 14.04 f                                                   18.20 f

vêtement 59.30 f                                                        49.70 f

loyer éclairage 47.90 f                                               32.60 f

divers soins savon tabac barbe 9.60 f                    7.25 f

total = 479.39 f                                                            323.10 f

ménage sans enfant = 760.89 f

ménage avec un enafnt à la mamelle = 878.89 f

ménage avec un enfant 6 ans = 925.54 f

ménage avec un enfant de 6 ans et un en bas âge = 1043.54 f

 

Les données qu’il a travaillées lui permettent de dégager un budget moyen pour une famille ouvrière ordinaire, gagnant un salaire ordinaire :

 « En supposant une famille dont le père, la mère et un enfant de 10 à 12 ans reçoivent des salaires ordinaires, cette famille pourra réunir dans l'année, si la maladie de quelqu'un de ses membres ou un manque d'ouvrage ne vient pas diminuer ses profits, savoir :

  •  le père, à raison de 30 sous par journée de travail : 450 francs ;
  • la mère, à raison de 20 sous par journée de travail : 300 francs ;
  • un enfant, à raison de 11 sous par journée de travail : 165 francs ;

En tout : 915 francs.

Voyons maintenant quelles sont les dépenses. Si elle occupe seule un cabinet, une sorte de grenier, une cave, une petite chambre, son loyer, qui s'exige par mois ou par semaine, lui coûte ordinairement dans la ville, depuis 40 francs jusqu'à 80. Prenons la moyenne : 60 francs. Sa nourriture environ :

14 sous par jour pour le mari : 255 ;

12 sous par jour pour la femme : 219 ;

9 sous par jour pour l'enfant : 164 ;

En tout : 638 francs.

Mais comme il y a très communément plusieurs enfants en bas âge, disons 738 francs. C'est donc pour la nourriture et le logement : 798 francs. Il reste par conséquent, pour l'entretien du mobilier, du linge, des habits, et pour le blanchissage, le feu, la lumière, les ustensiles de la profession, etc., une somme de 117 francs...."

 "En général un homme gagne assez pour faire des épargnes; mais c’est à peine si la femme est suffisamment rétribuée pour subsister et si l’enfant au-dessous de douze ans gagne sa nourriture.

Quant aux ouvriers en ménage dont l’unique ressource est également dans le prix de leur main d’œuvre, beaucoup d’entre eux sont dans l’impossibilité de faire des économies, même en recevant de bonnes journées. Il faut admettre au surplus que la famille dont la femme est peu rétribuée ne subsiste qu’avec ses seuls gains qu’autant que le mari et la femme se portent bien, sont employés pendant toute l’année, n’ont aucun vice et ne supportent d’autre charge que celle de deux enfants en bas âge.

Supposez un troisième enfant, un chômage, une maladie, le manque d’économie ou seulement une occasion fortuite d’intempérance [manque de sobriété, boisson] et cette famille se trouve dans la plus grande gêne, dans une misère affreuse, il faut venir à son secours…

La proportion d’ouvriers qui ne gagnent pas le strict nécessaire ou ce qu’on regarde comme tel, varie suivant les industries, leur état de prospérité et suivant les localités. Un filateur de Rouen… a trouvé en 1831, époque d’une crise marquée par l’abaissement des salaires, que le 61 % de ses ouvriers employés alors dans sa filature de coton ne gagnaient pas, chacun en particulier le strict nécessaire

 

Niveau des prix et pouvoir d'achat

L’économiste Jean Fourastié (1907-1990) va quant à lui mettre au point la méthode des prix réels pour « étudier l’évolution des prix dans le temps sans être gêné par la diversité des monnaies ni par les variations de leur valeur ».

Dans son livre, D’une France à une autre (1987) Jean Fourastié écrit : « En période traditionnelle, le quintal de blé revenait, en moyenne, à 200 salaires horaires de manœuvre : maintenant, il en vaut 3 à 4. […] Pour affirmer, comme nous venons de le faire, que le prix du blé a baissé, il faut s’affranchir des fluctuations de la monnaie. Que signifient en effet les prix de 30 F le quintal en 1830, 36,80 fr en 1959 et 127 F en 1985 ? […] À toutes les méthodes courantes de déflation, nous avons préféré, depuis près de quarante ans, la méthode des prix réels qui ont l’avantage d’être liés au prix de revient en heures de travail humain".

