Odeurs corporelles au fil des siècles - 2ème partie
Comment lutter contre l’action des miasmes putrides à une époque où l’eau n’a pas bonne presse…
Avec l’utilisation des aromates, des résineux odorants, du vinaigre camphré notamment car l’odeur forte mais saine va constituer un barrage olfactif aux épidémies véhiculées par les odeurs putrides, et aux remugles malodorants
En 1800 on utilisait ces recettes contre les épidémies : « on portera à la main une éponge imbibée de vinaigre ou un citron piqué de clous de girofle ou une boule odorante qu’on sentira de temps en temps »
On fera flairer aux ouvriers chargés de curer les marécages des éponges imbibées de camphre.
Aux travailleurs de la pierre, Fourcroy, chimiste (1755-1809) leur demande de descendre dans les carrières « que munis d’une sacoche pendue à leur col dans lequel seront deux gousses d’ail pilées avec un peu de camphre » et « ils se frotteront le visage avec de l’eau de vie camphrée ou du vin aromatique »
On est tout de même au 19ème siècle et on ne se pose toujours pas la question de l’hygiène corporelle en utilisant l'eau ….
Quant aux maisons mal ventilées que l’on sait être un vecteur de contagion (là aussi il y a des odeurs domestiques repoussantes et délétères), comment les désinfecter ?
Lors de la peste de Marseille en 1720 la procédure consistait en 3 fumigations successives : la 1ère avec des herbes aromatiques, la 2nde avec de la poudre à canon, la dernière avec un mélange de drogues dont de l’arsenic.
On fait d’ailleurs de même sur les navires pour désinfecter les lieux rendus putrides par l’entassement des gens et animaux : brûler beaucoup de poudre dans l’entrepont et la cale pour qu’il y ait beaucoup de fumées purificatrice.
Un siècle plus tard, on a un peu plus de progrès en la matière : on va s’attaquer aux odeurs familiales engendrées par la promiscuité à l’intérieur même des maisons, à l’absence de pièce adaptée pour la cuisine …. il faut que les endroits où stagnent les puanteurs privées soient éliminés : chambre où l’on s’entasse, couloirs exiguës, humidité des sols non pavés, manque d’air et de lumière, et à la campagne promiscuité avec les animaux et la puanteur qui en découle, l’air des armoires qui attire les souris, le lit de plume considéré comme un réceptacle de toutes les odeurs, édredons, oreillers et couvertures, « pot-pourri d’émanations méphitiques », odeur du vase de nuit, odeur d’évier, de boites à ordure sans couvercle, odeur du linge lavé en train de sécher difficilement, odeur du poêle ou de la cheminée, odeur stagnante du lit fermé par des tentures, tapisserie poussiéreuse, bref des odeurs de moisi, de rance, de renfermé.
Voir également les articles sur l'habitat : les courées de Lille et les caves à Lille.
Intérieur paysan 19ème siècle
Intérieur ouvrier en Belgique début 20ème siècle
Intérieur ouvrier 19ème siècle
Il faut donc maintenant « remuer chaque jour draps, couvertures, matelas, traversins et pendant cette pratique établir un courant d’air dans l’appartement en laissant ouvertes les fenêtres opposées les unes aux autres » nous dit le médecin Charles Londes en 1827
Le matelas doit être battu chaque année pour le « débarrasser des substances animales putrescentes » ; ceci étant il existe encore des théories au début du 20ème pour affirmer les vertus vitalistes de l’air des étables ou sécurisantes de l’atmosphère familial ….
On va vouloir également concevoir des demeures tenant compte des progrès de l’hygiénisme : dans la maison de type lilloise décrite en 1894 par Alfred de Foville, économiste et statisticien français (1842-1913, tout est mis en place pour exclure les odeur importunes : « la cuisine, la laverie, les lieux d’aisance sont reléguées dans un bâtiment annexe et les odeurs malsaines qui s’en dégagent se perdent dans la cour et dans le jardin sans pénétrer l’habitation »
L'excrément et l'urine vont faire l'objet de nombreuses études tout au long su 19ème siècle (entre fascination et dégoût) et leur élimination tant du paysage urbain pour des motifs de salubrité publique que de nos intérieurs pour des motifs hygiéniques évidentes sera l’objectif absolu des hygiénistes du 19ème siècle (voir article sur les wc, latrines et autres lieux d'aisance).
Suite dans le prochain article ...
Sources
Exposition : Une France de taudis
Le Propre et le sale, l'hygiène du corps depuis le Moyen Age de Georges Vigarello
Le miasme et la jonquille de Alain Corbin
Egouts et égoutiers de Paris de Donald Reid
La civilisation des odeurs de Robert Muchembled
La sémiologie des odeurs au XIXe siècle : du savoir médical à la norme sociale de Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky
L’hygiène sociale au XIXe siècle : une physiologie morale de Gérard Seignan
Les hygiénistes face aux nuisances industrielles dans la 1ère moitié du 19ème siècle de Jean-Pierre Baud
Odeurs corporelles au fil des siècles - 1ère partie
Odeurs corporelles
Au 17ème siècle, Jean de Renou, médecin des rois Henri II, Henri III et Henri IV, définit l’odeur comme une « substance vaporeuse qui sort de la matière odorable ».
Notre appréciation des odeurs naturelles et artificielles a beaucoup évolué depuis l’Ancien Régime tant d’un point de vue sanitaire que d’un point de vie « cosmétique ».
Il faut savoir que les odeurs corporelles ont servi longtemps les médecins dans leurs diagnostics. Chaque organe, chaque fluide chaque humeur a en effet selon les théories de l’époque ses propres odeurs et l’intensité des effluves atteste de la vigueur de la personne et est signe d’une intense vitalité. Jean Liébault (médecin - 1535-1592) écrit en 1582 « la sueur qui est de bonne odeur démontre une fort bonne température des humeurs … aussi ceux qui sont pleins de mauvaises humeurs comme les lépreux et les personnes lascives rendent une sueur qui sent le bouc ».
Médecin tenant la matula (fiole remplie d'urine du malade)
Bordeu, deux siècles plus tard (médecin 1722 1776) considère qu’il y a 7 émonctoires par lesquels les odeurs sortent et plus elles sont fortes plus l’individu est en bonne santé : « la partie chevelue de la tête, les aisselles, les intestins, la vessie, les voies spermatiques, les aines, les séparations des orteils »
D’où la réticence à l’égard de l’hygiène : nombre de médecins dès la Renaissance dénoncent les méfaits de l’eau : les ablutions trop fréquentes et donc les bains entrainent un affaiblissement de l’animalisation c’est-à-dire de la vitalité.
Bordeu met d’ailleurs en garde les citadins contre « le luxe de propreté » particulièrement néfaste chez les femmes en couche et les malades suants.
Bref, le corps médical a longtemps accordé aux odeurs une fonction symptomatique, dont a longuement tenu compte par exemple le médecin et chirurgien Augustin Jacob Landré-Beauvais (1772-1840) :
« Tous ceux qui se sont occupés de l’art de guérir ont observé les différentes odeurs que notre corps exhale tant en santé qu’en maladie. L’auteur du traité de Arte [Hippocrate] a placé les odeurs dans la classe des signes. Si on jette un coup-d’oeil sur les écrits des médecins cliniques de chaque siècle, partout on voit l’odorat éclairer leurs observations ; on trouve même parmi les peuples cette opinion généralement établie et répandue. […] Leurs réflexions paraissent d’autant plus fondées, que, toutes nos excrétions étant le résultat de l’exercice des fonctions, et particulièrement de l’animalisation, leur changement doit nécessairement annoncer celui de la santé ou de la maladie. »
« Variant selon le sexe, le climat, les saisons, les aliments ingérés, les passions subies, l’activité journalière, l’odeur corporelle est donc pour le médecin attentif à ses fluctuations un témoin privilégié des dérèglements de l’organisme ».
Visite chez le médecin apothicaire - Peinture flamande - 18ème siècle
Cette façon d’appréhender les odeurs existera jusqu’au début du 20ème siècle : un Larousse médical publié avant 1914 semble-t-il donne par exemple pour chaque cas clinique une ou des odeurs bien spécifiques :
Léthargiques : odeur de cadavre
Hystériques : odeur de d’ananas, de cannelle, de musc, de vanille ou d’iris.
Goutteux : odeur de petit lait.
Maladies du foie : odeur de musc.
Maladies de la vessie : odeur urineuse.
Diabétiques : odeur de foin et d’acétone.
Rubéole : odeur de plumes d’oie récemment arrachées.
Scarlatine : odeur de pain cuit.
Variole : odeur de bête fauve.
Les nourrissons répandent une odeur aigrelette de beurre fort, plus intense pour ceux au biberon, le lait de vache contenant davantage de beurre
Dans la vieillesse, l’odeur devient celle des feuilles sèches
Jean-Baptiste Delestre, homme politique du 19ème siècle, consacrera à l’odeur une section de son ouvrage de physiognomonie paru en 1866 : De la physiognomonie :
« De chaque corps vivant émane une odeur générique ; elle est facile à constater chez les hommes et les animaux, en excitant en eux la transpiration naturelle. La danse, la course, un exercice violent, favorisent ce résultat. Nous n’utilisons pas le sens de l’odorat, faute d’habituer la membrane olfactive à saisir les nuances odoriférantes, si bien appréciables par les animaux et notamment les chiens. C’est une ressource physiognomonique de moins. […] Le tempérament a son influence sur les émanations du tissu cellulaire. Leur force est en rapport avec la solidité de la constitution organique. Pendant le repos momentané du bal, de belles épaules nues laissent exhaler une odeur féminine, essence de vie et de jeunesse, différente de la vierge à l’épouse. Un aveugle expérimenté distinguerait la brune, la blonde et la rousse à cette expansion odorante. Elle est désagréable seulement aux deux extrêmes de la coloration de la peau, chez la négresse et la rousse au ton lacté. Les femmes qui se parfument doivent être admirées de loin. »
Jean Baptiste Delestre
Les médecins vont peu à peu s’intéresser aux émanations des corps malades et considérer que ces odeurs sont nocives et peuvent se fixer sur les vêtements, le mobilier autour de lui, les murs de la chambre et devenir un foyer d’épidémie.
De ce fait l’odeur nauséabonde a le mérite de signaler le danger : ainsi durant l’épidémie de fièvre des camps (épidémie de typhus) qui décima l’armée française à Nice en 1799, « les malheureux soldats répandaient une odeur semblable à celle du gaz phosphoreux en combustion qui se sentait de fort loin et qui séjournait dans les rues et dans les maisons où il y avait le plus de malade ».
Rousseau dira « l’haleine de l’homme est mortelle pour l’homme » c’est ainsi que l’haleine d’un vidangeur moribond foudroie un compagnon de Jean Noel Hallé, (médecin, 1754-1822).
