temoignage
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 8 - Montée de la violence au village
Montée de la violence au village
« il est arrivé dans notre paroisse cette année 1696 ce qui n’est point arrivé de connaissance d’homme : trois de nos pauvres paroissiens furent tués malheureusement en moins de six semaines tous de coup de fusil et tous pour rien s’il le faut dire ainsi.
Le premier nommé Antoine Dutrieu, jeune homme, avait une sœur qui était enceinte et qui voulait se marier avec un nommé Pierre Liette qui l’avait engrossée. Ledit Antoine Dutrieu et deux de ses frères ne voulant pas que leur sœur se fusse mariée avec ledit Pierre Liette étaient chaque jour en querelle jusqu’au 25 mai 1696 , que s’étant rencontrés à 10h le soir et s’étant querellés Pierre Liette lâcha un coup de fusil ou pistolet et perça le corps d’outre en outre d’Antoine Dutrieu ; il mourut la même nuit. On ne peut oublier ici une circonstance pour faire voir la rage que les filles ont quand elles aiment quelque garçon. La soeur enceinte voyant son frère dans un si pitoyable état n’en fut point touchée ; elle dit même des duretés en présence du curé à son frère moribond ; elle sort de la maison, dérobe 25 livres de gros (la livre de gros valait 12 livres de Flandres ou 6 florins ) et s’en va cette même nuit avec son galant qui était l’homicide de son propre frère. Il faut aussi remarquer qu’elle était en apparence la plus modeste fille de la paroisse. … cela fait voir le naturel de ce plumage et combien on s’en doit méfier. Quo sanctiores sunt eo magis cavendae – plus elles sont saintes plus il faut se méfier).
Le lendemain 26, à 10h du matin, le nommé Hugues Bouchar étant allé au bois il fut trouvé en défaut par un nommé Thomas Delfosse sergent des bois de Flines à Planar (lieu dit du village de Mouchin voisin de Rumegies). Apparemment ils se sont pris de querelle on ne sait comment, sinon que le sergent lâcha un coup de fusil et tua raide mort ledit Bouchar.
Le 27 donc on enterra à Rumegies deux personnes tuées en deux occasions de la même paroisse. Il semble que ces deux homicides auraient dû donner de l’horreur pour que personne ne souillerait davantage ses mains dans le sang humain ; mais cela n’a point empêché que Pierre Tavernier fils de François ne tuat Pierre Demory fils d’Arnauld mayeur de ce village. Ces deux jeu0nes hommes étaient de grands amis, n’allaient jamais se distraire depuis huit ans l’un sans l’autre. Ils s’auraient fait tuer mille fois pour défendre l’un l’autre ; quand l’un avait de l’argent il suffisait ; mais leur fin fut funeste. Le 9 juillet de cette année0 1696 ils furent ensemble promener à S0améon où selon toute apparence ils burent avec excès et où ils trouvèrent une femme qu’ils avaient autrefois tous deux caressés. Cette femme s’étant oubliée de son devoir a témoigné beaucoup plus d’amitié à Pierre Demory qu’à Pierre Tavernier. Ce dernier en conçut de la jalousie dans son cœur . Le soir étant arrivé Pierre Demory sort du cabaret ; il rencontre une personne à qui il n’a pu refuser un verre de brandevin (eau de vie de vin) qu’il voulait boire avec lui. Rentrant il dit à Pierre Tavernier de boire du brandevin mais celui-ci répond brusquement qu’il n’en voulait point. L’autre le prie par plusieurs fois ; il insiste toujours de ne point vouloir boire. Demory se lassant de le prier l’a appelé « chien je te fais plus d’honneur que tu ne mérites ». Tavernier prend le pot, pense lui jeter à la tête , il le manque ; ensuite prend un fusil ne le manque point, il lui perce le bras ventre à brûle pourpoint et il en mourut le lendemain à deux heures du matin.