La formule de calcul est la suivante :

Le prix réel d’un bien =prix monétaire de ce bien/salaire horaire du manœuvre

Le prix réel est ainsi exprimé en temps de travail nécessaire pour acquérir ce bien. Cette méthode permet d’analyser le pouvoir d’achat d’un individu. Or jusque dans la seconde moitié du 19ème siècle c’est le pouvoir d’achat en blé qui est l’élément déterminant du niveau de vie des individus.

Exemple : 1 kilo de pain vaut en 1701 3 salaire horaire soit 3h pour l’acheter. Par comparaison, en 1913 il vaut 1,22 salaire horaire (un manoeuvre devait donc travailler une heure et quart pour acheter sa boule quotidienne) ; tandis que vingt-sept minutes suffisent en 1981. 

Revenons à notre manœuvre de 1701 : s’il a une famille à nourrir, et sachant qu’il ne peut pas acheter plus de 2 ou 3 kg de pain par jour (1kg = 3h de travail), cela veut dire qu’il était à la limite de la misère voire même totalement miséreux ; tout son salaire part dans le pain et manifestement il n’en aura pas assez s’il a trop de bouches à nourrir …

 

Pour Jean Fourastié à partir de 200 salaires horaires (pour le prix d’un quintal de blé) la situation alimentaire devient précaire et au-delà de 250, tout le salaire du manœuvre part dans le seul achat du pain ; c’est la famine.

or, en 1701, on est à 300 salaires horaires

en 1709, à 566.1 salaires horaires

en 1710 à 406.2  salaires horaires

en 1714 à 325.7 salaires horaires

 

Quelques idées de salaire au 19ème siècle (tiré de Nos ancêtres - Vie et métiers n°23)

un boulanger à Marcq en Baroeul (59) en 1829 = 1.25 f

un charretier à Marcq en Baroeul (59) en 1829 = 1.50 f

un maréchal ferrant à Marcq en Baroeul (59) en 1829 =  1.50 f

un cordonnier à Marcq en Baroeul (59) en 1829 = 1.25f

un domestique  agricole à Ennevelin (59) = 160 f en 1859

un tisserand à haubourdin 2 f en 1841

un forgeron entre 195 et 244f par an à Pont a Marcq (59) en 1859

Au Creusot un mineur gagne 2f en 1840

 

Sources

Les salaires et la condition ouvrière en France à l’aube du machinisme 1815-1830 de Paul Paillat

Où est l’erreur ? les budgets ouvriers au 19ème siècle selon Villermé de Gérard Jorland

http://www.histoirepassion.eu/?Evolution-des-prix-du-15eme-au-19eme-siecle-Panier-de-la-menagere-services

 

Productivité et richesse des nations de Fourastié

Convertisseur francs/euros 

Thema - Histoire et généalogie –la valeur des biens niveau de vie et de fortune de nos ancêtres de Thierry Sabot

La situation sociale de l'ouvrier lillois du textile autour de 1840 de Alphonse Marius Gossez 

 

 

 

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I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

13 Novembre 2018 , Rédigé par srose Publié dans #Toulouse, #misère, #hôpital

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

L'Hôtel Dieu et le dôme de la Grave

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

La Grave

 

La construction des institutions hospitalières sur la rive gauche en bordure de la Garonne, remonte au XIIè siècle. Deux ensembles vont émerger de quelques maisons de charité, couvents et autres hôpitaux établis sur la rive gauche tout au long du Moyen Age.

 

 

HÔTEL DIEU SAINT JACQUES

L’hôpital Sainte-Marie de la Daurade est édifié entre 1130 et 1140 en face de l’Eglise de la Daurade implantée sur la rive droite. Un pont (le pont de la Daurade, voir ci après), dont l’existence est attestée en 1150, mais qui a aujourd’hui disparu, reliait les deux établissements.

 

Une maison de charité, destinée à accueillir les voyageurs et pèlerins, est établie en amont de l’hôpital Sainte-Marie. Ce sera l’Hôpital Nouvel. Entre les deux établissements se trouve l’entrée du pont de la Daurade disparu au XVIè siècle, mais dont on conserve encore aujourd’hui, la dernière arche de la rive gauche.