Cette analyse des odeurs et plus exactement des odeurs puantes va commencer à faire réfléchir sérieusement sur la corrélation entre odeurs putrides et épidémies dans un siècle, (le 19ème siècle) où l’hygiénisme prend de l’essor : l’odeur va devenir peu à peu suspecte et l’objectif va bientôt être de désodoriser le corps et les lieux.
Cet objectif de salubrité et de désodorisation va être encore plus urgent du fait de l’exode rural massif qui est en cours depuis la révolution industrielle et qui entraîne accumulation de déchets dans les grands centres urbains ; or ces déchets provoquent des miasmes putrides considérés comme responsables notamment de la contagion de choléra, qui a ravagé le pays en 1832.
Petit à petit la réflexion va se tourner vers l’entassement des individus dans un espace clos : navire, hôpital, prison, caserne.
Le traité de « Médecine navale ou nouveaux éléments d’hygiène de pathologie et de thérapeutique medico-chirurgicale » écrit en 1832 indique que le navire est « un marais flottant » du fait de l’eau douce qui stagne en flaque après les pluies, qui imbibe les cordages, dissout les bois, oxyde le fer des boulets formant une boue noirâtre et se mélangeant à l’eau salée ; s’y ajoutent le fumier et la transpiration des bestiaux embarqués, la fiente des volailles, les provisions de morues, les cadavres de rats putréfiés, …bref, un vrai pot-pourri nauséabond et mortifère.
A noter qu’en 1821 l’Arthur, navire de poudrette (excrément desséché) provenant de Monfaucon, à destination de la Guadeloupe : la moitié de son équipage périt durant la traversée du fait de sa cargaison nauséabonde et les autres étaient à l’article de la mort à l’arrivée à Pointe à pitre
Quant aux prisons, elles ne sont pas mieux loties : selon l’écrivain Louis Sébastien Mercier (1740-1814) on sent Bicêtre à 400 toises de distance !
Et aux dires des contemporains du 18ème siècle, l’air vicié des prisons étaient le plus grand supplice qu’on pouvait infliger aux condamnés …
Gravure du 19ème siècle : cellule de prison
Les tribunaux ne sont pas en reste, ceci étant : pour l’anecdote Outre-Manche, en 1750 avant l’audience des assise qui se sont tenues à Old Bailey à Londres furent entassés 200 prisonniers dans 2 chambres qui donnaient sur la salle des juges ainsi que dans un réduit relié au tribunal par une porte : ces pièces qui n’avaient pas été nettoyés depuis quelques années ; « la putréfaction était encore augmentée par l’air chaud et renfermé de la salle et par la transpiration d’un grand nombre de personnes. » Deux ou trois avocats périrent ainsi qu’un sous shérif et une quarantaine de personnes présentes dans le tribunal.
Quant aux hôpitaux, on se doute de ce que l’on peut y trouver : sueurs des malades, crachats purulents, pus qui s’écoulent des plaies, odeur du sang, des excréments, de l’urine, promiscuité dans les salles et dans les lits … et toutes ces effluves s’amalgament pour dégénérer en épidémie.
Salle de l'Hôpital Saint Sébastien à Marseille vers 1900
Promiscuité importante encore au tout début du XXème !
Jacques Ténon, chirurgien (1724-1816) nous donne une description assez saisissante de l’Hôtel Dieu à Paris dans son Mémoire sur les hôpitaux de Paris en 1788 : « pénétration des planchers par le produit des chaises, dégradation des murs par les crachats, imprégnation des paillasses des moribonds » ; et de rajouter : quand on entrouvre le lit des parturientes « il en sort comme d’un gouffre, des vapeurs humides chaudes qui s’élèvent, se répandent, épaissisent l’air »
Et que dire des ateliers où travaillent des hommes, des femmes et des enfants dans des conditions absolument inimaginables aujourd’hui : les cordiers peuvent être victimes de la fermentation du chanvre nauséabond : « la laine imprégnée d’huile fétide répand des vapeurs très désagréables dans les ateliers des tisserands ; aussi sentent-ils une odeur infecte et ont-ils l’haleine puante » ; « l’air fétide des cuirs menacent les cordonniers et les corroyeurs » et les foulons qui travaillent dans des ateliers très chaud environnés d’odeurs d’urine et d’huile pourries !
Louis Sébastien Mercier nous donne une image olfactive très réaliste de ce qu’il voit autour de lui :
« si l’on me demande comment on peut rester dans ce sale repaire de tous les vices et de tous les maux, entassés les uns sur les autres, au milieu d’un air empoisonné de mille vapeurs putrides, parmi les bûcheries, les cimetières, les hôpitaux, les égouts, les ruisseaux d’urine, les monceaux d’excréments, les boutiques de teinturiers, de tanneurs de corroyeurs ; au milieu de la fumée continuelle de cette quantité incroyable de bois et de la vapeur de tout ce charbon ; au milieu de ces parties arsénicales, sulfureuses, bitumeuses, qui s’exhalent sans cesse des ateliers où l’on tourmente le cuivre et les métaux ; si l’on me demande comment on vit dans ce gouffre dont l’air lourd et fétide est si épais qu’on s’en aperçoit et qu’on en sent l’atmosphère à plus de 3 lieux à la ronde ; air qui ne peut pas circuler et qui ne fait que tournoyer dans ce dédale de maisons ; […] je répondrai que l’habitude familiarise les Parisiens avec les brouillards humides, les vapeurs malfaisantes, et la boue infecte »
Et de fait, pour ne prendre qu’un exemple, les jeunes filles se promènent sans souci dans le cimetière des Innocents sans être importunés par les exhalaisons des cadavres empilés ; « c’est au milieu de l’odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l’odorat qu’on voit celles-ci acheter de modes des rubans »
A noter que le cimetière des Innocents ne sera fermé qu’en 1780 suite à une série de doléances populaires orchestrées par les boutiquiers de la rue de la lingerie…
Cimetière des Innocents en 1750
Toutefois même si les individus de ces époques finalement pas si lointaines vivent avec ces odeurs de manière habituelle et s’en accommode faute de mieux, il en est certain que cela gêne et ils s’en plaignent comme on peut le voir ici : « en 1363, les professeurs et les étudiants de l’université de Paris se plaignent de leurs voisins bouchers qui « tuent leurs bêtes en leurs maisons et le sang et les ordures de ces bêtes ils le jettent tant par jour comme par nuit en la rue Sainte Geneviève et plusieurs fois l’ordure et le sang de leurs dites bêtes gardaient en fosses et latrines qu’ils avaient en leurs maisons, tant et si longtemps qu’il était corrompu et pourri et puis le jetaient en ladite rue de jour et de nuit, dont ladite rue, la place Maubert et tout l’air d’environ était corrompu, infect et puant ».
Suite dans le prochain article ...
Sources
Le Propre et le sale, l'hygiène du corps depuis le Moyen Age de Georges Vigarello
Le miasme et la jonquille de Alain Corbin
Egouts et égoutiers de Paris de Donald Reid
La civilisation des odeurs de Robert Muchembled
La sémiologie des odeurs au XIXe siècle : du savoir médical à la norme sociale de Jean-Alexandre Perras et Érika Wicky
L’hygiène sociale au XIXe siècle : une physiologie morale de Gérard Seignan
Les hygiénistes face aux nuisances industrielles dans la 1ère moitié du 19ème siècle de Jean-Pierre Baud
La grippe espagnole 1918/1919
La grippe espagnole
Aix les Bains - Us Army Medical Corps
En France, les premiers cas de grippe espagnole sont semble-t-il enregistrés mi-avril 1918, entre le 10 et le 20 avril précisément, dans les tranchées de Villers-sur-Coudun dans l’Oise. De là l’épidémie se répand à travers la France.
Toutefois le virologue John S. Oxford, fait de la ville d’Étaples dans le Pas de Calais le point de départ de la grippe espagnole en France. En effet, installé au nord de la ville, un immense camp de l’armée britannique a accueilli à partir de 1915 plusieurs milliers d’hommes et de bêtes (cochons, oies, canards, poulets et chevaux), dont le rassemblement et le confinement ont pu favoriser l’émergence de la pandémie grippale. On y aurait relevé des cas précoces et mortels d’infections respiratoires dans les hôpitaux de ce camp : 71 soldats meurent de “bronchites purulentes” durant l’hiver 1916-1917. Ces cas de bronchites seraient aujourd’hui réévalués comme les premiers cas de la grippe espagnole en France.
Camps d'Etaples
En 1918, on ne connait pas vraiment la grippe: on ne sait pas ce que c’est, d’où ça vient, comment s’en prémunir ni quels sont vraiment les symptômes : on confond souvent la grippe avec d’autres maladies respiratoires. On sait qu’une épidémie grippale (la 1ère pour laquelle on ait une documentation scientifique détaillée) avait fait rage en 1889, débutant a priori à St Pétersbourg et de là essaimant à travers le monde en faisant 250 000 décès rien qu’en Europe. Il faudra attendre 1933 pour que le virus de la grippe soit isolé chez l’homme et que l’on sache ce qu’il faut combattre.
Toujours est-il que la virulence de la maladie va aller crescendo dans l'année 1918.
En mai à Montpellier on recense dans la population civile et militaire 173 cas donnant 12 décès soit un taux de mortalité de 6.8%
En juin, ce sera 110 cas et 21 décès soit un taux de mortalité de 19%.
En juin à Rennes, 60 grippes se compliquent de 30 pneumonies et de 20 broncho pneumonies qui font 10 morts (taux de mortalité de 16.6%)
Le 30 mai, l'ambassadeur de France à Madrid informe Paris que 70 % du personnel de l'ambassade est alité et que les affaires courantes sont suspendues sur l'étendue de la péninsule Ibérique.
Le 6 juillet 1918 le journal Le Matin écrit dans ses colonnes : « En France, elle est bénigne ; nos troupes en particulier y résistent merveilleusement bien. Mais de l’autre côté du front les Boches semblent très touchés. Est-ce symptôme précurseur de la lassitude, de la défaillance des organismes dont la résistance s’épuise ? Quoi qu’il en soit, la grippe sévit en Allemagne avec intensité ».
Mais la grippette va devenir plus vindicative et ne sera plus du tout perçue comme une alliée ; la France (tout comme le reste du monde) va se trouver vite démunie face à l’ampleur du désastre.
Après une accalmie passagère en juillet, l’épidémie reprend de la vigueur. Le pic de mortalité est atteint en France et en Grande-Bretagne en novembre 2018 mais une autre vague s’abat sur la France début 2019.
Le préfet du Pas-de-Calais invite le 4 novembre 1918 les maires à assainir les lieux publics, à défaut de mettre en place des mesures de confinement général. Cette politique publique de désinfection va parfois à l’encontre du discours des scientifiques qui privilégient la quarantaine et le confinement pour limiter la contagion, à l’instar du docteur Émile Roux, directeur de l’Institut Pasteur.
Les pharmacies sont prises d'assaut, des files d'attente se forment devant les comptoirs des herboristes et des droguistes. Il faut piétiner plus d'une heure pour se faire servir et la confection des ordonnances demande un délai de 24 heures. La quinine, l'huile de ricin, le formol, l'aspirine et le rhum qui dit-on soigne la grippe sont en rupture de stock.