Voilà la funeste destinée de ces trois pauvres malheureux qui furent tués dont le premier et le dernier reçurent les sacrements et le deuxième point. Et pour la funeste destinée des homicides : le premier s’étant mis au service du roi il a eu sa lettre de rémission ; le deuxième étant sergent il fut reçu en disant qu’on l’avait voulu tuer en faisant son devoir et reçu ainsi abolition de son crime. Mais pour le troisième il eut une plus forte partie à contenter : il avait tué le fils du mayeur du village ; aussi lui en a-t-il coûté plus cher car on eut toute la peine du monde pour faire paix à partie. Encore n’en est on point sorti la première année quoique on fasse tous les devoirs de justice et qu’on attende au premier jour qu’il fusse pendu en effigie comme il l’aurait été réellement s’il ne se fusse sauvé assez tôt. »
Le curé se plaint ainsi de cette montée de violence en précisant : « on ne saurait regarder sans un grand déplaisir toute la jeunesse de cette paroisse marcher toujours armée ou de fusil ou de marteau d’armes ou de pistolet de poche. Il n’y a si petit morveux qui ne porte son fusil sur l’espaul, même juqu’à l’église et cela sous prétexte que c’est la guerre ; ils deviennent querelleur et se font craindre et ils deviennent superbes. De là vient encore cet abus intolérable que lorsqu’ils occupent une terre d’un maitre personne ne serait assez hardi de les reprendre encore bien qu’ils ne paieraient ni maitres ny tailles. N’avons-nous point vu les meules de colza bruler en 1688 ? n’avons-nous point vu plusieurs personnes tomber dans des embûches le soir et n’en sortir qu’à demi mortes ?ne voyons nous point des terres achetées par des paysans d’icy et n’oser les labourer, payer eux mêmes les tailles et les terres demeurées en friche ? ».
Voir notes sur la violence sous l'Ancien Régime ici
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 7 - On était vraiment las d'être au monde
"On était vraiment las d'être au monde"
Au fléau décrit précédemment (les 30 000 florins qu’a dû payer Rumegies aux armes ennemies est venu s’ajouter une moisson déplorable : toutes les terres n'ont pu être ensemencées à l'automne de 1692 notamment en raison de la guerre. Les pluies de printemps reprennent et l'herbe étouffe les blés. Des processions se font un peu partout en France pour obtenir du beau temps mais fin juillet, les blés sont toujours verts et en retard d'un mois.
Puis la chaleur éclate vers le 15 août et les blés prennent un « coup de chaud », le blé est perdu .La farine que l’on va en tirer n’est en fait qu’une poussière noirâtre et nauséabonde.
Le prix du grain augmente considérablement et la misère arrive avec son taux de mortalité qui s’élève d'une façon alarmante : en 1693 on compte 43 décès et l'année suivante encore 26.
La grande famine de 1693/1694 s'installe. Voir aussi ici.
Le paupérisme se développe, atteignant les deux tiers de la population. Voici le tableau désolant brossé par le curé :
« Quoy que les contributions eussent ruiné le païs, néanmoins on en avait encore sortie, quoy qu’avec bien de la peine ; mais le dernier des malheurs c’est que la moisson ensuivante fut entièrement manquée, et qui fut cause que le grain fut d’un grandissime prix. Et, comme le pauvre peuple était épuisé tant par les fréquentes demandes de Sa Majesté que par ces contributions exhorbitantes, ils devinrent dans une telle pauvreté qu’on la peut appeler famine. Heureux ceux qui pouvaient avoir un havot de seigle pour mesler avec de l’avoine, des poix, des fèves pour en faire du pain et en manger la moitié de leur soul. Je parle des deux tiers du village, s’il n’y en a pas davantage.
[…] On n’entendait parler pendant ce temps que de voleurs, que de meurtres, que de personnes mortes de faim (récit du paroissien mort d’inanition le 21 avril 1694). Il n’y a que celui-là qui est mort sitôt, faute de pain ; mais plusieurs autres et icy et aux autres villages en sont aussi morts un peu à la fois ; car on a vu cette année partout une grande mortalité (43 décès à Rumegies en 1693 et 26 l’année suivante). Dans notre paroisse seule, il est mort cette année plus de personnes qu’il n’en meurt en plusieurs années ; encore plus de personnes riches que de pauvres. On l’attribue et à la famine et à la peur qu’on a eu des ennemis lorsqu’ils ont forcés les lignes.