  

C’est au début du XIVè siècle, en 1313, que les deux établissements Sainte-Marie et l’Hôpital Nouvel adoptent le même nom : “l’hôpital Saint-Jacques” ou “Hôpital du bout du pont ; ils sont dirigés par la confrérie Saint Jacques.

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Emplacement des bâtiments au 13ème siècle

de part et d'autre du pont de la Daurade

 

Quid de ce fameux pont de la Daurade ?

L’hôpital Saint Jacques est relié à Toulouse par deux ponts à cette époque : le pont de la Daurade ou pont couvert ou encore  « Pont neuf », pour le distinguer du deuxième pont de Toulouse, le Pont de la reine Pédauque (du nom d’une reine wigothique légendaire qui aurait eu son palais au pied de l’eau ) ou Pont vieux.

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Extrait du plan de Boisseau - 1645 - Toulouse

 

Le pont de la Daurade va être endommagé à de nombreuses reprises du fait notamment des inondations. Aussi il devient vital de construire un nouveau pont : la construction de celui-ci, le futur “Pont-Neuf”, est décidée dès 1541 et Jean de Mansencal, président du Parlement de Toulouse, pose solennellement la première pierre de l’ouvrage le 7 janvier 1544.

Les travaux de construction du Pont-Neuf se poursuivront jusqu’en 1632, date de sa mise en circulation et à partir de 1639, débutera la démolition du pont de la Daurade déjà très endommagé par la crue de 1608 et qui est devenu entre temps « Pont Vieux ».

 

Les travaux de construction du pont de la Daurade ont commencé dans les années 1130 et se sont achevées en 1179. Il était traversé par les nombreux pèlerins de Saint Jacques de Compostelle et son emplacement était tout à fait pertinent du fait de la présence de l’hôpital Sainte Marie (ne pas oublier qu’à cette époque ce que l’on appelle « hôpital » n’est en fait qu’un lieu d’accueil pour les nécessiteux notamment les pèlerins.

Neuf arches, 8 piles en rivière. La dernière arche est encore visible en face de l’hôtel Dieu, adossée à sa façade. Ce pont se couvrent très vite de maisons en bois comme il est habituel d’en voir à cette époque.

Et les capitouls décident à partir de 1480 de couvrir le pont d’un toit et d’édifier sur ce pont, à côté des maisons en bois, des échoppes qu’ils donnent en location. Le pont de la Daurade devient alors le « Pont-Couvert », que l’on peut voir sur le plan de Melchior Tavernier, en 1631, à côté du pont de Clary, du nom de François de Clary, président du parlement de Toulouse : il s’agit d’un pont de bois provisoire érigé en attendant la mise en service du Pont-Neuf et qui sera finalement emporté par les eaux cinq ans plus tard.

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Extrait du plan de Tavernier - 1631

Toulouse et ses 3 ponts : le pont de la Daurade, le pont Vieux, le pont Clary

 

Entretemps, en 1554, les capitouls décident de réunir les “petites charités” de la ville en un seul établissement. L’idée est d’éliminer le plus possible les foyers d’infections potentiels.

C’est ainsi qu’est créée la “Maison Dieu” ou “Hôtel-Dieu” Saint-Jacques qui est désormais l’établissement hospitalier le plus important de la ville.

Suite à un grave incendie, le 7 février 1574, il est en grande partie détruit et la reconstruction se fait sensiblement suivant le plan qu’on lui connaît aujourd’hui.

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

L'Hôtel Dieu au 17ème siècle

Le Pont de la Daurade est détruit, il ne reste que les piles

 

Au 18ème siècle, on reconstruit la grande aile le long de la Garonne qui se prolonge presque jusqu’au Pont-Neuf et le mur situé entre le Pont et l’Hôpital est bâti en 1710. A l’emplacement de la rue qui prolongeait le pont de la Daurade est installé en 1716 un grand escalier d’honneur, fermé du côté rivière par la grande verrière qui évoque toujours l’une des voies majeures du Toulouse médiéval.

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

L'Hôtel Dieu au 18ème siècle

 

La dernière pile du pont médiéval qui subsiste est aménagée en terrasse en 1734 pour permettre aux convalescents de se promener vers le fleuve.