À Marseille, on recense en juillet 356 grippes et 35 décès, soit une mortalité de 9,8 %.
Des états de décès commencent à apparaître, montrant bien que la maladie frappe tout le monde sans distinction de sexe ou d'âge.
Octobre 1918 : Auchel - Pas de Calais
C'est en été qu'apparaissent, à côté de la pneumonie lobaire, les cas presque toujours mortels de bronchopneumonie avec troubles cardiaques, œdème pulmonaire et cyanose, complications de la grippe.
C’est que les symptômes ne se limitent pas à de la fièvre, des courbatures et des maux de tête ; le spectacle est bien plus terrifiant : le médecin major Bertin ne peut décrire ce qu’il voit sans malaise : « Quand on circule dans une salle de grippés, on est frappé par l'aspect de ces malades, à demi assis sur leur lit en décubitus latéral, à la respiration brève et pénible qui montre déjà l'intervention des muscles respiratoires accessoires. Ici, on n'observe plus le faciès rouge du début mais un teint plombé. Le regard inquiet semble dire la crainte d'une asphyxie pulmonaire. Bientôt, c'est une pluie de râles sur toute la surface pulmonaire. C'est la forme œdémateuse où le malade crache une mousse blanche parfois sanguinolente. Puis survient l'asphyxie. »
II existe d'autres formes de complications : complications rénales avec production massive d'albumine et mort foudroyante, bronchite capillaire suraiguë simulant l'œdème pulmonaire suivie d'une mort non moins rapide, gangrènes pulmonaires, complications gastro intestinales donnant l’impression d’intoxication alimentaire suraigüe.
La cyanose héliotrope est l’un des signes cliniques les plus marquants de cette grippe espagnole avec un pronostic très pessimiste. Le visage, d’abord rosé, dans près de la moitié des cas devient cyanosé c’est-à-dire de couleur noir pourpre, le pronostic change alors radicalement avec un très faible espoir de guérison. La cyanose est telle qu’il est parfois impossible de distinguer une personne de couleur de peau blanche ou noire. Le 8 novembre 1918, quand l’écrivain Blaise Cendrars se rend chez son ami, Guillaume Apollinaire au 202, boulevard Saint-Germain, celui-ci « gisait sur le dos. Il était complètement noir." C’est l’effet de "cyanose héliotrope" consécutif à la grippe espagnole. Le lendemain, le poète était mort.
La période d’incubation étonne en raison de sa rapidité : un rapport de gendarmerie signale que « le neuf courant [octobre], le canonnier Baudin arrivait chez ses parents, au village de la Sapinière (Deux-Sèvres), porteur d'une permission de dix jours et s'alitait. Le 13, il succombait, en même temps que sa mère. Son père décédait le 14 et sa grand-mère le 15».
Un officier blessé entre à l'hôpital de Tours où éclate la grippe qu'il a contractée au front. Sa femme vient le voir à 2 heures de l'après-midi. Quatre heures plus tard, elle présente les premiers symptômes du mal et, à 8 heures, c'est au tour des officiers de la salle où loge le grippé d'être atteints à quelques minutes d'intervalle.
Toulouse
La première mention de la grippe à Toulouse date du 16 septembre 1918. La Dépêche écrit en effet ce jour là : « L’état sanitaire de la ville, sans inspirer de graves inquiétudes, laisse beaucoup à désirer en ce moment. On signale, en effet de nombreux cas de grippe et d’influenza et pas mal de malaises intestinaux […]. Il y a eu une recrudescence sérieuse de la maladie, au sein des familles et les décès ont suivi depuis le 9 septembre une marche ascendante : 12 le 10 et 26 le 15, c’est-à-dire hier. »
Ceci étant il est difficile de dater précisément l’arrivée de l’épidémie dans la ville rose : « Sur la période de mai 1918 à avril 1919, nous avons un excès de décès de 2200 personnes, décès dus directement à la grippe ou à des complications », écrit Pierre Alquier, médecin, dans une thèse de médecine consacrée à la grippe espagnole à Toulouse.
Inquiet, le maire de Toulouse, Jean Rieux et son conseil municipal prennent une série de mesures. Le 18 octobre, il est décidé de la fermeture des écoles pour une durée de quinze jours.
Jean Rieux en 1919
« Par décision du 17 octobre, prise après avis du comité départemental d’hygiène, M. le préfet, par mesures de précaution, a ordonné la fermeture de toutes les écoles primaires, élémentaires et maternelles, publiques et privées de la Haute-Garonne à partir du lundi 21 octobre jusqu’au 3 novembre inclus. » La Dépêche le 18 octobre 1918.
Par un arrêté signé le même jour, le maire encadre également les enterrements. Il est décidé qu’il n’y aura plus qu’un enterrement par jour et par paroisse. Le 26 octobre, la municipalité supprime carrément les convois funèbres. Les familles des défunts doivent se rendre directement au cimetière à une heure fixée.
Il recommande également de désinfecter régulièrement les voitures du tramway.
De nombreux toulousains sont persuadés que les médecins mentent et qu’ils sont en présence de pathologie « exotique » de type dengue, peste, choléra ou variole. Le 21 septembre 1918, Jean Rieux tente de rassurer la population à travers une note dans les journaux toulousains. « Le maire tient à renseigner la population en ce qui concerne l’état sanitaire de la ville. Aucun cas de choléra ne s’est produit et pas davantage il n’y a eu de variole noire. Cela pour répondre à certains bruits alarmants qui circulent en ville et que répandent légèrement des personnes mal renseignées. Ce qui est exact, c’est l’existence de nombreux cas de grippe et, comme conséquence, une augmentation du nombre de la mortalité normale ».
Les malades sont soignés pour la majorité chez eux, à domicile ; les hôpitaux dont l’ Hôtel Dieu sont réservés en priorité aux militaires blessés de guerre.
La préfecture de Haute Garonne multiplie les recommandations. Le 22 octobre : « Pour éviter la grippe il est prudent de ne pas aller dans les théâtres, concerts, cinémas, cafés ; de ne pas faire de stations prolongées dans les églises et dans les temples ; de ne pas s’attarder dans les magasins ; de faire usage le moins possible des tramways. La grippe se propage partout où l’on se réunit nombreux ».
Le Télégramme en octobre 1918 précise que l’Eglise n’est pas en reste : « A cause de la maladie de la grippe qui sévit dans notre ville, Monseigneur l’Archevêque vient d’ordonner de faire dans toutes les églises du diocèse les prières officielles pour le temps de l’épidémie et d’exposer dans l’église Saint Sernin les reliques des Saints spécialement invoqués contre la maladie ».
Mais face à la maladie les moyens sont dérisoires : il manque de médecins (la majorité étant réquisitionnés pour l’armée), le confinement est juste recommandé, les règles d’hygiène ne sont pas bien connues même si le port du masque est en usage et devient même une mode ...
Californie 1918
Au final ce sera sur Toulouse un excès de décès de 2200 personnes sur la période mai 1918 à avril 1919 soit 1% de la population.
En France le bilan est estimé à 400 000 morts ; 2.3 millions de morts pour l’Europe
A l’échelle mondiale l’Institut Pasteur estime l’hécatombe entre 20 et 50 millions de morts
Hôpital américain de LImoges
100 ans plus tard l’histoire se répète-t-elle ?
Sources
Thèse de Pierre Alquier (2007) : la grippe espagnole à Toulouse 1918/1919
Une tragédie dans la tragédie : la grippe espagnole en France (avril 1918/avril 1919) de Pierre Darmon
https://archivespasdecalais.fr/Decouvrir/Un-document-a-l-honneur/La-grippe-espagnole
https://gallica.bnf.fr/blog/03102018/la-grippe-espagnole?mode=desktop
Etuves et bains publics
Etuves et bains publics
Les bains publics et les étuves du Moyen Age sont peut être l’héritage des thermes de l’Antiquité mais plus sûrement les croisés ont ramené cet art de vivre de leur séjour en Orient.
On va d'abord se contenter de s'immerger dans de grandes cuves remplies d'eau chaude. et à la fin du 13ème siècle apparaissent les premiers bains saturés de vapeur d'eau.
Ces établissements sont construits à peu près sur le même schéma : une cave avec des fourneaux en brique, un rez de chaussée divisée en deux grandes pièces : l’une contient une ou plusieurs cuves en bois pour une ou plusieurs personnes. L’autre contient la salle d’étuve dont le plafond est percé de trous au travers desquels s’échappe l’air chaud, des gradins et des sièges. Aux étages il y a les chambres …
A Paris en 1292 on dénombre 27 établissements.
Ils se situent généralement dans les rues appelée rue des bains ou rue des étuves, elles sont situées près des points d’eau et proches de lieux fréquentés, comme le marché, la cathédrale, une rue passante, ou encore aux portes de la ville
À Rodez, des étuves sont mentionnées dans les archives en 1413 rue de la Penavayre, située près de la maison commune et du portail de Penavayre, faisant la jonction entre le Bourg et la Cité.
A Toulouse, les bains se concentreraient, selon Jules Chalande (dans son ouvrage « Histoire des rues de Toulouse »), dans la rue du Pont-de-Tounis, appelée au XIIIe siècle, rue des bains de la Dalbade. Un peu plus loin, il existe deux étuves rue du Comminges, révélées par le cadastre de 1478, et mentionnées dans une lettre de rémission de 1463.
Enfin, des étuves se situeraient également dans le quartier du Bazacle, près de la Garonne : le capitaine du guet, après avoir été réprimandé par les capitouls pour protéger des gens malfamés, avoue avoir vu des personnes s’ébattre dans l’une d’elles : « Et car ledit capitaine a dit et confessé en ladite court avoir esté une nuit ès estuves du Basacle de ladite ville et y avoir trouvé Maturin Besson, ung nomme Godefroy de Billon, et l’abbé du public couchez chacun avec une femme dissolue et car ilz fuerent ne les avoir point prins ne mennez en prison la court a ordonné que lesdits capitaine Maturin Godefroy et abbé seront mis en la Conciergerie ».
Chartres en comptait 5.
Ces établissements sont extrêmement florissants et rapportent beaucoup d'argent. Dans plusieurs villes de France, certains d'entre eux appartiennent même au clergé !
Valerius Maximus - Facta et dicta memorabilia - fin 15ème
Les bains publics ne sont pas tenus par n’importe qui : les étuviers sont constitués en corps de métiers, et leurs prix sont fixés par le prévôt de Paris. Il leur incombe d'entretenir leurs étuves puisque dans leurs statuts, il est écrit que "les maîtres qui seront gardes du dit métier, pourront visiter et décharger les tuyaux et les conduits des étuves, et regarder si elles sont nettes, bonnes et suffisantes, pour les périls et les abreuvoirs où les eaux vont"
Ils doivent observer certaines règles comme fermer le dimanche ou ne pas accepter les malades.