On était vraiment las d’être au monde.
Les gens de bien avait le cœur percé de voir la misère du pauvre peuple, un pauvre peuple sans argent et le havot de bled au prix de neuf à dix livres sur la fin de l’année, les pois, les fèves et l’avoine à proportion ; et encore que la récolte de mars (les grains semés au printemps : orge, avoine, escourgeon, riz, millet, panic, épeautre, sarrasin) fusse très abondante, l’avoine valait encore une pistole la rasière de Tournay.
Cette année fut le tombeau de presque tous les ménagers qui n’avaient point de grain à vendre. Mais ce fut l’enrichissement des grands censiers qui pour la plupart avaient encore de vieux grains et qui ont fait des sommes immenses de leurs grains, qui rapportaient des charges d’argent quand ils allaient en ville avec une charretée de grain. »
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 6 - Les conséquences de la guerre
Un homme meurt de faim dans le village - 1694
« Un nommé Pierre du Gauquier qui demeurait vis-à-vis de l’image de la Vierge vers La Howardries ; ce pauvre homme était veuf ; on ne le croyait point si pauvre qu’il était ; il était chargé de trois enfants. Il devint malade ou plutôt il devint exténué et faible sans pourtant qu’on eusse averti le curé sinon que par un dimanche au dernier coup de de la messe paroissiale une de ses sœurs est venue dire au curé que son frère mourrait de faim sans dire autre chose. Le pasteur donna un pain pour lui porter incessamment mais on ne sait si la sœur en avait besoin elle-même comme il y a bien de l’apparence ; elle ne lui a point porté et au deuxième coup de vespres le même jour le pauvre est mort de faim ».
La cause de cette mort est à chercher dans les nombreuses guerres que subit la région depuis des années et la mauvaise récolte de 1693 dont nous reparlerons prochainement.
L'époque pendant laquelle vécut Alexandre Dubois n'est en effet qu'une période guerres entrecoupées de moment fort réduit de paix : la grande guerre (1635-1659) qui se conclut par le traité des Pyrénées, la guerre de Dévolution (1667-1668) qui se termine par le traité d’Aix la Chapelle, la guerre de Hollande (1672-1678) qui s'achève avec le traité de Nimègue, la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) et la paix de Ryswick et la guerre de sucession d’Espagne (1702-1713) qui finit sur le traité d'Utrecht.
Or toutes ces guerres affaiblissent Rumegies et la région non point tant par l'obligation de livrer des soldats parmi les habitants (en 1702 par exemple "on a encore levé cinq garçons pour la milice. [...] Outre les cinq milices ci dessus , on a encore demandé le même an trois soldats à la communauté pour recruter") mais par les impositions qui s'alourdissent, destinées à financer les campagnes royales, par les diverses contributions à verser aux armées ennemies pour se protéger, par les pillages auxquels s'adonnent les armées en marche tant alliées qu'ennemies et la cherté des grains.
Par exemple, en 1689 Louis XIV commença par dévaluer d’un 10ème la monnaie puis il créa un nouvel impot en 1695 : la capitation payée par tête et par tout le monde en principe. "le pasteur de Rumegies paie pour la sienne chaque année quatre écus. Cela a un peu criaillé mais on laisse ce qu'on voudra à l'oreille; on ne laisse point de payer".
Annotation en 1696 : "le petit peuple souffre d'une manière extraordinaire car les grains pendant cette guerre sont toujours chers et les demandes que le roi fait chaque mois d'une taille et d'un quinzième ne manquent point d'un jour."