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

L'hôtel Dieu à la veille de la Révolution

On voit le promontoire servant de promenade

 

La façade sur la Garonne se déploie alors de part et d’autre de la pile du pont de la Daurade qui est encore débout. Cette façade, longue de 130 mètres, est légèrement courbe et plonge directement dans le fleuve.

 

L’Hôtel Dieu conservera jusqu’au bout sa vocation première : l’accueil des pèlerins et des nécessiteux au contraire de La Grave qui, on va le voir, va devenir au 17ème siècle un lieu de renfermement des pauvres et des mendiants.

 

En 1793, l’Hôtel Dieu est rebaptisé “l’Hospice de l’Humanité”

 

 

L’Hôtel Dieu héberge aujourd'hui le centre administratif du CHU de toulouse ainsi que l’Institut européen de Télémédecine, le centre européen de recherche sur la peau et les épithéliums de revêtement ainsi qu'un musée d’histoire de la médecine.

Ce musée est une petite merveille. Je vous conseille la visite guidée qui est faite par un bénévole dont l’érudition est absolument captivante !!

 

 

LA GRAVE

La construction du futur Hospice de la Grave, remonte probablement à l’extrême fin du XIIè siècle puisqu’il est mentionné dans une charte du comte Raymond V en 1197. Il est érigé en aval de l’Hôpital Sainte-Marie de la Daurade à quelques centaines de mètres sur les graviers de la Garonne (d’où son nom), dans le quartier Saint-Cyprien. Il ne reste rien de ce premier hôpital aujourd’hui.

 

Deux établissements occupent alors les lieux de ce que sera plus tard notre hôpital la Grave: un petit hospice et un couvent de frères bénédictins issus de l’abbaye de Moissac.

  

Entre 1508 et 1544, le futur Hôpital de la Grave est transformé et agrandi, notamment pour permettre l’accueil des pestiférés (la peste ravage en effet Toulouse, emportant près de 3000 personnes dans les premières années du siècle).

Il va s’appeler hôpital Saint-Sébastien (du nom du Saint protecteur contre la peste), le long de la Garonne et rejoignant, à l’ouest, le rempart et la tour Taillefer. Cette tour fut construite entre 1516 et 1517 ; il s’agit en fait de l’une des 4 tours qui flanquent le rempart englobant le faubourg St Cyprien, surplombant la Garonne à environ 35 m de hauteur.

La Tour Taillefer est à l’origine une tour d’artillerie servant de réserve de poudre et de munitions. Elle fut affectée à l’accueil des pestiférés, des mendiants et des épileptiques car son isolement en fait un lieu particulièrement bien adapté pour mettre à l’écart les malades victimes d’épidémies, les pestiférés notamment ; par ailleurs elle compte peu d’ouvertures et se dresse à l’ouest, ce qui évite à la ville les effluves malodorants les jours de vent d’Autan.

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

La tour Taillefer au premier plan

 

Les années qui vont suivre vont être traumatisantes pour la population : épidémies, guerres, famines, … Toutes ces catastrophes vont jeter à la rue nombre de personnes. La pauvreté et la misère vont conduire à une augmentation de la délinquance qui va elle-même mettre en danger l’ordre public.

Pour donner un ordre d ‘idée, sur une population estimée à 40 000 habitants (après l’épidémie de peste de 1628/1631 qui a fait 10 000 morts), Toulouse compte 5 000 mendiants .

 

C’est ainsi qu’à partir des années 1630-1640, va se mettre en place partout en France ce que l’on va appeler le « Grand Renfermement ». Cette politique conduit les autorités à interner d’office les pauvres, de façon à les « soigner, instruire et relever leur niveau moral ». Voir article sur ce sujet ICI.

 

L'Aumônerie Générale de la ville, crée en 1647, et qui sert de refuge volontaire ou imposé, aux pauvres et aux mendiants de la ville, est installée à l’Hospice de la Grave qui va devenir “l’Hôpital Général Saint-Joseph de la Grave” préfigurant ainsi l’édit royal de 1662 de Louis XIV qui décide d’imposer l’ouverture de ce type d’établissement dans toutes les villes du Royaume.