Les étuviers s’occupaient de chauffer l’eau et, quand elle était prête, des crieurs annonçaient l’ouverture des bains
«Seigneur qu’or vous allez baigner
Et estuver sans délayer ;
Les bains sont chauds, c’est sans mentir… »
Une séance d’étuve pouvait être offerte comme pourboire à des artisans, domestiques ou journaliers : « à Jehan Petit, pour lui et ses compagnons varlets de chambre, que la royne lui a donné le jour de l’an pour aller aux estuves : 108 s. »
Les tarifs vont varier en fonction des options que l'on va prendre : bain en cuve, massage, vin, repas, lit car en effet on ne fait pas que s'y baigner ... Ainsi le livre des métiers d'Etienne Boileau au 13ème siècle nous renseigne sur le prix de ces établissements :
« Et paiera chascunne personne, pour soy estuver, deus deniers ; et se il se baigne, il en paiera quatre deniers » mais s'estuver et se baigner coûte huit deniers.
Dürer lors de son voyage dans les anciens Pays Bas au début du 16ème indique dans son journal des dépenses : « Aix la Chapelle dépensé au bain avec des camarades : 5 deniers ».
Bains publics de Pouzzoles - Italie - 12ème
A noter que le salaire d'un ouvrier qualifié était de 10 à 11 deniers par jour à la même époque (voir site plus bas)
L’étuve est un moment finalement banal dans le quotidien, associé à des pratiques ludiques comme jouer aux cartes ou s’adonner à des activités plus charnelles.
On y converse, on y traite ses affaires et on se restaure en bonne compagnie
Même les clercs ...
Mais il est vrai que certaines étuves devinrent même d’aimables maisons de passe. Ainsi l’étuve de Jehannotte Saignant est pourvue en 1466 de « jeunes chambellières de haute gresse ».
Miniature du Maître de Dresde - Valerius Maximus - Facta et dicta memorabilia - v. 1480
En tous les cas se baigner dans des cuves d’eau chaude aromatisée constituait un véritable art de vivre associé à d’autres voluptés, comme l’évoque cet extrait d’un rondeau du poète Charles d’Orléans (1394-1465) ou même le Roman de la Rose :
« Et on y boit du vieux et du nouveau,
On l’appelle le déduit de la pie ;
Souper au bain et dîner au bateau,
En ce monde n’a telle compagnie. »
L’écolier de mélancolie, Rondeau LXV, 1430-1460
Les dits de Watriquet de Couvin - v.1300
« Puis revont entr’eus as estuves,
Et se baignent ensemble ès cuves
Qu’ils ont es chambres toutes prestes,
Les chapelès de flors es testes »
Le Roman de la Rose, vers 11 132 et suiv. (fin du 13ème siècle).
Philippe de Bourgogne au début du 15ème siècle louera pour la journée la maison de bains de Valenciennes dans le Nord avec les filles de joie pour mieux honorer l’ambassade anglaise venue à sa rencontre.
Valerius Maximus - Facta et dicta memorabilia - fin 15ème
A la fin du 14ème les étuves commencent à séparer les sexes
Les officiers municipaux d’Avignon interdisent en 1441 l’entrée des étuves aux hommes mariés.
A Toulouse, en 1477, le Parlement condamne Jacques Roy, un étuviste, pour avoir abrité des prostituées : « Il sera dit que la court mete l’appelant et ce dont a esté appellé au neant et au surplus veues ces confessions dudit prisonnier et les confrontations des tesmoins faictes en ladicte court dit sera que pour reparation des rufianage vie deshonneste dont a usé icelui prisonnier ès estuves dudict Thoulouse et ailleurs la court le condamne à fere tout nu le tours par les rues acostumées de la ville de Tholoze et aussi par devant les maisons de bains et estuves et en ce fait est banni et fustigué et sera banny et le bannist la court de toute la ville et viguerie de Tholoze jusques à ung an et l’absoult ayant esgard à son vieulx aage et aussi pour contemplation de ses femme et enfans de plus grand peine par lui defunt. Et enjoin ausdict capitoulz qu’ilz gardent et facent diligence que esdicts bains et estuves ne aillent en ladicte vie dissolue et facent bonne justice de autres personages nommes en proces » .
La licence sexuelle et la promiscuité qui règnent au sein des bains ont contribué à la fin de ces établissements : en effet, c’est le lieu idéal pour répandre les maladies vénériennes et les épidémies.
En 1573, Nicolas Houel, apothicaire de Paris, tint les étuves pour responsables de nombreuses contaminations. Ce dernier écrivit dans son traité de la peste : « Bains et étuves publiques seront pour lors délaissés, pour ce qu’après les pores et petits soupiraux du cuir, par la chaleur d’icelle, sont ouverts plus aisément, alors l’air pestilent y entre ».
En plus au 16ème siècle, l’église y met sérieusement son nez et sa morale : l’eau est source de plaisir donc c’est immoral. Se laver va devenir de plus en plus rare voire interdit par les instances ecclésiastiques et médicales, l'eau étant dangereuse en plus d'être pernicieuse.
A Dijon la dernière des 4 étuves est détruite au 16ème siècle (La plus réputée se situait dans le quartier de la paroisse Saint-Jean. Une autre, celle du Vert-Bois, était connue dans l’actuelle rue Verrerie).
Pas loin de la cathédrale Ste Bénigne - Dijon
Le « livre commode des adresses » ne recense plus à Paris en 1692 qu’un tout petit nombre de bains publics dont un bain de femmes rue Saint André des Arts.
Au 17ème siècle il reste encore des établissements mais plutôt destiné à la noblesse, tenus par un baigneur et leur visite reste quand même peu fréquente : avant un mariage ou un rendez vous galant ou pour y cacher des amours secrètes …
Il faudra attendre le 18ème siècle et surtout le 19ème pour qu'enfin, timidement, la propreté et l'hygiène passent à nouveau par l'usage de l'eau ...
Sources
Espaces et pratiques du bain au Moyen Âge de Didier Boisseuil
Le propre et le sale de Georges Vigarello
Vies oubliées - Au coeur du 18ème siècle - Arlette Farge
Comment saisir les vies oubliées, celles dont on ne sait rien ? Comment reconstituer au plus près l’atmosphère d’une époque, non pas à grands coups de pinceau, mais à partir des mille petits événements attrapés au plus près de la vie quotidienne, comme dans un tableau impressionniste ?
Arlette Farge offre ici ce qu’on appelle les « déchets » ou les « reliquats » du chercheur : ces bribes d’archives déclarées inclassables dans les inventaires, délaissées parce que hors des préoccupations présentes de l’historien. Ce sont des instantanés qui révèlent la vie sociale, affective et politique du siècle des Lumières. Prêtres, policiers, femmes, ouvriers, domestiques, artisans s’y bousculent.
De ces archives surgissent des images du corps au travail, de la peine, du soin, mais aussi des mouvements de révolte, des lettres d’amour, les mots du désir, de la violence ou de la compassion.
Le bruit de la vague, expliquait Leibnitz, résulte des milliards de gouttelettes qui la constituent ; Arlette Farge immerge son lecteur dans l’intimité de ces vies oubliées. Une nouvelle manière de faire de l’histoire.
Historienne du XVIIIème siècle, directrice de recherches au CNRS-EHESS, Arlette Farge est l'auteure d'une trentaine d'ouvrages dont Essai pour une histoire des voix et La déchirure. Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle aux éditions Bayard.
La rue de l'Ancien Régime au 19ème siècle
La rue de l'Ancien Régime au 19ème siècle
La rue de l’Ancien Régime est bordée de maisons basses, mal alignées, de 1 à 3 étages, avec de grandes portes cochères donnant sur des cours intérieures. Elle est étroite, tortueuse, le jour n’y pénétrant pas à cause des avancées de toit. La rue est remplie d’obstacles mouvants : des hommes, des animaux de basse-cour et de boucherie, des animaux domestiques, les charrois, les nuisibles comme les rats ; elle est le réceptacle des eaux usées, des déjections animales, du sang des animaux abattus. S’y empilent les pailles et fourrages pour les chevaux, les fagots pour les boulangers, l’huile pour l’éclairage ou le chauffage…
Un voyageur de la fin du 18ème siècle écrit à propos de Toulouse : "Toulouse n'a que quelques quartiers agréables, et ce sont les plus modernes Tout le reste n'est qu'un amas confus de vieilles maisons mal construites, sans goût, sans agrément , sans architecture, et dont les communications ne sont assurées que par une foule de vilaine rues sales, tortueuses, et étroites".
Les boutiques sont devant les portes, sur des tréteaux à même la rue ce qui accentue l’encombrement.
C’est ainsi que le registre de la prison du grand Chatelet indique que le 1er septembre 1775 le sergent de poste a été requis de se transporter à la descente du pont Notre Dame où une infinité de revendeuses de fruits étalent leurs marchandises au mépris des différentes ordonnances des magistrats de police rendues pour faire cesser les embarras qu’elles occasionnent à la voie publique et aux boutiques qu’elles masquent et y a été arrêtée l’une d’entre elles qui a maltraité d’un coup de maillet un perruquier qui l’a voulu renvoyée. Elle a dit se nommer Elisabeth Vallentin, 21 ans native de Paris marchande de fruits, demeurante rue st Victor ».
La rue est un lieu de divertissement pour les grands et les petits. Les artistes de rue y jouent de leur instrument et amusent les bonnes gens. 32 fêtes sont données par an à Paris au 18ème siècle sans compter les dimanches. La foule est importante à ces occasions, réunissant les pauvres en haillons et les bourgeois dans leurs beaux habits. Mais les jeux divers et variés des petits et des grands peuvent finir mal. Ainsi « le 18 février 1746 une sentence de police condamne à 100 livres d’amende chacun les nommés Bosselot Jean et Mignot dont les enfants en jouant avec des charbons dans des pots avaient mis le feu sur la voie publique à une voiture de paille et renouvelle les défenses faites aux pères, mères, et maîtres de laisser jouer et vagabonder les enfants apprentis et domestiques dans les rues ou places publiques »
A partir de 1822 à Paris ils sont interdits car « sous prétexte de jouer d’un instrument, tel que la vielle, la guitare, la harpe, etc., des individus pénètrent dans les cours, dans les cafés, les cabarets, et y donnent lieu à des plaintes, soit à raison des chansons licencieuses qu’ils chantent, soit à raison des embarras qu’ils causent dans les rues et places où ils stationnent ».
La rue est aussi le lieu des plaisirs : "on enlève tous les mois sans beaucoup de façons et sur simple ordre d'un commissaire 3 à 400 femmes publiques. On met les unes à Bicêtre pour les guérir, les autres à l'Hôpital pour les corriger" nous dit Mercier - Voir les articles sur l'enfermement des pauvres ICI et ICI.