Mais si ces guerres sont désastreuses pour la majorité, elles profitent à d'autres :
"toutes ces impositions ruinent des personnes qui mangent tout le grains qu'ils dépouillent et qui n'en dépouillent point assez. mais pour les censiers qui ont quantité de grain à vendre ou des chevaux qui n'ont plus de prix, ces sortes de gens peuvent appeler cette guerre heureuse; de connaissance d'hommes jamais ils ne furent plus riches. On vendait à Rumegies l’an 1686, 1687et 1688 le seigle 5 patars le havot [le havot est une mesure de capacité équivalant à 17.454 litres et le patar valait 2 sols Flandres)] et depuis ce temps qu’il est en guerre il a valu 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80, 90 patars […] La richesse des censiers provient de la cherté du grain mais encore de la cherté des avoisnes, des pois, des fèves, des bestiaux, des poulets, du beurre, des œufs qui se vendent tous d’un prix excessifs »
Bataille de Louis XIV
Il ajoute plus loin pour preuve des conséquences financières de la guerre et de l’émergence de nouveaux riches :
« Une autre marque de ce qu’on pose c’est de voir les enfans de ces personnes, qui ont des denrées à vendre, vestus d’une façon toute autre qu’il n’appartient aux paysans : les jeunes hommes avec des chapeaux galonnés d’or ou d’argent, et ensuite du reste ; les filles avec des coiffures d’un pied de hauteur et les autres habits à proportion. Et comme leur père et mère sont riches ils sont d’une insolence inoui à fréquenter les cabarets chaque dimanche malgré les statuts sinodaux et toutes les prédications qu’on leur fait assez souvent à ce sujet [depuis 1574 les synodes s’efforcèrent d’interdire aux jeunes filles de fréquenter les cabarets en compagnie des garçons ce sui était une occasion d’après eux de prostitution].
On peut pourtant dire que toutes leurs richessses ne leur servent qu’à se vêtir au delà de elur état ; car car pour ce qui est de s'en faire du bien, Dieu ne leur fait point cette grâce. Ils vivent presque tous misérablement chez eux.
On a vu les plus riches du village vendre un misérable cochon, et ainsi se passer de viande le reste de l'année. On les voit avoir plusieurs belles héritages, de belles grandes fermes, et n'oser brasser une ou deux fois chaque année. On les voit manger du mol fromage avec leur pain pour vendre leur beurre. Et pour ce qui est des autres commodités de la vie, ils n'en jouissent d'aucune. Ils sont chez eux d'une mal propreté insupportable. La plupart n'ont qu'une chemise sur le corps et l'aultre à la lessive. Et si on en excepte les dimanches quand ils sont ou à l'église ou au cabaret, ils sont d'une telle mal propreté que les filles deviennent un remède de concupiscence aux hommes, et les hommes aux filles. Ce qu'on dit ici n'est point si général qu'il n'admette quelque exception.
On en pourrait nommer quelque uns qui sont plus propres chez eux, qui ne sont point si durs à eux mêmes et qui savent se faire du bien de ce que Dieu leur a prêté en ce monde ».
Et que dire des contributions de guerre levées par l’ennemi ? En juillet 1693 les espagnols occupent la région et exigent 30 000 florins à Rumegies (arrérages de 5 années d'un accord conclu en 1688 pour la contribution de guerre et jamais honoré) avec prélèvement d’otages jusqu’à complet paiement. La région tout entière fut soumise à contribution de guerre.
"Mais le Roi qui est toujours le véritable père de ses peuples, y a eu égard. Il en a payé lui même deux années" .
Le village est ruiné. A ce malheur s'ajoutera une mauvaise moisson ... on en verra les conséquences pour le village dans un prochain article
Bataille de Tournai
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 5 - Description du presbytère
description du presbytère
Ancien presbytère de Rumegies converti en maison et situé 95 rue Alexandre dubois
« La maison est bâtie sur 600 de terre qu’on appelle le presbytère. […] Le puit est fort mal placé au milieu du jardin. Ce même puit a foncé et péri en 1692. Il est vrai qu’on dira qu’on a fort mal fait en le rebâtissant au même endroit. On s’en est aussi repenti, mais voici pourquoi on l’a laissé là : le puit étant foncé, en le refaisant à la même place on gagnait puisqu’on reprenait les mêmes matériaux, de même temps on faisait le trou. C’était où perdre les matériaux qui sont extrêmement de prix ici ou faire plusieurs trous pour un, ce qui aurait coûté encore beaucoup davantage, puisque personne n’en a voulu faire les frais, si ce n’est le curé.