 

C’est ainsi que l’Hôpital Saint-Sébastien des Pestiférés perd sa vocation d’assistance aux pestiférés et malades ; il est désormais destiné à « renfermer » mendiants, voleurs, filles publiques, « fous », vieillards démunis, orphelins et enfants abandonnés.

On met en place des boutiques et des manufactures dans lesquelles les pauvres travaillent. Le produit de ce travail représente une petite partie des revenus de l’Hôpital.

  

Une représentation de “L’hospital de la Contagion” établie par Colignon en 1642 nous donne une idée de ce à quoi ressemblait l’hôpital de la Grave à cette époque … il lui manque son dôme si caractéristique.

  I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Hospital de la Contagion - 1642

 

L’hôpital est agrandi dans les années 1660 et 1687.

Dès 1684 et 1686, la construction d’une nouvelle chapelle, plus spacieuse, plus éloignée du fleuve, devient nécessaire. L’emplacement choisi pour le futur bâtiment, est un jardin situé devant l’hôpital et appartenant à un particulier, le sieur Rose. Mais sa réalisation n’aura lieu qu’aux siècles suivants.

 

Aux abords de l’Hôpital de la Grave l’environnement est modifié en 1719, par le déplacement du gué du Bazacle décalé et prolongé vers l’Hôtel-Dieu. Ce changement a pour conséquence de provoquer la montée des eaux du fleuve le long de l’aile de l’Hôpital de la Grave où se trouve probablement la chapelle.

 

En 1717, l’archevêque de Toulouse, Mgr Henri de Nesmond lègue à l’Hospice de la Grave tous ses biens dans le but de construire une nouvelle Chapelle : enfin les travaux peuvent commencer.

 

En 1793, la Grave est rebaptisée “l’Hospice de Bienfaisance”.

 

Vers 1797, l’Hôpital de la Grave est considérablement agrandi par l’annexion de l’ancien couvent des Dames des Clarisses établi depuis l’époque médiévale au sud de l’hôpital et qui avait été préalablement réquisitionné et transformé en hôpital militaire à la Révolution sous le nom d’Hôpital "Christophe Colomb".

 

Le chantier de la chapelle de l’hôpital de la Grave n’est toujours pas terminé au XIXè siècle.

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Le Dôme de la Grave

 

Le premier pont suspendu Saint-Pierre est réalisé en même temps que le percement de la rue du même nom et l’ouvrage est ouvert à la circulation en 1852 .

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Le pont suspendu Saint Pierre et la Grave en arrière plan

 

Au cours de l’inondation de 1875, les eaux de la Garonne montent jusqu’au dessus du premier étage de l’hôpital et provoquent de nombreuses destructions à l’intérieur des salles. Les cours et les jardins sont ravagés, ensevelis sous quarante centimètres d’eau et au cours de la crue, le personnel comme les malades se réfugient sur le toit de l’orangerie .

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Inondations de 1875

 

Devant l’ampleur de la catastrophe pour l’ensemble du quartier Saint-Cyprien, il est prévu de détruire le Pont-Neuf, l’Hôtel-Dieu et une partie de l’Hospice de la Grave pour permettre l’élargissement du lit de la Garonne. Grâce à l’Association des Toulousains de Toulouse et une partie de la population, ce projet fut abandonné. Mieux que cela, le site du Pont-Neuf comprenant les vestiges de ponts plus anciens situés en amont et en aval, l’Hôtel Dieu Saint Jacques et l’Hospice de la Grave « faisant partie de la perspective des rives de la Garonne » sont classés aux Monuments Historiques en 1932.

 

Les projets de démolitions des ouvrages et édifices au bords de la Garonne sont définitivement abandonnés le 16 mars 1933.

 

Une note accompagnant les débats qui ont eu lieu autour du devenir de ces bâtiments indique :

C’est un paysage admirable. Les ingénieurs ont déclaré qu’ils ne comprennent pas la beauté de l’hôpital. Mais que pourraient-ils mettre à la place qui soit plus noble et plus grand et la silhouette du dôme de la Grave ne rappelle t- elle pas des souvenirs de Florence ?