Le nombre de prostituées diffèrent selon les auteurs : Pour Mercier "on compte à ¨Paris 30 000 flles publiques c'est à dire vulgivagues et 10 000 environs moins indécents qui sont entretenues et passent d'année en année en différentes mains. On les appelait autrefois filles folles de leur corps". Et de rajouter : "si la prostitution venait à cesser tout à coup, 20 000 filles périraient de misère, les travaux de ce sexe malheureux ne pouvant pas suffire ici à son entretien ni à sa nourriture".
Et que dire des chevaux ? ils y sont les rois : jusqu’à l’aube du XXe siècle, la rue est en effet le domaine du cheval : Paris, vers 1900, compte plus de quatre-vingt mille chevaux en activité, pour tirer les diligences, les fiacres et les camions, sans parler des chevaux de promenade et de la cavalerie militaire. Progressivement les chevaux vont céder la place aux vélocipèdes qui prennent une place de plus en plus importante tout en effrayant chevaux et piétons (on compte 60 000 vélos à Paris en 1893, 94 255 en 1898, 212 510 en 1900). Les 1ères voitures vont faire leur apparition ainsi que les transports en commun type tramway d’abord à traction animale dans les années 1850 puis à traction mécanique vers les années 1875.
La circulation dans les grandes villes devient si intense que Louis Figuier (écrivain et vulgarisateur scientifique né en 1819 à Montpellier et mort à Paris en 1894) écrit dans les années 1880 que « la circulation devient chaque jour plus difficile dans les rues de la capitale » et reste stupéfait devant « le mouvement des véhicules au carrefour du boulevard Montmartre et de la rue Montmartre, vulgairement nommé le Carrefour des écrasés, [qui] est de plus de 100 000 par jour… ».
Au 18ème siècle déjà la circulation à Paris est vivement critiquée : « quant aux carrosses il y en a ici un nombre infini qui sont délabrés et couverts de boue et qui ne sont faits que pour tuer les vivants. Les chevaux qui les tirent mangent en marchant (…) tant ils sont maigres et décharnés. Les cochers sont si brutaux , ils ont a voie si enrouée et efroïable, et le claquement continuel de leur fouet augmente le bruit d’une manière si horrible qu’il semble que toutes les Furies soient en mouvement pur faire de Paris un enfer. Cette voiture cruelle se paye par heure, coutume inventée pour abréger les jours dans un temps où la vie est si courte » JP Marana Lettre d’un sicilien à un de ses amis, fin du 17ème.
La rue est un lieu de violence et ce d’autant plus que l’éclairage est inexistant la nuit : « 10 juin 1785, midi, Marie Jeanne Quelin, 54 ans, femme de P. Grignon, cordonnier, dépose qu’elle a été attaquée dans la rue, qu’ils levèrent ses jupes et lui firent des attouchements malhonnêtes en lui portant les mains sur les cuisses, et autres parties de son corps ».
17 août 1775. Xavier Billod compagnon menuisier dit qu'il y a une heure sa femme a été attaquée sous la porte cochère par la femme Mage qui lui a jetée une assiette de faïence qu'elle avait à la main et avec les morceaux lui a asséné des coup au visage, et elle est blessée au point d'être au lit et qu'elle est bien mal".
9 avril 1783. 11h du soir, Bailley, huissier audiencier en la chambre des comptes du Roy demeurant à Paris rue St Antoine face la vieille rue du Temple, se plaint que passant de jour d'hui rue de Gèvres, en face la rue St Jérôme, à l'heure ci dessus indiquée, on lui a jeté d'une fenêtre à grand carreau du 2ème sur le devant des immondices dont le sieur Bailley s'est immédiatement récrié, desquels immondices il nous est apparu, tant sur son habit que sur son chapeau qui en étaient tout imbibés".
La rue est d’autant plus violente qu’elle abrite une population ouvrière miséreuse prompte aux émeutes. Louis Sébastien Mercier (écrivain et philosophe né en 1740 et mort à Paris en 1814) écrit que « si l’on abandonnait le peuple de Paris à son premier transport, s’il ne sentait lus derrière lui le guet à cheval, le commissaire et l’exempt, il ne mettrait aucune mesure dans son désordre ; la populace délivrée du frein auquel elle est accoutumée, s’abandonnerait à des violences d’autant plus cruelles qu’elle ne saurait elle-même où s’arrêter ».
"3 juin 1775. 8 h du soir, le caporal vient d'arrêter rue Neuve St Martin à la réquisition d'un officier de robe courte, un particulier prévenu de l'avoir insulté dans ses fonctions et a voulu exciter une émotion populaire".
Cet encombrement permanent est un obstacle à la circulation tant des personnes que des biens et donc un obstacle au commerce. La promiscuité entre hommes, animaux et déchets en tout genre est également propice à la saleté, aux maladies et aux incendies. Ainsi « une voiture est indispensable ici au moins pour les étrangers. Mais les français savent d’une façon merveilleuse marcher au milieu des saletés sans se salir. Ils sautent artistement de pavé en pavé (…). L’illustre Tournefort qui avait fait presque le tour du monde après être revenu à paris fut écrasé par un fiacre après être revenu à Paris parce que durant son voyage il avait désappris l’art de bondir comme un chamois dans les rues, talent indispensable pour tous ceux qui vivent ici. » N. Karamzine voyages en France 1789-90
L'embarras de Paris - Nicolas Guérard 1648-1719
Louis Sébastien Mercier écrit dans son Tableau de Paris en 1783 qu’ « on vient d’établir dans tous les corps de garde des civières ou brancards garnis d’un matelas (…) de même on trouve chez le commissaire de quartier des bandes, des compresses, de la charpie (…) car marcher dans Paris toute la journée pour ses affaires c’est aller pour ainsi dire à l’assaut ».
BnF - Les couvreurs de Paris/Embarras de Paris
« Le 8 octobre 1763 minuit et demi est trouvé Jean François Cassagne, juste âgé de 15 ans, sans asile, vendant des épingles depuis hier attendu que son père l’avait mis dehors, est envoyé au petit chatelet de police »
A partir du 16ème siècle, de multiples règlements tentent avec plus ou moins de succès de s’attaquer à l’assainissement et la propreté de rues. Mais aussi à la sécurité.
Mettre des trottoirs, paver les rues, mettre des rigoles, cartographier précisément la ville, codifier la voierie , relever les noms des rues, éclairer les rues, les agrandir, créer des espaces spécialisées comme les marchés aux fleurs, aux poissons, aux bestiaux va constituer le début de la transformation de la ville qui va conduire à la rue haussmannienne, régulière, large, aérée, bordée d’immeubles plus ou moins chargés de décorations, de six ou sept étages. Le modèle hausmannien va s'imposer peu à peu dans les grandes villes : Lyon en 1853, Marseille et Lille en 1858, Montpellier en 1861, Toulouse en 1864. L'hausmannisation va permettre enfin la mobilité et les échanges au sein des villes.
Louise Marie de Schryver - Rue Royale à Paris - 1898
Lille détruit ses remparts et annexe Fives, Moulin et Wazemmes, perce de grandes artères comme la rue de la gare (actuelle rue Faidherbe) en 1869/1870 et la rue Impériale en 1862 (actuelle rue Nationale).
Percement de la rue de la Gare à Lille - 1869 - Le Blondel
Les rues vont porter des noms officiels grâce à des plaques en fer blanc à partir de 1728 mais la pluie et le mauvais temps effacent les caractères. Donc le nom des rues fut gravé dans la pierre. Louis Sébastien Mercier précise que « les graveurs de noms de rue ont été obligés de travailler de nuit tant ils étaient assaillis de quolibets, de coups et de menaces de séditions lorsqu’ils travaillaient en plein jour ».
Progressivement les chemins et rues se vêtent de macadam, technique mise au point en Angleterre vers 1814 par John Loudon MacAdam, qui consiste à déposer sur un sol bien drainé, trois couches de cailloux tassés au rouleau. Ce procédé n’est pas parfait car il demande un entretien important des rues. Dès 1835, à Paris, l’asphalte revêt les trottoirs puis vient le tour du bitume et du goudron qui vont permettre une étanchéité plus importante des rues macadémisées. Un réseau d’égout est créé sous la ville de Paris dans la 2ème moitié du 19ème. Lire l'article sur les latrines ..ICI
Sources
Vivre dans la rue à Paris au 18ème siècle de Arlette Farge
Histoire de la rue de Maurice Garden (Pouvoirs 2006/1 n° 116)
La rue parisienne au xixe siècle : standardisation et contrôle ? de Sabine Barles ( Romantisme 2016/1 n° 171)
De quoi vivent les instituteurs au 19ème siècle?
De quoi vivent les instituteurs ?
La loi Guizot de 1833 nous l’avons vu précédemment impose 200 francs par an minimum d’appointement à la charge des communes. Mais nombre de communes ne peuvent pas s’acquitter de ce salaire.
Ajouté à ce traitement fixe existe une rétribution par enfant scolarisé qui est modulée en fonction du contenu de l’enseignement : lire ou lire et écrire ou lire écrire et compter. Or là aussi nombre de parents se contentent du strict minimum.
Par ailleurs les dépenses de chauffage sont mises à la charge de l’enseignant qui va également se débrouiller lui-même pour trouver du matériel scolaire.
Au final l'instituteur n'a pas réellement de quoi vivre et doit, on va le voir plus loin, cumuler les emplois pour s'en sortir et même faire la quête à certains moments de l'année (voir ICI).
Salle de classe
François Guizot suite à la promulgation de la loi de 1833 sur l’instruction primaire voulut en savoir davantage sur la situation des instituteurs, ne serait-ce que pour vérifier la bonne application de cette loi.
C’est ainsi que 490 inspecteurs généraux firent leur enquête aux quatre coins de la France.
Le sentiment général qui ressort de cette enquête fait réfléchir …
Les parents sont manifestement indifférents concernant l’instruction de leurs enfants, sauf dans les régions de l’Est et du Nord-Est. Les notables des villages sont souvent hostiles à l’enseignement populaire. La maison d’école est le plus souvent dans un état pitoyable. Il manque des livres et du mobilier. Le cours est donné dans le logement du maître, où habite sa propre famille, et en hiver, en pays froid, l’école se tient même dans une étable, pour profiter de la chaleur des bêtes. Les écoles sont presque vides pendant l’été, à cause du travail aux champs. Et en hiver, se rendre à l’école par les mauvais chemins peut être difficile, surtout pour les petits enfants. Tout cela ne motive pas les enfants à se rendre à l’école. L’usage des patois et des dialectes est par ailleurs tellement répandu que le français est presque considéré comme une langue étrangère, ou comme la langue des bourgeois.
Paul Lorain, professeur de rhétorique et l’un des 490 inspecteurs généraux écrira : « La misère des instituteurs [est] égale à leur ignorance, le mépris public [est] mérité souvent par leur ignominie ». Paul Lorain - Tableau de l'instruction primaire en France, 1837
Quelques témoignages de cette enquête :
Louis L’Épatattenier, instituteur communal de la ville de Besançon, âgé de 43 ans, breveté du 1er degré le 20 décembre 1830 reçoit 300 francs de traitement fixe de la ville. En outre, les 36 élèves, qui fréquentent son école, en été comme en hiver, payent 3 francs par mois.