[…] Pour ce qui est presbytère, il était pendant Monsieur le Grand bien planté ; mais comme il fut trois ans malade, obligé d’entretenir un desserviteur, on dit qu’il était pauvre et qu’il fut obligé de faire abattre les arbres du jardin pour chauffer. Cela est pardonnable quand il faut. Ensuite le successeur en a planté partout où il manquait. Quelques malveillants, quelques mécontents libertins les ont venu de nuit tous couper, en 1688, le 25 novembre. [….]
Il y avait une méchante haie de fuseau et de noir cerisier entre le labeur et le petit jardinet ; on en a planté une de charme avec deux cabinets aux deux debouts (extrémités) […]
Pour ce qui est de la boulangerie il y avait une cheminée de terre qui faisait chaque fois craindre pour le feu. Dans le temps qu’on rebâtissait le puit on a de même temps abattu la cheminée de terre pour en faire une de briques".
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 4 - Miracle à Tournai
Le journal du curé nous relate également un épisode des plus surprenants : un miracle !
En effet un certain jean Claude Nerré surnommé La Violette, français natif d’orléans, soldat de l’infanterie de l’armée du Dauphin, est mort le 1er novembre 1693 à l’hôpital royal de Marvis à Tournai. Il avait eu la jambre brisée à Leuze alors qu’il essayait de voler les légumes d’un paysan.
or, on oublia de l’enterrer et quand on y pensa 3 jours après son décès , on lui trouva un teint vif et coloré. IL fut également constaté que les toutes les parties du corps étaient souples. On crut derechef à un miracle et les Tournaisiens commes les gens des villes voisines vinrent voir ce prodige.
« ce jour là c’est-à-dire le trentième après sa mort, moi-même qui écris ces lignes, je l’ai vu le visage encore coloré et tout le corps souple et, ce qui vaut mieux, ne dégageant aucune mauvaise odeur (pas plus d’ailleurs que de bonne). Seule autour du nombril une tâche un peu noire de putréfaction apparaissait. Dès qu’on vit cela on l’enterra. Il repose dans le chœur de l’hôpital, inhumé dans un cerceuil de plomb donné par l’abbé de St Martin de Tournai. [...] Jusqu’à ce jour il n’a fait aucun miracle que je connaisse. »
A noter que l'on écrivit la vie de ce Nerré dès son enterrement dans un ouvrage intitulé "le soldat chrétien" (réimprimé encore en 1747 à Tournai).
Hôpital militaire de Marvis à Tournai
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 3 - Les défauts des paroissiens de Rumegies
Le curé Dubois note la négligence des paroissiens à fréquenter les sacrements, à assister à la messe du dimanche et aux vêpres surtout quand il fait beau et que les travaux agricoles se font pressants :
« le deuxième défaut des paroissiens de Rumegies est une certaine négligence ou tiédeur dans les affaires du salut, par exemple négligents au dernier point à fréquenter les saints sacrements, à fréquenter les saints offices qui se font dans la paroisse, point de scrupule de ne point entendre la sainte messe, d’une négligence qui va jusqu’au mépris pour fréquenter les vespres, particulièrement lorsque le temps est beau ; car l’hiver quand ils ne savent que faire ils y viennent mais toujours tardifs et quand il fait beau temps à peine trouve t on bien tard des personnes pour sonner . »
Dans le même temps, il note également que les habitants sont âpres au gain mais tous travaillent dur et tous font l’aumône : « je crois que Dieu les sauvera par ce moyen ».
Cette générosité était d'ailleurs si notoire qu’elle attirait les mendiants de partout : « il faut aller mendier sur la terre de St Amand ; ce sont des gueux, ils donnent plus que les autres ».
Gueux signifient ici hérétiques, protestants : cette réputation date du siècle précédent, siècle durant lequel la région avait été soumise à une forte influence protestante. Toutefois un siècle plus tard il ne reste que quelques familles protestantes à Rumegies. Il s’agit d'ailleurs du premier défaut des paroissiens aux yeux du curé : « comme ce village fut négligé autrefois, soit pendant les guerres ou autrement, il y en a qui ont toujours dans leur cœur de vieilles erreurs [foi protestante], qu’ils ne sauraient soutenir qu’à cause qu’ils l’ont ouï dire de leurs pères et qu’ils soutiennent mordicus comme par exemple qu’on peut être sauvé en toute sorte de religion, etc. »
Le troisième défaut des paroissiens est « qu’ils sont attachés avec trop d’affection aux biens temporels (affectionnés aux choses de la terre , c’est pourquoi on les trouve cruels, adonnés au blasphème et têtus)".