 

 I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

La Grave à droite et tout à gauche l'l'Hôtel Dieu

 

 

I comme Institutions hospitalières de Toulouse sous l'Ancien Régime

Pour bien visualiser les deux établissements : la Grave à gauche et Saint Jacques à droite

 

Sources

http://france.jeditoo.com/MidiPyr/toulouse/Toulouse-hotel-dieu.htm

https://www.chu-toulouse.fr/-histoire-des-hopitaux-de-toulouse-

MONOGRAPHIE HISTORIQUE - SITE DE L’HÔTEL-DIEU SAINT-JACQUES (FAÇADE EST) ET DE L’HOSPICE DE LA GRAVE par Mesdames FUCHS Magali et MARTIN Élisabeth

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G comme Galetas, loges et autres taudis

11 Novembre 2018 , Rédigé par srose Publié dans #misère, #Nord Pas de Calais, #logement

 

Les pauvres de l'Ancien Régime habitent un habitat précaire dont les noms que l’on retrouve dans les compoix sont assez évocateurs …

  • « mesons basses et pauvres »
  • « bouges de maisons »
  • « maisonchielles » à Douai (59)
  • « maisoncelles » (Calais)
  • « logettes »
  • « borda » dans le Midi (équivalent d’une cabane)
  • appentis

 

Ces logements sont souvent sans étage, de plein pied sur rue et sont le lot commun des pauvres de la ville.

On trouve aussi souvent des baraques faites d’un assemblage de planches de moins de 5m2 tassées entre les contreforts d’une cathédrale ou contre les remparts de la ville.

Au fond des impasses , dans les caves ou au dernier étage des immeubles on ne trouve guère mieux : de véritables tanières que l’on retrouve tout aussi bien dans les arrière-cour de maisons bourgeoises et cela jusqu’au 19ème siècle et même après  (voir article ICI )

Remontons le temps jusqu’à la fin du 13ème à Bruges : Jean Froissart loge dans « une povre maisonnette enfumée, ossi noire que atremens de fumier de tourbes et ny avait en celle maison fors le bouge devant et une povre ceute de veille toille enfummée pour esconcer le feu, et apr dessus un povre solier auquel on montait par une eschelle de sept eschellons. En ce solier avoit povre literon où li povre enfant de la femmelette gisoit . »

 

Au 17ème la situation ne s’est guère améliorée : à Lille nombre de cours bordées de « maisonnettes » avec une densité moyenne de 7 à 10 habitants par maison. Le surpeuplement peut atteindre des chiffres assez hallucinants : au 314 de la rue des Etaques vivent 25 personnes, au 66 rue Five, 21 personnes, au 15 de la rue Croquet, ce sont 16 personnes qui vivent ensemble.

La promiscuité est encore aggravée par la faible taille du logement. Ainsi fin 18ème siècle à Lyon, dans un immeuble du quartier Saint Vincent, 20 locataires se partagent une surface de 816m2 soit une moyenne inférieure à 41m2 par logement ; près de 100 personnes vivent dans cet immeuble qui disposent donc de 8m2 chacune en moyenne. A cela s’ajoute le fait qu’il n’y a pas de chauffage, que les fenêtres sont recouvertes de papier huilé, que les toilettes sont méconnues …

Et que dire des femmes abandonnées ou veuves qui habitent les caves avec leurs enfants ; voir ICI.

 

 

Sources 

Pauvres et marginaux au Moyen Age de Jean Pierre Leguay

Chavatte, ouvrier lillois de Alain Lottin

Quelques remarques sur l’habitat urbain, l’exemple de Lyon au 18ème siècle de Maurice Garden

 

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E comme Enfants abandonnés

10 Novembre 2018 , Rédigé par srose Publié dans #enfants, #misère, #hôpital

 

 

L’hôpital général reçoit les enfants orphelins, les enfants qui sont abandonnés ou ceux qu’on leur confie tout simplement.