A noter que la rétribution scolaire payée par chaque enfant peut s’élever jusqu’à 3 voire 5 francs dans une grande ville, surtout dans une école privée, mais ce tarif est moins élevé dans une commune plus petite : elle peut s’abaisser jusqu’à 1,5 ou 2 francs dans une commune de moyenne taille et à environ 0,5 ou 1,5 francs dans une commune de moins de 1 000 habitants.
Jean-Louis-Augustin Fauchon, instituteur communal à Fontenay-Saint-Père (commune de moins de 1 000 habitants), âgé de 50 ans, breveté du 2e degré le 8 août 1817, reçoit 50 francs comme secrétaire, 15 francs comme chantre, 25 francs comme tambour et 30 francs pour l’horloge. Il devrait avoir un traitement fixe comme instituteur communal, puisqu’il a 40 francs d’indemnité de logement. Pourtant, « le conseil municipal a refusé l’allocation pour l’année 1834 car « il n’est pas bien avec le curé parce qu’il ne forme pas d’enfants de chœur »…
Claude-François Vieille, instituteur communal à Aïssey (commune de moins de 1 000 habitants), âgé de 53 ans, breveté du 2e degré en 1833, est logé et reçoit 135 francs de traitement fixe comme instituteur. La tenue de l’école est « très bien » et il s’acquitte de ses devoirs d’instituteur avec « de la capacité et du zèle ». Pourtant, « il est obligé de quitter la commune parce qu’il ne peut pas chanter à l’église ».
N’oublions pas qu’à cette époque l’Eglise avait toujours une influence importante sur la vie de tous les jours.
Étienne Vislain, instituteur privé dans la commune de la Souterraine, âgé de 66 ans, breveté du 3e degré le 1er décembre 1825, représente bien quelle était l’existence habituelle de beaucoup d’anciens maîtres avant la loi Guizot. Au moment de l’enquête, il n’a pas d’élèves et, selon l’inspecteur spécial, « il paraît que son âge en est cause ». Cet instituteur, qui a « assez de zèle » mais « peu de capacité », tient en effet une auberge qui constitue une partie de sa fortune personnelle avec sa maison.
Joseph Lagoutte, huissier à Guéret, âgé de 39 ans, breveté du 2e degré en 1825, a une « capacité au dessus de ses fonctions », mais un « zèle médiocre ». D’ailleurs, il a « l’habitude du café » et « il aime le plaisir ». Bien qu’il n’ait obtenu aucune récompense, il a reçu un secours de 300 francs en 1826. Pourtant, l’école est tenue « très faiblement » et il donne « peu de soin » à la tenue des cahiers. La rétribution scolaire payée par les enfants n’est pas suffisante, puisque seulement 24 élèves en hiver et 15 en été fréquentent son école et que, hormis les 6 élèves enseignés gratuitement, les enfants ne payent que 1,5 à 2 francs. Il semble qu’il vit plus comme huissier que comme instituteur.
Jour d'examen - Albert Anker - 1862
Par ailleurs dans certaines communes il y a des usages qui obligent l’instituteur à être chantre, bedeau, fossoyeur, secrétaire de mairie .. et si jamais ils ne peuvent assumer ces tâches, ils doivent rembourser les frais correspondant à son remplacement ; ainsi Charles Sauvestre, ardéchois, en 1848 écrit : « les enterrements me ruinent ; je n’ai jamais pu prendre sur moi de faire fossoyeur et je suis obligé, comme sacristain, de donner 15 sous à l’homme qui creuse la fosse à ma place ».
Ceci étant usage ou pas usage, s'il n'exerce que son métier d'enseignant, l'instituteur ne peut subvenir à ses besoins dans la majorité des cas. C'est ainsi qu'il va être certes secrétaire de mairie ou bedeau mais aussi arpenteur (n'oublions pas que c'est une matière étudiée à l'école normale), écrivain public, sabotier, épicier ...
Donc certes le traitement des instituteurs s’est globalement amélioré depuis 1833 mais la situation financière de l’instituteur reste malgré tout peu enviable. Il reste du travail à faire dans ce domaine ...
Toujours est-il que l’amélioration du statut de l’instituteur va se poursuivre tout au long du 19ème siècle.
La loi Falloux du 15 mars 1850 en fixant le minimum du revenu scolaire à 600 francs, va en revanche interdire aux instituteurs communaux toute profession commerciale ou industrielle. Mais certaines des tâches de nature collective de la commune leur sont encore dévolues : secrétaire de mairie, chantre d’église ou directeur des postes, receveur buraliste sous la condition que ce soit « sans cumul d’occupations commerciales », c’est-à-dire qu’elle ne soit pas associée à celle de débitant de tabac.
Alfred de Falloux (1811-1886)
Mais malgré cette interdiction force est de constater que les instituteurs sont toujours dans la nécessité matérielle de cumuler les emplois : « Tous veulent être secrétaire de mairie, beaucoup ne dédaignent pas d’être chantre d’église. Mais certains tombent de Charybde en Scylla et s’emploient à des tâches ou des services de toute nature : arpenteur pouvait encore passer parce que relevant d’une vieille tradition ; mais il y a aussi des receveurs buralistes, des agents d’assurance, des sonneurs de cloches, des bedeaux et des sacristains ; les uns blanchissent le linge d’autel, battent le tambour ou sont chargés de remonter l’horloge publique, tandis que les autres aident les fabricants de cercueils à mettre les corps en bière, creusent les fosses au cimetière, et même s’en vont l’été casser des cailloux sur les grand’routes. » François Jacquet-Francillon, » Instituteurs avant la République ».
Armand-Achille Adrien, instituteur public à Pontoise, explique lors du concours de 1861 - organisé autour de la question suivante : Quels sont les besoins de l’instruction primaire dans une commune rurale, au triple point de vue de l’école, des classes et du maître ? - que la question du cumul d’emplois est cruciale :
« Si l’on veut donner aux fonctions d’instituteur quelque considération, il convient que celui-ci ne soit plus obligé de demander le pain de sa famille au cumul d’une foule d’emplois, dont quelques-uns sont si vulgaires qu’ils sont dédaignés quelquefois par les manouvriers de son village ».
Jérôme Magueur, instituteur en Dordogne à Saint Amand-de-Coly, écrit à l’occasion de ce concours : « Il m'est pénible de porter à la connaissance de M. le Ministre l'état de notre misère. Quoique connaissant l'affreuse situation de mes collègues voisins, je ne parlerai que de la mienne, en particulier: je me mariai à l'âge de 23 ans, c'est-à-dire quelques mois après ma nomination; je pris une femme sage, belle, d'une honnéte famille; mais n'ayant que 400 F de dot; mon père ne paie que 6 F pour toute imposition, et n'a pas d'argent à la banque: chacun peut comprendre si ma position était belle! Nous nous mariâmes sous le régime de la communauté; hé bien, maintenant nous avons trois enfants, bien portants, bien joufflus, quoiqu'ils ne mangent, les pauvres petits! que de la soupe et ne boivent que de l'eau. Avec cet ordinaire, j'ai mangé la dot de ma femme, et me suis endetté de près de six cents francs. Comment ferai-je à l'avenir? Je n'en sais rien, je l'entrevois; mais j'espère. Comment paierai-je? Je n'en sais rien non plus [...) Avec une telle condition, puis-je avoir beaucoup de zèle? Non, non. Que le gouvernement, s'il veut avoir le droit de nous demander beaucoup, nous accorde un traitement en rapport avec les services que nous pouvons lui rendre ».
Le maître dans sa salle de classe - Johann Peter Hasenclever - 1850
Louis Arsène Meunier, dans sa Lettre à Monsieur le ministre de l’Instruction publique sur les besoins actuels de l’instruction primaire dans les campagnes, répondra également à la question du concours de 1861 : « dans presque toutes les écoles rurales, le curé a proscrit la géographie comme inutile, l’histoire comme dangereuse, la grammaire comme propre à former suivant l’expression de M. de Montalembert, d’affreux petits rhéteurs ; dans aucune il n’est plus question d’arpentage ni de dessin linéaire ni de tenue de livres. Restent la lecture, l’écriture et le calcul ; mais quoique restreinte, ces matières sont loin de recevoir les développements désirables à cause du temps que prennent sur la durée des classes l’étude et la récitation du catéchisme, l’étude et la récitation des évangiles, l’étude et la récitation de l’histoire sainte, avec les explications que le maître est tenu de donner sur chacun de ces sujets ».
Victor Duruy en 1864 réorganisa l’enseignement en remontant le niveau des études, organisa des conférences pédagogiques et essaya de rehausser le statut des instituteurs car en effet pour beaucoup de personnes, les instituteurs sont en fait des « rusés » ayant réussi à échapper aux travaux laborieux de l’usine ou des champs. Et que dire de leurs longues vacances et de leurs peu d’heures de travail … Mais bien peu comprennent la difficulté du métier et tout ceci pour un salaire misérable. Victor Duruy ne cessa de les présenter dans ses discours, comme les "soldats de la paix", principaux artisans du combat contre l'ignorance.
Victor Duruy (1811-1894)
Mais leur situation n’a guère changé. Ainsi on peut lire dans L’Avenir républicain de l’Aube en 1873 un témoignage d’un instituteur décrivant les difficultés de sa profession :
« plus de la moitié d’entre nous sont atteints d’infirmité dès l’âge de 35 ans : vue faible, maladie du coeur, de poitrine, extinctions de voix, etc ; pour ma part j’ai 70 élèves des deux sexes ; ma classe est séparée en deux parties par une cloison : les filles sont d’un côté et les garçons de l’autre ; j’ai 5 divisions de garçons et 5 divisions de filles. Tout ce monde travaillant constamment, il me faut instruire et surveiller les autres en même temps. Un grand nombre de ces enfants ne s’en retournent pas chez eux à midi ; ils dînent en classe ; il me faut alors garder la récréation , prendre mon repas, répondre au public qui vient pour affaires à la mairie et préparer mes leçons pour la classe du soir. Bien plus s’il prend envie à monsieur le curé d’appeler les enfants quand je sors de ma classe à 11h pour faire répéter leur catéchisme ; il me faut aux termes du règlement les accompagner à l’église, les y surveiller en présence de monsieur le curé qui ne peut paître ses agneaux sans avoir son chien à ses côtés. Pendant ce temps le public m’attend, mon dîner refroidit ; et les autres élèves filles et garçons se bousculent ensemble dans ma salle de classe en faisant un sabbat épouvantable. Le tout pour la plus grande gloire de Deu. Après mes six heures de classe pendant lesquelles j’ai enseigné lecture, écriture, calcul, orthographe, histoire et géographie etc à chacune de mes divisions, il me faut faire dans la soirée un cours d’adultes à 20 jeunes gens ».