Ferme au 57 rue Alexandre Dubois à Rumegies et datant de 1758
Note sur les mendiants :
Le 20/10/1693 une odonnance sur les mendiants fut promulguée visant les pauvres qui n’étaient pas en état de gagner leur vie : défense absolue leur était faite de demander l’aumône. Leur subsistance devait être assurée pendant 7 mois aux frais de chaque paroisse et pour ce faire un rôle devait être établi de tous ces indigents et une estimation des sommes nécessaires calculée de façon à ce que tous les habitants soient taxées à proportion de leur bien.
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 2 - Incendie de la maison du curé
Les annotations du curé Dubois commencent par l’incendie du presbytère : en effet la maison du curé a été brûlée vers 1670 par Gaspard Ficelle dit Pain de soil (pain de seigle) parce que le curé Antoine le Grand lui avait refusé une ordonnance sur la Pauvreté (l’aide de la table des pauvres) prétextant pour cela que son encre était « engelée ».
[… ]« il serait trop long de déduire le reste de la malheureuse destinée de cet incendiaire qui fut tué dans une autre occasion également noire, lorsqu’il allait mettre le feu à une moie de (meule) de blé et après avoir tué le censier du Praiel, nommé Hubert Couteau. Il fut tué lui-même de la manière la plus tragique, plus que vingt personnes du village ayant trempé leurs mains dans le sang de cet homicide, immédiatement après qu’il eut trempé les siennes dans le sang de ce pauvre censier.
Monsieur le Grand était déjà tout âgé lorsque sa maison fut brûlée. Ce pourquoi il ne s’est guère mis en peine de la faire bien rétablir. Le village lui a donné 300 florins avec quoi il fait bâtir une pitoyable maison, les sommiers n’étant élevés du pavé que de quatre pieds, le pavé de terre, mal couverte et fort mal comprise, tellement que le successeur fut contraint à son arrivée de faire un nouveau pavé jusqu’à ce que monsieur l’abbé de St Amand en fasse une toute nouvelle. […]
Ce ne fut pas de même de la grange car on n’en a point bâti de nouvelle ; on a même attendu jusqu’à ce que fusse venu un nouveau curé. Alors l’août ensuivant 1687, monsieur l’abbé de St Amand a donné permission d’abattre des arbres au long des grands chemins pour le commencement d’une nouvelle grange. C’est de quoi on d’est repenti parce qu’on s’est attiré autant d’ennemis qu’on a coupé d’arbres. Le village a donné pour cela 100 florins, et 300 livres qu’il en a coûté au curé. On a bâti la grange à l’endroit où il y en avait eu une »
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - 1
Rumegies est un village aujourd’hui de 1 187 habitants qui appartient au canton de Saint-Amand et à l'arrondissement de Valenciennes. Il se situe précisément à 8km de St Amand dans le Tournaisis.
Au XVIIème siècle siècle, cette localité faisait partie de la seigneurie de Saint-Amand, qui regroupait le bourg abbatial et 9 villages des environs : Lecelles, Nivelles, Rosult, Rumegies, Saméon, Sars et Rosières, Thun, Bléharies et Maulde.
Population : En 1673 à l’issue d’un dénombrement à but fiscal, on sait que le village compte 754 habitants
En comparaison, St Amand à cette époque compte 3 010 habitants.
Quid des autres villages ?
Lecelles = 346 habitants
Nivelles = 415 habitants
Rosult = 327 habitants
Saméon = 554 habitants
Sars-et-Rosières =240 habitants
Thun = 102 habitants
Bléharies = 189 pour la Terre de Saint-Amand et 313 pour tout le village
Maulde 74 pour la Terre de Saint-Amand et 361 pour tout le village
La seigneurie dans son ensemble aurait donc compté 6 011 habitants
Rumegies est donc un gros village à l’époque.