Ainsi à Pau :

« En 1776, « un enfant Etienne âgé de deux ans dont la mère est morte et qui est sans parens ny aucune personne qui en ait soin »

En 1779 « Antoine dit Vincent âgé d’environ 3 ans , son père était étranger, cieur de long qui étant décédé à Pau, son épouze chargée de deux enfants mendiaient tous les trois et cette pauvre femme étant morte subitement, une personne se chargea de l’ainé des enfants âgé de 6 ans ,le dit Vincent fut reçu à l’hôpital »

L’hôpital reçoit aussi des enfants délaissés : le 1er novembre 1767 l’hôpital accepte de prendre « une fille Julie, 6 ans que sa mère est morte chez le nommé Lestanguer, aubergiste à la rue de Polidor, commis à Mr Berdoulet , le père de cette fille est un faiseur d’instruments pour la musique, ayant laissé sa femme malade pour s’aller chercher de l’ouvrage pour gagner son pain, il n’a plus paru, ainsi cette fille a été reçu à l’hôpital en même temps qu’une autre fille, …. sœur de celle cy »

En juillet 1780, l’hôpital accepte de se charger du fils d’un ancien décrotteur devenu marchand de faïence qui, « ayant fait faillite s’est évadé » 

En janvier 1781, l’hôpital se charge du fils d’un perruquier : la mère morte, le père s’en est allé « on ne sçait où » et l’enfant « est sur le carreau, il se retire chez le misérable Jean Ligues, son grand père, homme âgé vieux et sans ressource »

En 1783 une nourrice vint se plaindre de ce que » le nommé Labarthe fabricant de papier peint et habitant chez Jeanne Dufourc près du collège de Pau » s’était enfui en Espagne en lui laissant son fils 

En 1783 toujours une femme se présente chez un jurat « portant un enfant de sexe féminin … elle dit qu’elle était chargée de nourrir le dit enfant de l’âge de 9 mois , qu’elle était absolument sans lait et d’une misère extrême, que la mère du dit enfant qui avait été établi à Pau avait décampé de la ville depuis cinq semaines lui devant deux mois et demi de nourrissage ».

En 1764 le curé et les jurats demandent à l’hôpital de se charger de Cécile 3ans et de sa sœur Marguerite Lucie 18 mois dont « le père et la mère sont laissés sur le pavé ».

En août 1781, le sieur Cazaux, chirurgien, i ntervient pour que Pierre, fils naturel de Chinette de Guilhamet soit reçu à l’hôpital, la mère « étant sans lait … et dans un état de misère à ne pouvoir subsister elle-même qu’avec peine… ».

Et bien sûr il y a tous les enfants exposés. A Pau par exemple en 1789 128 enfants sont exposés ; parmi eux 32 ont moins d’un jour, 26 moins de 8 jours, 51 entre 9 jours et 6 mois.

Le taux de mortalité de ces enfants est énorme : un peu plus de 8 sur 10. Cette mortalité est due à la conjonction de plusieurs facteurs : les conditions de grossesse, les conditions de l’exposition (accroché à un arbre, enfoui dans un tombereau, à peine enveloppé de quelques chiffons, couvert de haillons, enveloppé dans un mauvais morceau de cape brune… mais surtout les conditions de prise en charge : les enfants sont gardés au milieu de tous les autres laissés pour compte, sans soins, hygiène et nourriture adaptée.

 

Cosette - 1862

Ce sont aussi de jeunes enfants que l’on trouve errants et qui sont « capturés » pour être remis au dépôt de mendicité le plus proche : ainsi le 4 avril 1782 sont pris Jeanne 7 ans et Pierre son frère, 2 ans. Un an plus tard, le 5 juin 1783 leur mère Hélène est à son tour arrêtée. Elle accouche d’un enfant, Jean Paul, « fils naturel du nommé Jean Demonain, tisserand ». Il mourra le 12 mai 1790 à l’hôpital. Jeanne est placée en 1786, à 11 ans mais s’enfuit , elle est reprise quelques mois plus tard comme vagabonde. Pierre placé à l’hôpital sera repris par sa mère.

Ces enfants enfermés dans les dépôts pour cause de mendicité se révèlent être une aubaine pour des manufacturiers en mal de main d’œuvre pas chère .. C’est ainsi qu’en 1771, un certain sieur Daudiffret de Barcelonnette, patron d’une fabrique de moulinage de la soie émit l’idée de se charger de 200 enfants lesquels demeureraient chez lui comme apprentis.

 

Voir sur le site de Histoire P@ssion les articles très fournis et très bien documentés sur l'histoire de l'enfance abandonnée.

 

Source

Quand la pauvreté était un crime de Françoise Froelhy

 

 

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