Ecole primaire supérieure de garçons - Brignoles
Une loi de 1875 accorde une allocation supplémentaire de 100 francs aux instituteurs et institutrices du premier huitième de la liste de mérite dressée chaque année, et 50 francs à ceux qui figurent sur le second huitième. L’évaluation de l’administration scolaire est donc importante non seulement pour la carrière professionnelle mais également pour le montant de leur traitement.
La loi du 16 juin 1881, qui rend l’enseignement public obligatoire et gratuit, supprime définitivement la rétribution scolaire et supprime enfin le lien direct qu’il y avait entre le nombre d’élèves et le montant du traitement des enseignants.
Enfin loi du 19 juillet 1889, qui fixe les traitements du personnel de l'instruction primaire publique, impose que désormais le traitement des instituteurs est à la charge du Trésor public. Les enseignants échappent désormais entièrement au contrôle municipal.
Richard Hall : La classe manuelle. École de petites filles - 1890
Sources
Les premiers instituteurs (1833-1882) de Fabienne Reboul-Sherrer
Les enseignants au 19 et 20ème siècle
Le "bon maître" du 19ème siècle - Cinq générations d’instituteurs et d’institutrices d’après les dossiers de récompenses honorifiques (1818-1902), thèse de Jung-In KIM
Histoire incorrecte de l'école de Virginie Subias Konofal
La République des instituteurs de Jacques et Mona Ozouf
Les instituteurs sous le Second Empire - Pour une approche régionale des mémoires de 1861: l’exemple de l’académie de Rennes - Gilbert Nicolas
Les instituteurs du 19ème siècle racontent leur vie par Philippe Lejeune
La 1ère génération d'instituteurs
La 1ère génération d’instituteurs
Cette génération des anciens maîtres est née avant la loi Guizot. Ces hommes n'ont guère eu une enfance qui les préparait à leur futur métier. Certains ont eu de la chance, d’autres ont réussi par leurs efforts à gravir les échelons de la société, mais le plus souvent chance et travail étaient nécessaires face à l’adversité.
Toujours est-il qu’ils ont appris sur le tas et ont transmis leur connaissance comme ils le pouvaient.
Claude-François Gauthier, né à Bruailles (Saône-et-Loire) en 1797 devient instituteur privé aux Bullets en octobre 1828. Il est né d’une famille de paysans pauvres. Même si son père « faisait tout ce qu’il pouvait pour [l’]envoyer en classe afin de [lui] faire apprendre quelque chose, » Claude-François sait à peine lire « car, dans ce temps là, on n’instruisait point d’enfants gratuitement ». Après avoir grandi, il se fait employer comme manoeuvre et domestique, puis devient livreur pour 400 francs chez un riche commerçant de Lyon, qui lui propose alors 800 francs pour le retenir comme commis. Tombé malade, il est obligé de quitter la ville et de retourner à son pays natal. En 1824, il est devenu second domestique de la maison du principal du collège de Louhans à des gages de 100 francs. Au renouvellement de son engagement pour une deuxième année, le principal lui propose, pour lui faire préparer l’examen du brevet de capacité, de lui donner des leçons, à ses moments de loisir, ainsi que des devoirs d’écriture et de calcul. Cette préparation lui permet, à la fin de l’année, de passer son examen au bureau du principal. Celui-ci l’accepte, même s’il n’est pas « bien fort », lui disant qu’il « en [saura] assez pour instruire les petits enfants de la campagne et qu’[il se perfectionnera] » après l’examen
Claude-François Gauthier, Aventures de la vie d’un vieil instituteur, Gauthier Claude-François aux Bullets, commune de Sagy, de 1828 à 1864, Réédition avec une introduction de Pierre Ponsot, par la Société des Amis de l’Instruction et de l’Agriculture de Sagy et Saint-Martin-du-Mont, Mars 2000, p. 31, 39, 45. Le texte fut écrit en 1858 et publié la première fois en 1912.
Hippolyte-Auguste Dupont, né à Arboras, petite commune du département de l’Hérault, le 5 février 1787, dans une famille de pauvres vignerons, ne connaît et ne parle que le patois de son pays de langue d’Oc jusqu’à l’âge de 12 ans. C’est en apprenant le catéchisme qu’il apprend le français, et « c’est en cherchant à en déchiffrer les mots sans trop d’aide qu’il a la première et faible conception de sa future méthode, celle de lire les lettres par groupes au lieu de les séparer817 ». Grâce à cette méthode, et grâce à ses efforts autodidactes, il devient l’un des premiers professeurs de grammaire de son époque. Il s’installe à Paris en 1835, ouvrant une maison d’éducation. Il enseigne même aux petits-fils du roi Louis-Philippe et il devient l’un des premiers instituteurs chevaliers de la Légion d’honneur. Hippolyte-Auguste Dupont est nommé chevalier de la Légion d’honneur par le décret du 25 avril 1847. Sa méthode de lecture, la citolégie, connut un succès remarquable.
Louis Arsène Meunier est fils d’ouvriers, né en 1801 ; il travailla dès sa douzième année dans une fabrique de cotonnades de Nogent-le-Rotrou
Il commence sa carrière d’instituteur ambulant en 1816 et il raconte son expérience ainsi :
« À cette époque, la moitié des instituteurs du moins dans les campagnes du Perche étaient des instituteurs ambulants. On les trouvait, soit dans les communes privées d’écoles communales alors en grand nombre, soit dans des fermes isolées ou des hameaux éloignés des centres de population. […] Le sort de ces instituteurs ambulants était souvent préférable à celui de leurs confrères qui dirigeaient des écoles de village, car, outre que la rétribution payée par leurs élèves était la même, […] ils avaient leur pain quotidien assuré par la faculté qu’ils avaient de prendre un repas dans chacune des maisons où ils rendaient ».
Il donne cours aux huit enfants d’une ferme, qui lui assure « la nourriture à la table commune, un lit dans une étable, avec une rétribution de quarante sous par mois », et va donner quatre heures de classe à six nouveaux élèves dans trois fermes environnantes pour quatre francs par mois. Au total, il reçoit six francs par mois pour huit heures de classe en parcourant au moins cinq ou six kilomètres de chemins presque impraticables chaque jour.
Mais durant l’été les enfants sont occupés par les travaux des champs et il n’a plus d’élèves. La première année, par ignorance ou par fierté, il ne va pas chercher du travail mais revient chez ses parents, étaminiers devenus chômeurs et obligés de quitter leur ancien logement faute de pouvoir payer le loyer. Ne pouvant lui-même mendier car cela pourrait compromettre sa carrière d’instituteur faisant de lui « un homme vil, indigne de se livrer à l’éducation de la jeunesse », il vit cet été là du pain que ses parents mendient.
Il demande à passer l’examen du brevet de capacité afin de pouvoir ouvrir sa propre école. L’examen, organisé par le principal du collège de Nogent-le-Rotrou, a lieu le 17 février 1820 et il obtient le brevet du 2e degré. Il ouvre le 1er août 1820 son école primaire, en achetant une maison très vaste, une ancienne gendarmerie. Il existe déjà six établissements pour l’instruction des garçons à Nogent-le-Rotrou : un collège, une institution d’enseignement primaire et secondaire l’école gratuite des frères et trois écoles primaires non subventionnées. La concurrence est rude et il devra fournir des efforts considérables, travailler avec acharnement et démontrer ses talents pour ne pas retomber dans la misère dont il vient de sortir.
En 1832, il devint directeur de l’École normale d’instituteurs de l’Eure. Il rédigea de nombreux articles pour L’Echo des instituteurs, dans lesquels il y dénonçait leur misère matérielle, leur situation de domestiques des curés de village, les persécutions dont ils souffraient.
Mémoires d’un ancêtre ou les tribulations d’un instituteur percheron, Louis-Arsène Meunier, 1801-1887 », Cahiers percherons, n° 65-66, Association des Amis du Perche, 1981.
Sources
Les enseignants au 19 et 20ème siècle
Ecoles et écoliers dans le nord au 19ème siècle
Le "bon maître" du 19ème siècle - Cinq générations d’instituteurs et d’institutrices d’après les dossiers de récompenses honorifiques (1818-1902), thèse de Jung-In KIM
Histoire incorrecte de l'école de Virginie Subias Konofal
La République des instituteurs de Jacques et Mona Ozouf
Les instituteurs sous le Second Empire - Pour une approche régionale des mémoires de 1861: l’exemple de l’académie de Rennes - Gilbert Nicolas
Les instituteurs du 19ème siècle racontent leur vie par Philippe Lejeune
Formation et rémunération des enseignants au 19ème siècle
Formation et rémunération
Il ne faut pas se voiler la face, sous la Révolution et même après, l’incompétence des instituteurs est manifeste. L’idée d’un établissement qui formerait les futurs enseignants éclot lors de la Révolution mais n’aboutit pas réellement.
Il faudra attendre 1808 pour que la 1ère école normale primaire voit le jour dans le Bas Rhin : les élèves-maîtres devaient y rester 4 ans et apprendre la langue allemande, l’arithmétique, des éléments de physique, la calligraphie, la géographie, le dessin, la musique, le chant, des notions d’agriculture et de gymnastique et apprendre la méthodologie.
L’expérience fut intéressante mais n’eut pas de succès et on se borna en 1816 à instaurer pour les futurs instituteurs, un brevet de capacité : tout particulier pouvait enseigner du moment qu’il obtint du curé ou du maire de la commune où il avait résidé au moins 3 ans un certificat de bonne conduite et qu’il fut examiné par un inspecteur d’académie.
Le brevet se décomposait en 3 degrés :
- Le 3ème degré est accordé à ceux qui savent suffisamment lire, écrire et compter
- Le 2ème est délivré à ceux qui possèdent l’orthographe, la calligraphie le calcul
- Le 1er pour ceux qui possèdent la grammaire française , l’arithmétique, sont en état de donner des notions de géographie, d’arpentage et tout autre connaissance utile dans l’enseignement primaire
Le principe de ce brevet sera conservé par Guizot qui écrira à ce sujet en 1833 : « « Il est évident que l’instruction primaire tout entière repose sur cet examen […]. Supposez qu’on y mette un peu de négligence, ou de complaisance, ou d’ignorance, et c’en est fait de l’instruction primaire »

Brevet de capacité en 1882
Pendant ce temps l’idée des écoles normales primaire fait son chemin et en 1828, 11 écoles normales voient le jour. Toutes dirigées par des congrégations enseignantes.
Il faut attendre 1833 et François Guizot pour que l’Etat se charge enfin de la direction de ces écoles et se réapproprie l’enseignement. Désormais il y aura une école normale primaire par département. Les élèves doivent financer leurs études sauf s’ils sont boursiers.
Le contenu de leur enseignement est le suivant :
L’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, l’arithmétique, le système légal des poids et mesures, la grammaire française, le dessin linéaire, l’arpentage, des notions de sciences physiques applicables aux usages de la vie , la musique la gymnastique, des éléments d’histoire et de géographie de la France plus de la méthodologie.
Les 1ères écoles normales féminine furent créées en 1838.