Historiquement la seigneurie de St Amand était terre française jusqu’en 1521 puis devint un temps espagnole pour revenir définitivement à la France en 1668.
En 1713 lors du traité d’Utrecht, Louis XIV dut abandonner Tournai et le Tournaisis à l’exception de St Amand et de ses dépendances dont Rumegies.
Composition de la population de Rumegies en 1673
25 familles de censiers et laboureurs
15 familles de ménagers
35 familles de manouvriers
4 familles de bergers
3 familles de charretiers
2 familles de maréchaux
32 familles de fileurs et fileuses dont un fileur de sayette (il préparait le fil pour la fabrication de la sayette, une étoffe grossière)
17 familles qui sont qualifiées de pauvres ou mendiants
Alexandre Dubois, curé de Rumegies de 1686 à 1739, avait 31ans lors de sa prise de fonction ; il mourut à 84 ans.
Avant lui il y eut :
François Lefebvre = 1613-1634
Gilles Waterloop = 1634-1659
Antoine le Grand = 1659-1686
Les annotations que le curé Dubois fait dans les registres paroissiaux indiquent qu’il est au courant de ce qui se passe en France et en Europe : il a connaissance de la déclaration de guerre de Louis XIV contre l’Espagne en 1690, déclaration qu’il cite in extenso, il suit les mouvements des armées en Europe, il énumère les ordonnances fiscales ainsi que les bulles et autres condamnations papales, a vent des ragots circulant dans les diverses capitales … Bref l’information circule, pas forcément rapidement mais elle circule, même jusqu’à un petit village perdu au fin fond du Tournaisis.
Que sait on d'autres sur Rumegies?
En 1673, le mayeur de Rumegies est un nommé Pierre du Gaucquier, en fonction au moins depuis 1666. Sa carrière est mouvementée car en 1666 il tua son beau frère, Nicolas Simon, lors d’une dispute. Il fut banni mais obtint en 1667 le droit de résider pendant 6 mois en terre contentieuse (partie de la seigneurie de St Amand située sur la rive droite de la Scarpe : l’abbé y avait le privilège d’y accueillir les bannis à charge pour ceux-ci de obtenir une lettre de rémission du roi)
Abbaye de St Amand au 17ème siècle
Hubert Couteau le remplaça mais avait très mauvaise réputation, "était enclin à la chicane, ne cultivait pas un cent de terre" (un cent = 7ares 62 à St Amand)
En 1673 Pierre du Gaucquier reprend sa charge jusqu’en 1686, année de son décès.
Son successeur Arnoul Demory exercera sa charge pendant 32 ans ; l’un de ses fils Pierre sera assassiné au cours d’une rixe par son meilleur ami en 1696 (voir plus loin la description qu'en fait le curé Dubois).
Journal d'un curé de campagne au 17ème siècle - Rumegies
Alexandre Dubois, curé de Rumegies dans le Nord,à l’époque de Louis XIV, a eu la bienheureuse idée de noter les faits marquants de son temps ainsi que les anecdotes de sa paroisse.
Le tableau qu’il dresse de ses paroissiens et de leurs conditions de vie en ces temps de guerre est tout à fait riche d’enseignement : les mentalités, les croyances, les façons d’appréhender ce qui se passe en France et en Europe, les difficultés de la vie, la violence, … tout est passé au crible du jugement et du regard acéré de notre curé.
« Si tous les pasteurs prenoient la peine d’escrire une douzaine de lignes de ce qui se passe chaque année, tant pour le spirituel que pour le temporel de la paroisse, cela assisterait de beaucoup ceux qui viendroient après eux. »
Je vous propose de vous livrer les commentaires du curé Alexandre Dubois au cours de ces quelques semaines de vacances. Je vais écrire plusieurs articles pour que cela soit plus confortable à la lecture et plus pratique à l'écriture !
Journal d un curé de campagne au XVIIe siècle
Par Alexandre Dubois, curé de Rumegies (59) de 1686 à 1739.
Permet d'avoir de nombreuses informations sur la vie quotidienne dans le Hainaut au XVIIIè siècle
quelques extraits à consulter sur https://books.google.fr/books?
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