Le conseil général du Nord n’attendit pas la loi Guizot et dès 1832 vota les crédits nécessaires pour la création d’une école normale. S’agissant de former des institutrices, ce fut plus difficiles car les moyens manquent. Le Conseil général va se contenter de voter 10 bourses en 1843 pour des élèves maîtresses qui poursuivraient leurs études auprès des Dames de Flines, congrégation religieuse habituée à former des institutrices depuis 1835. Ce ne sera qu’en 1883 que l’école normale de fille ouvrira ses portes à Douai.
Ecole normale de Douai - 59
Les programmes se firent plus pointues et rapidement, ces écoles furent victimes de leurs succès : on les accusa de susciter des idées subversives : c’est-à-dire de favoriser l’émergence des idées démocratiques et socialistes.
Entrée de l'école normale de Douai, rue d'Arras
Des voix s’élevèrent dans la société bien pensante pour demander à ce que le niveau de connaissance des maîtres fut plus modeste de façon à ne pas en faire des demi-savants mais des hommes et des femmes dont le seul objectif était de remplir correctement la tête des enfants.
C’est ainsi que la loi Falloux de 1850 allégea les programmes et les modifia dans un esprit plus clérical. L’instruction morale et religieuse figure au premier rang des matières enseignées. Les congrégations religieuses se voient faciliter l'ouverture d'établissements d'enseignement, et les municipalités ont le droit de choisir un congréganiste comme instituteur dans les écoles primaires publiques. Elle déclara également que la création d’écoles normales primaires n’était pas une obligation du moment que les départements se débrouillent pour recruter et former les enseignants. A noter que Victor Hugo était opposé à cette loi.
Falloux expliquera ainsi la présence de l'Eglise dans l'éducation de l'enfant :

Malgré l’amélioration du statut de l’instituteur dès 1833, il est très difficile de les recruter et une fois recrutés de les garder. En effet le métier ne suffit pas à vivre décemment. Les premiers mois, le salaire est trop faible pour les dépenses de la vie courante, comme payer la pension à l’auberge. Les instituteurs sont alors obligés de cumuler les emplois (employés de bureaux, travailleurs à la ferme, secrétariat en mairie…). En 1837 par exemple il est décrit que « tous les ans au mois d’octobre les instituteurs font une quête dans les principales maisons du village ; ces quêtes s’étendent sur le vin, le beurre, les œufs le fromage … ».
Ainsi l'inspecteur des écoles primaires, Carlier, constate en 1838 : « Ce qui importe le plus en ce moment c'est l'amélioration du sort des instituteurs communaux qui pour la plupart manquent des moyens d'existence. On peut dire que les deux tiers au moins sont loin d'avoir une existence honorablement assurée ».
En 1840, 300 instituteurs sur 650 vivent dans une position proche de la misère. En 1846, la moyenne des salaires ne dépasse pas 450 francs par an. Et encore pour y parvenir, les maîtres d'école cumulent les emplois. La situation est encore plus difficile pour les institutrices communales. Sur 118 maîtresses d'école recensées en 1846, 33 gagnent moins de 400 francs par an, 47 de 400 à 600 francs, 9 de 600 à 700 francs.
10 seulement atteignent 1 000 francs. Et à la différence de leurs collègues masculins, elles sont tenues de payer leur loyer.
Or la Commission d'enquête du canton de Carnières (du côté de Cambrai) dans sa réponse à une enquête sur la question du travail agricole et industriel estime qu'un célibataire se contentant du strict minimum a besoin de 350 francs par an, un couple avec deux enfants 725 francs. Un instituteur a manifestement du mal à s’en sortir…
Le maître d'école dans sa classe - Johann Peter Hasenclever
Sources
Les enseignants au 19 et 20ème siècle
Ecoles et écoliers dans le nord au 19ème siècle
Le "bon maître" du 19ème siècle - Cinq générations d’instituteurs et d’institutrices d’après les dossiers de récompenses honorifiques (1818-1902), thèse de Jung-In KIM
Histoire incorrecte de l'école de Virginie Subias Konofal
La République des instituteurs de Jacques et Mona Ozouf
Les instituteurs sous le Second Empire - Pour une approche régionale des mémoires de 1861: l’exemple de l’académie de Rennes - Gilbert Nicolas
Les instituteurs du 19ème siècle racontent leur vie par Philippe Lejeune
Recrutement des enseignants au 19ème siècle
Recrutement des enseignants
Il ne faut pas oublier que sous l’ancien régime le plus gros de l’instruction relève des congrégations religieuses ; or en les supprimant, la Révolution se trouva face à un problème extrêmement préoccupant : par qui remplacer les enseignants religieux ? et comment les former très vite ?
Avant de se focaliser sur ce point, regardons comment, en amont, l’enseignement est perçu à partir de la Révolution.
Le décret du 29 frimaire an II (19 décembre 1793) pose dans son article 1 un principe simple et clair : « l’enseignement est libre » et précise dans son article 2 qu’« il sera fait publiquement » ; nous avons ici les premiers prémices d’un service public.
Mais les parents ont toute latitude dans le choix de l’établissement qui instruira leurs enfants. A noter que les instituteurs étaient rémunérés à raison du nombre d’élèves fréquentant leur école.
Ce droit dans le libre choix est d’ailleurs réaffirmé par la Constitution de l’an III, « les citoyens ont le droit de former des établissements particuliers d’éducation et d’instruction ainsi que des sociétés libres pour concourir aux progrès des sciences des lettres et des arts ».
Cette liberté est malgré tout à double tranchant car les familles aisées ont la possibilité de créer une école privée dispensant un enseignement traditionnel préservant leur descendance des idées nouvelles issues de la Révolution.
C’est ainsi que le Directoire intervint en s’appuyant sur l’article 356 de la Constitution qui permettait à l’Etat de « surveiller les professions qui intéressent les mœurs publiques, la sûreté et la santé des citoyens ».
Un arrêté du 17 pluviose an VI (5 mai 1796) ordonna donc aux administrations municipales de visiter une fois par mois les écoles particulières afin de vérifier « si les maîtres ont soin de mettre entre les mains de leurs élèves, comme base de la première instruction, les droits de l’homme, la constitution et les livres élémentaires qui ont été adoptés par la convention ».
Ceci étant il est difficile de contrer les habitudes et traditions : Fourcroy, conseiller d’état, écrit en effet à cette époque que « le défaut d’instruction sur la religion est le motif principal qui empêche d’envoyer leurs enfants à ces écoles. On préfère les envoyer chez des maîtres particuliers que l’on aime mieux payer parce qu’on espère y trouver une meilleure instruction, des moeurs plus pures et des principes de religion auxquels on tient beaucoup ».

Antoine François de Fourcroy
La loi sur l’Instruction du 11 floreal an X (1er mai 1802) va trancher les choses de façon un peu simpliste : les petites écoles seront laissés sous le contrôle des communes car elles sont les mieux à mêmes de savoir ce qui est bon pour leurs paroissiens.
Les instituteurs seront donc choisis par le maire, leur traitement sera composé du logement (à défaut leur sera versée une indemnité compensatrice) et d’une rétribution fournie par les parents et déterminée par les conseils municipaux. Les parents qui sont dans la gêne pourront en être exemptés.
Les instituteurs sont sous la coupe des communes… ce qui ne manquera pas d’impacter leur statut comme nous le verrons plus loin.
Il est manifeste que Napoléon se désintéresse de l’instruction du peuple : « le petit peuple les travailleurs des villes et des campagnes ne sont pas nés pour être instruits ; pour eux l’instruction est un luxe inutile voire dangereux car les lumières rendent le peuple raisonneur et critique et le détournent de l’atelier ou des champs ».
En revanche les établissements secondaires ont toute son attention puisqu’il limita dès le consulat ce régime de liberté : « il ne pourra être établi d’écoles secondaires sans l’autorisation du gouvernement ».
La loi du 10 mai 1806 quant à elle affirme qu’« il sera formé sous le nom d’Université impériale un corps chargé exclusivement de l’enseignement et de l’éducation publique dans tout l’empire » ; elle a ses ressources propres et s'administre elle-même sous l'autorité d'un grand maître.
Mais cette loi présente un certain nombre de lacunes et faiblesses très nettes :
- L’enseignement primaire n’est pas concerné par cette loi et laissé aux mains des communes
- L’instruction des filles est mis de côté : Napoléon ne pense pas qu’ « il faille s’occuper d’un régime d’instruction pour les jeunes filles ; elles ne peuvent être mieux élevées que par leur mère ; l’éducation publique ne leur convient pas puisqu’elles ne sont point appelées à vivre en public […] le mariage est toute leur destination »
- La neutralité des programmes disparaît puisque « toutes les écoles de l’Université impériale prendront pour base de leur enseignement les préceptes de la religion catholique »
Le décret du 17 mars 1808 ajoute que « l’enseignement public dans tout l’empire est confié exclusivement à l’université. Aucune école, aucun établissement quelconque d’instruction ne peut être formé hors de l’université impériale et sans l’autorisation de son chef. Nul ne peut ouvrir d’école ni enseigner publiquement sans être membre de l’université impériale »
Enfin les articles 2 et 3 du règlement de l’université impériale du 17 septembre 1808 enfoncèrent le clou en précisant qu’ « à dater du 1er janvier 1809, l’enseignement public dans tout l’empire sera confié exclusivement à l’Université. Tout établissement quelconque d’instruction qui ne serait pas muni d’un diplôme exprès du grand maître cessera d’exister »
La Restauration conservera ce monopole d’état sur la formation des enseignants, l’élaboration des programmes et la délivrance des diplômes.
Quant à aux petites écoles, rien de nouveau puisque l'ordonnance du 29 février 1816 porte que chaque commune doit pourvoir à l'instruction primaire des enfants et ceci gratuitement pour les indigents. Un certificat de bonnes moeurs, un brevet de capacité et une autorisation rectorale sont imposés à tout instituteur tant public que privé. Dans les faits, les vérifications sont pour le moins inexistantes …Il faudra attendre la loi Guizot l’instruction primaire du 28 juin 1833 pour que cette obligation imposée aux communes devienne une réalité.
François Guizot
La Monarchie de Juillet fut assez hésitante sur la question d’autant plus que la charte de 1830 avait promis la liberté d’enseignement mais le monopole étatique fut maintenu.
Nous verrons dans un prochain article que la loi Guizot et celles qui suivirent vont également améliorer le sort des instituteurs quant à leurs appointements notamment mais vont aussi lui permettre de petit à petit prendre leur indépendance face au maire et au curé de la commune…
Sources
Les enseignants au 19 et 20ème siècle
Ecoles et écoliers dans le nord au 19ème siècle
Le "bon maître" du 19ème siècle - Cinq générations d’instituteurs et d’institutrices d’après les dossiers de récompenses honorifiques (1818-1902), thèse de Jung-In KIM
Histoire incorrecte de l'école de Virginie Subias Konofal
La République des instituteurs de Jacques et Mona Ozouf
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